Deuils parfaits

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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2019
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— Je viens de tuer un homme. Vous devez m’aider.
La femme avait fait cette déclaration avec la même émotion que si elle avait annoncé que sa voiture était en panne. Encore une cinglée, pensa Thomas avec résignation. Elle ne présentait pourtant aucun signe d’exaltation. La voix, teintée d’un accent étranger indéfinissable, basse et posée, avait égrené les mots avec une précision de scalpel. Des cheveux sombres mi-longs encadraient un visage calme aux traits fins, enjolivés par une bouche délicatement maquillée et un nez retroussé. Elle était vêtue sans ostentation d’une veste de velours bleue et d’une jupe noire. Son seul bijou, une montre de grande marque, aurait suffi à le faire vivre pendant six mois et le grand sac porté à l’épaule lui aurait payé en plus un mois de vacances au Bahamas. Ceux qui ne savent pas décrypter ces signes devaient l’imaginer institutrice ou fonctionnaire en milieu de carrière.
— Je crains que vous vous soyez trompée d’adresse. Je ne suis ni avocat, ni juge, ni policier, déclara-t-il en appuyant sur chaque mot.
Le sourire poli s’accentua :
— Je sais exactement qui vous êtes, Monsieur Wallace.
Soudain, le petit bureau prit une autre dimension. La plupart des clients de Thomas cherchaient à récupérer de l’argent ou à éviter un procès aux issues toujours incertaines. Sa rigueur et son opiniâtreté avaient fait sa réputation. Sa faculté à s’identifier à n’importe qui et à se fondre n’importe où l’avait grandement servi. Une solide culture, un peu de culot et quelques accessoires suffisaient pour cela. Mais les succès ne l’avaient pas enrichi. La grande table achetée aux Puces et les fauteuils à la moleskine brune aussi patinée qu’une boule de bowling étaient là avant que les dossiers colonisent les murs.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Je veux que vous enquêtiez sur mon acte.
— Rien que cela ? s’exclama Thomas, sidéré par tant d’aplomb.
— Vous devrez trouver les indices que j’ai laissés derrière moi.
— Et après ?
— Je les ferai disparaître. Je n’ai aucun envie qu’on remonte un jour jusqu’à moi.
Quarante années d’enquêtes avaient habitué Thomas aux demandes les plus farfelues. Celle-ci les dépassait toutes, et de loin.
— Vous voulez faire de moi votre complice ?
— Je vous demande simplement de chercher des informations. La routine pour vous.
— Qui avez-vous tué ?
— Je vous le dirai si vous acceptez mon offre.
— Pourquoi ce châtiment ?
— À vous de le découvrir. Moins vous en saurez, mieux vous chercherez.
La femme croisa les jambes en un geste de séduction qu’il n’imaginait pas de sa part. Mais peut-être était-ce involontaire ? Elle planta son regard bleu dans celui de Thomas :
— Vous allez m’aider, n’est-ce pas ?
Plus une affirmation qu’une question.
— Vous ne craignez pas que j’aille tout raconter à la police ?
— Je connais votre réputation : honnête, méthodique jusqu’à l’obsession, attaché au secret. Je sais aussi que vos rapports avec l’ordre établi ne sont pas des meilleurs.
— Supposons que j’accepte.
— Vous enquêtez. Si une piste mène à moi, je me charge de la brouiller. Vingt mille euros, plus les frais.
— Le prix du risque ?
— Je n’en vois aucun, répondit la femme avec un haussement d’épaules. Vous pourrez toujours dire que je vous ai chargé d’enquêter sur un individu qui refuse de me rembourser ce qu’il me doit.
Thomas réfléchissait. Terminer sa carrière sur une enquête aussi inattendue serait une apothéose, mais le risque de finir sa vie derrière les barreaux était réel. Comme toujours, le goût du défi l’emporta.
— Je savais que nous nous comprendrions, dit la femme avec un imperceptible sourire de victoire. L’homme en question se nommait Max Maucourt. Quant à moi, vous pourrez m’appeler Margot. Cela suffira.
Margot se leva avec la grâce qui seyait à sa subtile discrétion, puis plongea la main dans le grand sac monogrammé :
— Voici la moitié de vos honoraires. Bonne chance, Monsieur Wallace, lança-t-elle avant de disparaître.

Thomas se demandait s’il n’avait pas rêvé. Mais la liasse de billets et le nom inscrit sur le buvard prouvaient qu’il n’en était rien. La pénombre avait envahi la pièce sous les toits. Un verre de whisky et quelques notes de jazz lui parurent la plus immédiate réponse à ce rare moment. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas connu cette délicieuse excitation qui précède les affaires d’exception.
Enfin, il ouvrit son ordinateur, une de ses rares concessions à la modernité. Les pages s’affichèrent. Max Maucourt était loin d’être un inconnu. Il était apparu pour la dernière fois à l’occasion d’un concours d’élégance automobile, accompagné d’une jeune femme blonde et diaphane. Les photos montraient un homme petit et trapu au sourire facile dont l’épaisse chevelure brune avait récemment viré au gris anthracite. Cette évolution ne semblait pas rebuter les femmes qu’il côtoyait, toutes jeunes et jolies. Son train de vie ne laissait aucun doute sur ses moyens financiers.
La vie de Maucourt n’était pas que paillettes. Elle avait aussi été marquée d’épisodes sombres. Le cinquantenaire avait été marié quatre fois. Après un divorce retentissant avec jeune chanteuse qui avait eu son heure de gloire durant la période disco, il était trois fois veuf. La mère de son fils s’était suicidée, sa troisième épouse avait été victime d’un accident de la route et la dernière avait fait une chute lors d’une randonnée en montagne.

Edouard

Approcher Edouard, le fils de Maucourt, lui demanda peu d’efforts. Cet espoir du golf donnait des cours sur un parcours de l’ouest parisien. Nanti d’un matériel ancien mais crédible, une casquette bariolée vissée sur la tête, Thomas gara sur le parking du club la Triumph de 1970 qu’un client désargenté lui avait cédée en guise de paiement. Ses notions de golf étaient anciennes, mais suffisantes pour convaincre Edouard de son envie d’améliorer son niveau. Le fils de Maucourt était un garçon discret et sympathique. Installés à l’écart dans de profonds fauteuils au bar du club-house, Thomas rompit sans difficulté la barrière de sa réserve. Il apprit ainsi qu’il tenait se son père son attrait pour le golf.
— Pratique-t-il aussi ? demanda-t-il.
— Oui. Il joue très bien pour un amateur.
— S’il cherche des partenaires, il peut me contacter, proposa le détective.
— Ce ne sera pas possible dans l’immédiat, balbutia Edouard. Je n’ai plus de ses nouvelles. Je crains qu’il lui soit arrivé quelque chose.
— Vous avez prévenu la police ?
— Oui. Il n’a pas eu d’accident et il n’est pas à l’hôpital. À part cela, rien. Plusieurs journaux ont déjà évoqué sa disparition.
C’était l’opportunité que Thomas attendait :
— Je ne vous ai pas dit que je suis détective privé.
— Faire appel à un détective serait certainement la meilleure solution. Malheureusement, je n’en ai pas les moyens, objecta Edouard.
— Je peux regarder un peu sans qu’il soit question d’argent, proposa Thomas. Parlez-moi de votre père, même de ce qui vous semble sans rapport avec sa disparition. Les détails les plus anodins suffisent parfois à débloquer les plus obscures énigmes.
— Je me suis retrouvé seul avec lui après le suicide de ma mère quand j’avais un an. Il dit qu’elle n’a pas su choisir entre son entreprise et son fils.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Un concurrent a racheté la société. Nous avons touché une grosse somme d’argent, que mon père a réinvestie sans succès ou dépensée, je ne sais pas trop. Il ne reste presque plus rien.
— Vous le voyiez souvent ?
— Rarement, il était toujours en voyage. Très jeune, j’ai découvert que j’avais un don pour le golf. J’ai décidé de m’y consacrer totalement après avoir passé mon bac.
— Pourquoi sa disparition vous inquiète-t-elle tant ?
— Je me méfie de ses relations. Il a l’art de s’engager dans des affaires louches. Il ne sait pas dire non et il est influençable. Je redoute une embrouille avec des gens pas très fréquentables.
— Avez-vous une idée d’un endroit où il aurait pu aller ?
— Il loue un petit appartement près de la Tour Eiffel. J’ai les clés. Je suis certain qu’il n’y est pas repassé depuis sa disparition.
— Et ailleurs ?
— Non, je ne vois pas, répondit Edouard, hésitant.
Il ment, pensa immédiatement Thomas.
— Quand l’avez-vous vu la dernière fois ?
— Il y a un mois. Nous sommes allés à un rassemblement automobile. Une passion qu’il a gardée de l’époque où il pouvait s’offrir des voitures de collection. Un garage lui avait proposé de présenter une Jaguar de 1951. Une deux places. Il est reparti avec sa nouvelle compagne, Estelle, et je suis rentré chez moi en taxi. Je devais dîner avec lui le lendemain. Il n’est jamais venu.
— Estelle ne sait pas où il est ?
— Je la connais à peine. Je n’ai aucun moyen de la joindre.
— Peut-être sont-ils partis en voyage ?
— J’en doute. Il m’a toujours prévenu lorsqu’il s’absentait.
— Je regarde ce que je peux faire, conclut Thomas.

Roxanna

L’éphémère notoriété de la première épouse de Maucourt lui avait valu de nombreux articles dans la presse à sensation des années 2000. Thomas apprit ainsi que la chanteuse avait acquis une petite parfumerie à Nice après avoir quitté la scène. Roxanna était une belle femme brune aux accents un peu vulgaires, que les années écoulées depuis sa période de gloire avaient peu marquée. Il se présenta à elle sous la couverture d’un écrivain préparant un ouvrage sur les destins tragiques. Maucourt, médiatique et trois fois veuf, y avait toute sa place. Une veste en velours élimé, un chapeau sans forme et de fausses lunettes d’intellectuel complétaient sa panoplie d’intellectuel sur le déclin. Il sut rapidement briser les défenses de la femme qui ne demandait qu’à libérer des années de rancœurs.
— Je suppose que vous savez que votre ancien mari est porté disparu ? commença-t-il.
— Une bonne copine a pris la peine de m’en informer, répondit-elle d’un ton mauvais. Qu’on ne le revoie jamais serait la meilleure chose qui soit. C’est un être vil et malfaisant. J’ai eu beaucoup de chance d’y échapper. Pas comme les trois malheureuses qui m’ont suivi.
— Que voulez-vous dire ?
— Maucourt ne s’intéresse qu’à l’argent et aux femmes. Surtout à celles qui peuvent lui en fournir. Quand il a fini de les dépouiller, il s’en débarrasse.
— Comment cela ?
Roxanna le regarda avec un sourire dédaigneux :
— Vous êtes bien naïf pour un écrivain. Personne ne trouvera jamais la moindre preuve. Il est bien trop malin.
— Vous avez conscience de la gravité de vos accusations ?
— Je sais de quoi je parle. J’ai fait confiance à cet escroc. Heureusement, mon agent m’a ouvert les yeux. Quand je lui ai retiré l’accès à mes comptes, il a tout essayé pour me faire changer d’avis, y compris chantage et menaces. Le divorce a été très dur. J’ai dû mettre ma carrière au ralenti. C’est un milieu qui ne pardonne pas. Six mois après, j’étais oubliée.
— Vous n’avez rien gardé ?
— Pas grand-chose. Il avait déjà acheté une propriété en Auvergne via une société basée je ne sais où. L’endroit doit être maudit. L’accident de sa dernière femme s’est déroulé à proximité.
— Y êtes-vous allée ?
— Jamais. Je sais qu’elle est isolée au fond d’une vallée près du Mont-Dore. La vallée de l’Argence, je crois.

Adèle

Adèle n’avait plus aucune famille à son mariage avec Maucourt. Fille unique, elle avait hérité de la chaîne de magasins Brauner quand ses parents avaient péri dans l’accident de leur petit avion. Elle avait alors repris les rênes du groupe. Sa réussite en avait fait une habituée des médias. Son suicide un an après son mariage est resté incompris : elle avait reçu un prestigieux prix la semaine qui avait précédé et son fils n’avait que quelques mois.
L’exploration des réseaux sociaux permit à Thomas d’identifier une des proches collaboratrices d’Adèle. Ève Cartier, qui dirigeait maintenant un cabinet de conseil à Paris, accepta immédiatement de rencontrer le détective qui reprit pour l’occasion sa couverture d’écrivain.
Le vieil entrepôt avait été réaménagé pour accueillir une dizaine d’entreprises dont les raisons sociales s’étalaient à côté du vantail. Ève l’attendait sur le palier du second étage. L’espace de travail ouvert se prêtait peu à la conversation, et ils s’installèrent avec un café dans une sorte de cabane aménagée en salle de réunion. Ève semblait très émue d’évoquer les souvenirs de son amie.
— Le suicide d’Adèle a été une période terrible. Elle avait travaillé très dur pour relancer la société de ses parents. De plus, elle venait d’avoir Edouard qu’elle adorait. Son mari l’a trouvée dans son lit dans leur résidence de vacances en Auvergne. Elle avait absorbé des médicaments. Pas de lettre, rien.
— Vous voyez une explication à son geste ?
Ève sembla hésiter :
— J’imagine parfois qu’on l’a contrainte à prendre ces pilules, ou qu’on lui a fait absorber sans qu’elle s’en rende compte. Le plus étrange est que ces médicaments étaient destinés à son mari, qui était soigné pour une dépression. Un comble pour quelqu’un qui passait son temps à faire le beau dans les soirées mondaines. Je n’ai jamais compris ce mariage.
— Vous avez appris qu’il a disparu ?
— Disparu ? Ne vous inquiétez pas pour lui, il reviendra. Même marié avec Adèle, il passait son temps partout sauf chez lui. Vous voulez un conseil ?
— Dites toujours.
— Maucourt n’a pas sa place dans un ouvrage sérieux. Trouvez quelqu’un d’autre !

Camille

Camille Lasserre faisait partie du cercle très fermé des pilotes automobiles féminines. Ses victoires en rallye ne se comptaient plus quand elle avait rencontré Maucourt. Plusieurs grandes marques avaient fait leur ambassadrice de cette jeune femme photogénique et souriante.
Paul Leroy, l’ingénieur-mécanicien qui supervisait la préparation des bolides de Camille, possédait un garage à proximité du circuit de Montlhéry. Thomas s’y présenta au volant de la Triumph. Le cinquantenaire corpulent et jovial l’accueillit dès qu’il entendit le moteur.
— Je vois que j’ai affaire à un connaisseur. Vous conduisez l’un des derniers vrais roadsters anglais. Si vous souhaitez que je lui ajoute quelques chevaux, n’hésitez pas !
— Merci, mais elle me convient ainsi, répondit Thomas sur le même ton.
Leroy ouvrit la porte d’un bureau exigu qu’une vitre séparait du hangar où plusieurs mécaniciens s’affairaient autour de prestigieux véhicules de sports. Les murs étaient tapissés de photos et de trophées. Dès que Thomas évoqua son projet d’ouvrage sur Maucourt, l’ingénieur se rembrunit :
— Ce monsieur ne mérite même pas l’encre de son nom.
— Pourquoi tant de ressentiment ?
— Maucourt a gâché ma vie. C’était un des sponsors de mon équipe. C’est ainsi qu’il a rencontré Camille. Ma meilleure pilote. Il l’a complètement envoûtée. Ils se sont mariés, et ma vie est devenue un enfer. Il voulait diriger tout ce qu’elle faisait, superviser les réglages de ses voitures, décider des compétitions auxquelles elle participait. Il prenait même parfois les outils pour se plonger dans les moteurs. Très vite, elle n’a plus supporté et s’est séparée de lui, mais il a continué à s’intéresser aux courses. Que pouvais-je faire ? J’avais besoin de son argent. Et puis, il y a eu l’accident, lors des repérages pour une épreuve de côte en Auvergne. Camille a plongé dans un ravin.
— Que s’est-il passé ?
— La pompe d’assistance de la direction a lâché. Maucourt, qui était encore son mari, m’a poursuivi en justice au motif que mon écurie était responsable de l’accident. Je suis certain que la voiture était impeccable quand elle a quitté le garage.
— Avait-elle été utilisée entre-temps ?
— Non. Elle a été remisée chez Maucourt qui avait une propriété à proximité du circuit. Camille l’a reprise le matin des essais préliminaires. Deux heures après, elle se tuait. Pour moi, Maucourt est responsable de cet accident. Il a voulu modifier des réglages et il a oublié de resserrer la fixation. Je ne vous dirai pas le véritable fond de ma pensée. Après cinq années de procédure qui m’ont mis sur la paille, les experts ont jugé que la défaillance était indétectable et j’ai été relaxé. Mais je pense souvent à Camille. Maucourt n’a pas intérêt à croiser mon chemin.

Elvire

Thomas avait toujours apporté la plus grande attention à ne pas ajouter de la douleur aux familles des victimes. Il ne se reconnaissait pas dans ses homologues, qui, au nom de leur enquête, faisaient le gué à la sortie du cimetière ou de l’hôpital. Il hésitait à prendre contact avec la sœur de la dernière épouse de Maucourt, mais la tournure prise par son enquête ne lui laissait pas le choix. Elle accepta l’entretien à condition de ne pas être citée dans l’ouvrage qu’il était censé écrire. Elle habitait une élégante villa à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Paris. Il gara la Triumph auprès d’un monospace flambant neuf. La jeune femme lui ouvrit, tenant par la main un enfant aussi blond qu’elle. Un bébé pleurait dans les étages. Quand tout revint en ordre, ils s’installèrent sur la terrasse qui offrait une magnifique vue sur la Seine.
— Vous avez une superbe propriété, remarqua Thomas en entrée en matière.
— C’est à Elvire que nous la devons. L’entreprise qu’elle avait créée a été reprise par notre frère, et mon mari et moi en touchons des dividendes. C’était une surdouée des affaires. Elle concevait déjà des applications numériques quand elle était étudiante. Elle a fondé sa société dès qu’elle a quitté l’école. Hélas, elle était moins douée pour sa vie personnelle.
— Comment cela ?
— Elvire s’est mariée sur un coup de tête avec un bellâtre qui la manipulait. Elle a mis deux ans à se rendre compte que seuls ses revenus l’intéressaient. Elle avait décidé de divorcer. Elle devait lui annoncer lors de ce funeste week-end en Auvergne. Nous ne saurons jamais si elle a eu le temps de le faire. Nous sommes en procès. Elle venait de rédiger un testament qui l’excluait de tout héritage, mais il continue à revendiquer des parts de la société.
— Vous le connaissiez bien ?
— Je l’ai rarement rencontré. Séducteur et beau parleur. Pour mon mari, c’est un escroc de la pire espèce. En plus, il était violent. Ma sœur portait parfois des traces de coups, ce qu’elle a toujours nié. Par pudeur, je suppose.
— Que pensez-vous de son accident ?
— Je n’y étais pas. Que dire de plus ? Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de choisir un autre héros pour votre livre. Je doute qu’il suscite beaucoup de pitié auprès de vos lecteurs.

La nuit avait envahi le petit bureau sous les toits depuis longtemps. Une profonde frustration avait saisi Thomas. Maucourt, personnage profondément antipathique et obnubilé par l’argent, faisait l’unanimité contre lui. Sa seule qualité semblait un don inné à exploiter ses semblables. Même son fils n’était pas parvenu à le rendre sympathique.
La véritable question était désormais ailleurs. Avait-il tué ses trois dernières épouses, comme le sous-entendaient plus ou moins explicitement leurs proches ? Devait-il accorder du crédit à leurs accusations ? Il n’existait aucune preuve objective pour corroborer ces soupçons exacerbés par la rancœur et la haine. Mais il était troublant de constater que dans tous les cas Maucourt avait le mobile et la possibilité de tuer sans risque d’être inquiété. Et comment pouvait-il imaginer que jamais on ne creuserait sérieusement l’hypothèse ?
L’autre question était Margot. Une semaine d’enquête ne lui avait pas permis de la situer au sein de cet échiquier. Personne n’avait évoqué sa présence dans l’entourage de Maucourt. Thomas n’avait non plus trouvé aucune faille qui montrerait qu’il était face à une affabulatrice. Elle avait pour elle un argument de poids : il avait bel et bien disparu.
Il restait une piste à explorer : la propriété que Maucourt avait achetée à ses débuts et qui avait été le théâtre des épisodes sombres de sa vie. Il était peu probable que Margot ait perpétré son forfait dans ce lieu connu de tous, mais Thomas savait tirer de l’ambiance des lieux des éléments qui échappent à d’autres. C’était souvent ainsi qu’il avait résolu ses enquêtes les plus compliquées.
Exténué et couvert de poussière, il gara la petite voiture rouge sur la place de l’église du village médiéval de Besse. L’hôtel, construit dans la traditionnelle pierre grise, était désert en cette fin d’automne. Il rejoignit la grande chambre donnant sur une belle arrière-cour après avoir longuement discuté de la région avec la volubile gérante de lieu.

Margot

Le lendemain matin, il parcourut sous le soleil, capote abaissée, les vingt kilomètres de la route en lacets qui menait à la descente où Camille avait perdu la vie. Il reconnut facilement le virage à angle droit qui avait été fatal à la jeune pilote, bordé par un promontoire en surplomb d’une falaise au bas de laquelle coulait une rivière. Une sortie de route à cet endroit ne laissait aucune chance d’en réchapper.
Deux heures plus tard, Thomas s’engageait dans le sentier qui avait été fatal à Elvire. Un panneau rouillé mettait en garde contre des passages à réserver aux randonneurs expérimentés. Deux profonds ravins bordaient l’étroit sentier qui permettait de franchir le col du Pas de l’Âne où avait eu lieu l’accident d’Elvire. Le moindre faux-pas pouvait être fatal. Une bousculade aussi !
Malgré sa fatigue, Thomas voulait aller au bout de ses investigations. La nuit tombait lorsqu’il bifurqua sur la petite route qui serpentait au fond de la vallée de l’Argence, du nom du ruisseau bouillonnant d’écume dont elle suivait le lit. Thomas ignora un panneau d’interdiction d’aller plus loin. Sans aucun doute la propriété de Maucourt. Le bitume disparut, laissant la place à une terre sèche parsemée de pierres. Il conduisait au pas pour préserver les soubassements de la Triumph. Les faibles faisceaux des phares jaunes s’écrasaient sur les troncs d’une forêt dense de résineux. Enfin, ils découvrirent un grand chalet de pierre grise au centre d’une clairière. Sur le côté, un hangar partiellement ouvert abritait du matériel agricole rouillé. La nuit était presque tombée et l’endroit semblait sinistre. Le silence était total. Même les oiseaux semblaient éviter le lieu.
Thomas entreprit de faire le tour des bâtiments. Les issues étaient soigneusement closes. Les vieux volets de chêne étaient renforcés et les serrures récentes. Aucune lumière ne filtrait. Son expérience lui fit remarquer presque instinctivement quatre caméras dissimulées dans les arbres qui visaient les murs du chalet. Il allait devoir faire vite. À travers une fente entre les planches du hangar, il put apercevoir un établi généreusement garni d’outils. L’endroit ne semblait pas avoir été habité récemment.
Déçu, Thomas s’apprêtait à repartir quand il aperçut à travers les troncs deux phares qui se dirigeaient vers le chalet. Le véhicule s’arrêta derrière la Triumph, bloquant le passage. Une silhouette féminine se dessina dans le halo des projecteurs.
— Margot ?
Il devinait le léger sourire dont il avait le souvenir. Un blouson de cuir rouge et un pantalon noir dessinaient la silhouette :
— Ainsi, vous avez trouvé l’antre du démon ? commença-t-elle.
— De quel démon parlez-vous ? Vous où Maucourt ?
— Allons, Monsieur Wallace, vous savez parfaitement qui est le monstre.
— J’ai appris beaucoup de choses sur Maucourt, mais je ne sais rien de vous, objecta Thomas.
— Je reconnais que je vous dois quelques explications. Mais pas ici. Entrons, répondit-elle en introduisant une clé dans la serrure de la porte d’entrée du chalet.
Le vestibule donnait directement sur une grande salle aux murs lambrissés. Le mobilier, rustique et sombre, était agencé autour d’une cheminée de pierre dans laquelle un agneau aurait pu rôtir. Margot se dirigea immédiatement vers un bar où elle emplit deux verres de whisky :
— La soirée va être longue, continua-t-elle. Autant qu’elle soit agréable.
Ils s’installèrent sur deux fauteuils face à l’âtre noirci.
— Vous m’avez suivi ? demanda le détective, furieux.
— C’était inutile. Je savais que vous viendriez. Nous vous avons montré le chemin.
— Nous ?
— Ceux que Maucourt a trop fait souffrir.
— Vous n’en faites pas partie. Je n’ai trouvé trace de vous nulle part. Pas plus que de preuve qu’il soit mort et encore moins que vous en soyez la meurtrière, ajouta-t-il.
Margot partit d’un grand éclat de rire :
— Tant mieux ! C’est la meilleure nouvelle que vous pouviez m’apporter.
— Tous ceux que j’ai rencontrés, à part son fils, semblent convaincus que Maucourt a tué ses trois épouses. Pour ma part, je n’en ai trouvé aucune preuve.
Margot fit une grimace d’incompréhension :
— Votre naïveté me déçoit, Thomas. Vous avez visité les endroits où il a perpétré ces meurtres. Les faits et les bénéfices que Maucourt en a tirés ne vous suffisent pas ?
— Je ne vois surtout pas ce que vous venez faire dans cette histoire.
— Je vais tout vous dire. Mais reprenons d’abord un verre de cet excellent whisky. Aux frais de Maucourt !
Margot se leva et revint avec deux verres pleins. Son élégance et sa décontraction en auraient presque fait oublier pourquoi ils étaient là. Thomas se carra dans le fauteuil qui sentait la poussière et s’accorda une longue gorgée de whisky. Margot fit de même.
— Je n’ai pas été franche avec vous, Thomas.
— Je m’en doutais un peu, répondit-il.
— Ne vous fâchez pas. Maucourt était un être abject, obnubilé par l’argent. Tout lui était bon pour en obtenir, y compris le meurtre. Mais il faut reconnaître qu’il sait dissimuler ses agissements.
— Peut-être parce qu’il n’y a rien à cacher, objecta-t-il.
— Autant il était expert à cet exercice, continua Margot ignorant la remarque, autant il était nul en affaires. Sa passion de l’argent l’a amené à côtoyer toutes sortes de personnages pas plus recommandables que lui. Jusque-là, il avait réussi à rembourser les uns avec des emprunts contractés auprès des autres, mais il était arrivé au bout du système. Sa vie était en danger et il a décidé de disparaître. Il avait tout prévu. Sauf moi !
— Ne me dites pas qu’il se cachait dans ce chalet ?
— Bien sûr que non. Mais il était originaire de la région et je me doutais qu’il n’était pas loin. En fouillant un peu, j’ai découvert qu’il possédait une bergerie isolée dans les alpages à quelques kilomètres d’ici. Il pouvait ainsi surveiller ce chalet et y revenir en cas de besoin. Toute sa vie est ici, et sûrement un bon magot.
— Vous l’avez tué là-bas ?
Le visage de Margot se fit mystérieux :
— Je dois rétablir un petit détail de chronologie. Quand nous nous sommes vus la première fois, je vous ai menti. Maucourt était bien vivant. Il avait simplement disparu.
— Mais alors, pourquoi cet aveu et avoir risqué que j’aille tout raconter à la police ?
— Je prenais peu de risques. Si vous l’aviez fait, vous seriez passé pour un affabulateur puisqu’il n’y avait pas de meurtre.
Margot se faisait un peu chatte, sa féminité s’affirmait alors que ses paroles s’égrenaient. Une légère torpeur avait envahi Thomas, l’effet du whisky vraisemblablement :
— Maucourt est mort cet après-midi dans sa bergerie. Je l’ai tué avec un plaisir que vous n’imaginez pas.
— Qui êtes-vous ?
— Votre enquête comporte des lacunes. Je suis la mère d’Estelle, la dernière conquête de Maucourt. Quand j’ai appris leur liaison, j’ai immédiatement deviné ce qui attendait ma fille. Notre famille dispose de moyens, disons... susceptibles d’intéresser des gens comme lui. J’ai aussi compris que je ne pourrai pas l’extraire de ses griffes par la simple raison. J’ai contacté les proches de ses épouses qui m’ont convaincue que la seule solution était de le tuer. Non seulement, j’évitais à ma fille les pires désillusions, mais en plus je faisais une bonne action. J’attendais l’occasion. Sa cavale pour éviter ses créanciers est arrivée à point nommé. Ironie de l’histoire, il est mort d’avoir cherché à se cacher.
— Qu’est-ce que je viens faire dans votre machination ?
Margot sourit mystérieusement :
— Notre entretien à Paris n’avait qu’un but. Vous amener ici.
— Je ne comprends pas.
— Quand on commet un crime, surtout une débutante comme moi, il y a toujours le risque de se faire prendre. Je ne tiens pas à passer le reste de ma vie en prison. J’ai pris toutes les précautions pour que la mort de Maucourt reste une énigme. Mais sait-on jamais ? S’il fallait un coupable un jour, ce sera vous.
— Qui croira cela ? Je n’ai aucun lien avec ce monsieur ! rétorqua Thomas abasourdi.
— Au contraire, vous serez un coupable idéal. D’abord, la date de la mort de Maucourt ne fera aucun doute. J’ai laissé là-haut des magazines datés d’aujourd’hui tachés de son sang et couverts de ses empreintes. Ensuite, savez-vous combien de témoins vous ont vu vous intéresser à Maucourt cette semaine ? Même la propriétaire de votre hôtel ! Sans compter votre voiture peu discrète que tous les habitants du coin ont remarquée. De plus, sous cette fausse identité d’écrivain ! Vous m’avez facilité la tâche.
— Pourquoi je n’irais-je pas raconter tout cela à la police maintenant ? menaça Thomas en tentant de se lever.
Margot le regarda avec un semblant de pitié :
— Parce que vous ne le pouvez pas. J’ai mis un somnifère dans votre whisky. Vous n’atteindriez même pas la porte. Vous allez dormir jusqu’à demain. Et moi, je serai dans l’avion pour mon pays, très loin d’ici. Avec ma fille.
Margot se leva :
— Au fait, il est inutile de chercher à me retrouver grâce à ma voiture. La plaque a été maquillée et je l’ai volée à cent kilomètres d’ici dans un pavillon dont les propriétaires sont en vacances. Leur voiture aura retrouvé son garage dès cette nuit.
La conscience de Thomas se diluait peu à peu. Il trouva la force de demander :
— À aucun moment, vous n’avez hésité ?
— Jamais. Ma récompense sera le bonheur de ma fille. Et aussi le soulagement de tous ceux que Maucourt a désespéré !
— Si je suis condamné à votre place ?
— Vous aurez la consolation d’avoir servi une bonne cause. J’oubliais : vous trouverez une nouvelle enveloppe dans votre voiture. Adieu, Monsieur Wallace...
L’obscurité se fit dans la conscience de Thomas avant même que la porte se soit refermée.

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