Disparu dans la nature

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Certains soirs Je bois le soleil Et au bout de ma langue Les rêves ont le goût de café

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« Tragique disparition d'un jeune homme dans le Maine-et-Loire. Elio, 15 ans et paraplégique s'est volatilisé le jeudi 17 juin. Il a été vu pour la dernière fois entre 15h30 et 17h, portant un débardeur bleu et un jean. Son fauteuil a été retrouvé aux abords de l'autoroute A11. Merci de signaler toute information susceptible d'aider la police et partagez ce post. »
D'ordinaire Angèle ignorait toute annonce de ce type mais pour une fois, elle fronça les sourcils et lu rapidement.
William, tu savais que le petit handicapé avait disparu ? Non, tu as vu des affiches dans la rue ? C'est sur Facebook, sa mère a partagé un avis de recherche.
Il n'y eut pas d'autre réaction. Ni Angèle, ni William, ni les autres 6341 habitants de la commune ne s'impliquèrent dans la recherche d'Elio. Après les trois premières battues, plus personne ne fit attention à « l'accident », comme on l'appela plus tard dans les journaux.
***

Pourtant, une enquête avait bien été entamée. Chapeautée par le commissaire Jeanrot, les policiers avaient retourné le secteur en vain.
- Récapitulons ce qu'on a Mathilde.
- Oui commissaire. Voyons voir, la disparition a été signalée par Monsieur et Madame Branzi, les parents d'Elio Branzi le jeudi 17 juin aux alentours de 19h. L'adolescent ne serait pas rentré après les cours. Habituellement, le garçon est ramené avec la camionnette Ulis du collège, mais ce jeudi un des professeurs étant absent, les élèves sont tous sortis à 15h30. Ses amis Antoine Pommier et Félix Lenz ont affirmé avoir traîné un peu en ville puis s'être séparés aux alentours de 17h pour rentrer chez eux. Sur la caméra en face de la gare on les voit distinctement s'éloigner chacun de leur côté. Le portrait-robot a été immédiatement diffusé. Vers 19h45, l'oncle du garçon disparu a trouvé le fauteuil proche de l'autoroute A11.
- Des indices sur le fauteuil ?
- Oui, il était en parfait état. On a relevé des empreintes mais tous les suspects ont été interrogés et tous ont de solides alibis : Antoine P. et Félix L. ont été rapidement écartés car non véhiculés. Les parents étaient au travail. Le personnel du collège était encore dans l'établissement, son oncle était chez lui. Il vit seul mais un de ses voisins confirme l'avoir entendu rentrer du travail dans l'après-midi,et la position GPS de son téléphone le signale bien chez lui à l'heure de la disparition.
- Complexe, la liste des suspects est réduite aux proches, amis, personnel médical et éducatif, voisins ? D'après notre psychologue, le coupable doit être spécialisé dans l'enlèvement d'enfant, probablement de la commune.
- On a relevé une trace de pneu à côté du fauteuil, qui indique qu'il s'agissait d'un véhicule utilitaire.
On a vérifié sur les caméras du péage le plus proche, mais seulement trois véhicules sont passés dans l'intervalle de temps dans lequel a eu lieu la disparition : aucun profil ne correspond.
- Côté suspects, tout le monde a été interrogé ? Vous pouvez me synthétiser les rapports des interrogatoires ?
- Bien sûr commissaire. Les parents ont été les premiers à être consultés. Ils étaient en état de choc.
A leur connaissance, leur fils n'avait aucun ennemi : il était très bien intégré malgré son handicap. Une perquisition a été menée dans la maison mais rien de concluant. Manu est l'unique frère du père Branzi, il vient régulièrement chez eux. Il a semblé très affecté par la disparition de son neveu. Le collège a mis en place un système de contrôle renforcé aux abords de l'établissement ainsi qu'une cellule psychologique de soutien aux élèves. Seul l'interrogatoire des voisins était un peu plus tendu mais leurs alibis tiennent la route et ont été confirmés par plusieurs sources distinctes.
Est-ce que vous pouvez me passer l'enregistrement de leur interrogatoire ?
Bien sûr, voilà le fichier audio. La partie intéressante est à 1min32 :
« - En vrai Angèle, pauvre gosse mais ça fera un handicapé de moins pour la sécu.
- William ne dis pas ça.
- Ne fais pas l'hypocrite, tu hais le camion des gosses qui bloque la rue le matin parce qu'ils sont incapables de se déplacer.
- William, il s'est fait enlever, comme ça. Imagine qu'on perde notre chien.
- A mon avis il est mort, pas disparu.
- Ne dis pas des choses pareilles, tu n'en sais rien.
- Je le sens c'est tout, un gamin paraplégique qui se volatilise en plein après-midi, à la vue de tous ?
C'est sûr qu'il s'est fait buter. »
Voilà commissaire.
Je ne suis pas convaincu que ce soit suffisant Mathilde. C'est tout ce qu'on a ?
Oui commissaire, passons au dossier suivant ?
***

Les mois passèrent sans que le commissaire Jeanrot ne trouve d'éléments supplémentaires. La vie reprit pour les habitants. Les parents vivaient dans l'attente.
Un dimanche après-midi, alors qu'Angèle et William promenaient Gangster, le chien fut pris d'un soudain élan. Tirant sur la laisse tant et si bien qu'elle finit par échapper des mains de William, il s'enfuit dans un bosquet.
« Gangster, au pied ! Reviens ici tout de suite ! »
Angèle s'arrêta, livide.
William, je crois qu'il y a un corps dans le buisson.
Angèle perdit connaissance. Lorsqu'elle se releva, elle vit le regard fixe de son compagnon dans le recoin.
« Mon dieu. Il faut appeler la police. Je crois que c'est le gamin disparu. Il n'ira pas plus loin maintenant... »
***

Quand les secours arrivèrent ainsi que la police scientifique, ils découvrirent une scène étonnante. Le corps de l'adolescent avait été étonnamment bien conservé. Les chairs, loin de s'être décomposées, permettaient de voir la silhouette complète d'Elio. Sa peau avait bleui, les plantes autours avaient recouverts tous ses membres, partant du creux de son dos pour recouvrir ses hanches et ses épaules, comme une sorte de carapace végétale. Beaucoup plus longue, une branche de lierre s'était échappée pour lui fermer les yeux. Un dormeur du val sans jambes mobiles, la scène était à la fois macabre et poétique.
Le corps fut identifié par les parents Branzi.
« Commissaire, on a du nouveau !
Je vous écoute Mathilde.
L'équipe scientifique a retrouvé sous le corps une empreinte de chaussure de chantier taille 42, qui pourrait correspondre à la pointure de l'oncle du gamin et à son gabarit. Une nouvelle perquisition a été effectuée à son domicile et on a trouvé un ticket de péage du 17 juin dans la boite à gants de sa voiture. On l'a embarqué au poste. Manu Branzi attendait la tête dans les épaules dans la pièce froide d'interrogatoire. Le commissaire Jeanrot se plaça derrière la vitre sans-teint et l'officier chargé d'interroger le suspect s'installa face à Manu. L'homme avoua soudainement.
« C'était un accident ! Un putain d'accident. Bien sûr que je ne voulais pas le tuer. Mon Elio. Je l'ai croisé alors qu'il rentrait chez lui, il avait du mal avec son fauteuil alors j'ai voulu le ramener dans mon van. Mais au moment de le faire monter à l'avant, j'ai glissé, il m'a échappé des mains et il est tombé la tête la première sur le bitume. J'ai cru que ça allait mais il était inconscient. Je l'ai quand même mis dans la voiture, il n'y avait pas sang. Quand je suis arrivé chez moi, il n'avait toujours pas repris connaissance. Je ne voulais pas appeler les secours, mon frère m'aurait tué s'il avait appris que j'avais blessé son enfant. Et c'est tout pour moi mon frère. Je ne pouvais pas le décevoir. Alors je me suis dit, tant pis on va attendre. J'ai lâché le fauteuil à côté de l'autoroute. Mais j'ai eu peur, mon frère m'a appelé pour me dire qu'Elio n'était pas rentré, alors je suis ressorti. Son corps était froid.
J'ai paniqué. J'ai conduit le plus loin possible, sans mon portable pour me guider. J'ai laissé le corps dans la forêt. J'ai respiré. J'ai essayé d'oublier. »
Suite aux aveux, le procès fut rapidement entériné. Emmanuel Branzi fut condamné à trente ans de prison. Compte tenu de l'état de la dépouille, il fut décidé de laisser le corps à la forêt qui en avait pris soin. Désormais chaque année, les habitants du village viennent fleurir sa tombe de verdure.
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Cyrille Conte · il y a
Très bonne intrigue. Le final est bien amené. Bravo Lucie.
Je vous invite à une lecture: Le tableau (Cyrille Conte)
Au plaisir de vous lire.

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Keith Simmonds · il y a
Un polar intrigant, fascinant !
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Soseki · il y a
Oui, un très bon polar !
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Armelle Fakirian · il y a
Un beau polar,habilement mené. beaucoup de poésie dans la description du corps dont la nature a pris soin.
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_ azo · il y a
Merci pour la ballade.
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Myriam Cubilier · il y a
Très beau texte
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Ombrage lafanelle · il y a
Une histoire triste et sombre qui ne laisse pas indifférent
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Prisca Emelian · il y a
J'ai beaucoup aimé mener cette enquête. Particulièrement réussie.
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Jerry Arsène Mvondo Mvondo · il y a
Merci pour ce texte très inspiré.
Je vous prierai de venir aussi lire le mien si possible.
Belle journée.

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Fab Meiloan · il y a
Un accident fatal, une enquête bien menée, mon vote!
Je vous invite sur En avoir plein le dos! (Fab Meiloan).