Délation

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Oui, je sais... ce n'est pas très beau à voir. À ma décharge, dans le dos, les coups portent mal. Ça n'a pas été simple, mais je peux être satisfait... ce gros porc de Bléniaud est devant Saint-Pierre, en ce moment. Il va avoir du mal à justifier ses monstruosités impures et répugnantes. Cet être abject abusait de sa nièce depuis deux ans. Comment je le sais ? Ah, ça... J'ai juré de ne jamais trahir ce secret. Je le sais de source sûre. On ne peut plus sûre, vous pouvez me croire. Comment ça, comment ? Je le sais, un point c'est tout ! Me mentir ? Personne n'oserait ! Et de quatre...

— Nom de dieu ! Qu'est-ce que c'est que cette boucherie ?
— Salut Jean-Marie... Pas ragoûtant, hein ?
— Tu peux le dire, Marouane. Conclusions ?
— Holà ! Conclusions ? Faudrait pas commencer la casbah par le toit !

Ce que je peux dire pour le moment, c'est que la mort remonte à hier soir, entre vingt-deux heures et une heure du matin. A priori, même arme, même tueur. J'ai compté sept coups dans le dos et quatre dans le cou, de différentes profondeurs. Toujours pas pu déterminer l'arme. Bref... Comme pour les autres...

Jean-Marie Mordillon pensait finir sa carrière tranquille. Mais non ! Il faudra que, jusqu'au bout, il patauge dans les emmerdements. Il est né, il va y avoir bientôt soixante ans, à Gravelines, entre l'Aa, fleuve côtier cruciverbiste et les ruines d'un fort Vauban superfétatoire. C'est vous dire si, déjà, ça commençait mal... Fils unique de parents divorcés, qui ne tenaient pas vraiment à lui, il est élevé par son oncle Francis, un hypocondriaque congénital et suicidaire et tante Odile, une nonne revêche aussi maternelle qu'un cierge de sacristie. Paix à leurs âmes.
Adolescence maussade entre études insipides, dépucelage de groupe au LSD et tentative avortée de rejoindre la Légion. Alléluia pour la défense française !

Après de multiples petits boulots sans intérêt, il avait finalement opté pour la police. Quelle connerie ! Quatre premières années pourries dans les quartiers nord de Marseille entre fusillades, rackets, drogues et pots-de-vin. Résultat : sur dénonciation anonyme et injustifiée, blâme et mutation à Créteil dans un commissariat de quartier, en pleine déconfiture, régulièrement agressé par les jeunes des cités alentour. Pour une raison qui lui est toujours totalement étrangère, il a épousé une ex-prostituée qui disait vouloir s'émanciper. Il s'est retrouvé avec deux gosses qui n'étaient pas de lui et une troupe d'asphalteuses qui prenaient leur pavillon de banlieue pour un hôtel de passe. Engueulades hystériques, coups et blessures, tout droit direction divorce. Représailles ? Nouvelle dénonciation pour proxénétisme, reblâme et remutation disciplinaire sur la pittoresque et tellement turbulente ville d'Épinal. Depuis, échaudé, il est sage comme une image... Amen.

— Ah ! Bonjour inspecteur. Nous n'arrivions pas à vous joindre, et...
— Bonjour Flamand. Occupé avec... Sans importance. Qui c'est celui-là ?
— Il s'agit de Timothée Bléniaud, cinquante-deux ans, expert-comptable. Veuf, deux enfants de vingt-quatre et vingt-sept ans qui ne vivent pas sous son toit.
— Accointances avec les trois autres... À part la fin, évidemment...
— Pas que nous sachions, à ce stade de l'enquête. On pense qu'il a ouvert la porte à son agresseur, qu'il lui a tourné le dos et qu'il a pris le premier coup, là-bas, devant la porte des chiottes. Ensuite il est tombé par-là, deuxième, troisième coup... Il y a du sang sur le coussin de la chaise... Il se traine... encore des coups... Jusqu'au canapé, où il se vide et décède.
— Et toi, ô glorieux disciple d'Esculape, tu confirmes ?
— Laisse Esculape tranquille et, oui, j'accrédite, grosso modo, les hypothèses de ton adjoint.
— Bien ! C'est donc, « grosso modo », le même merdier. Les victimes ouvrent gentiment leur porte, donc ils connaissent ou font confiance au visiteur. « Bonjour, comment ça va »... elles lui tournent le dos... et vlan ! Ils prennent des coups, d'on ne sait trop quoi, par paquets de dix. Génial ! Pas de témoin, pas de mobile, pas d'arme, rien que des éclaboussures de sang...
— Nous avons une empreinte de chaussure... Enfin une partie de chaussure... devant le meuble.
— Eh, ben, voilà... Un commencement de début d'amorce de piste... Je vais encore me faire incendier par le chef et trainer dans la boue par les journaux... Sans compter sur ma bagnole en rade, mes deux loyers de retard et ma salope de chienne qui m'a bouffé mes vinyles de vieux rocks. Tu avoueras que la semaine s'annonce délicate.
— Il te reste le gaz, en baisse en ce moment... Je déconne... Tu auras mon rapport dans trois jours. Ou peut-être quatre. À la revoyure... Tu n'oublies pas l'anniversaire de Margie...
— Je n'oublie pas... Je n'oublie pas... Flamand, tout sur le mort... Avec les éventuelles fréquentations entre les défunts... Voisinage, fadette, petite culotte, la totale quoi.
— À vos ordres. Ah ! Il y a Foutriquet au portail...
— Ah, non ! Pitié ! Pas lui ! Débarrasse-t'en ! Tiens, tue-le à coups de tournevis, on fera croire qu'il est le cinquième !

Élie Brimond est pigiste à Vosges-Matin. « Reporter freelance » comme il aime à s'appeler. Il a commencé par les sports, puis a bifurqué vers les fameux « chiens écrasés », par flemme chronique. S'il n'avait pas été un « cossard de première », dixit son « rédac chef », et un peu moins porté sur le calva, il aurait pu faire une carrière. Il a la plume facile et incisive, un humour épistolaire qui fait souvent mouche et une mémoire d'éléphant. Mais, se lever tous les jours dès potron-minet, de préférence à jeun, pour aller s'asseoir dans un bureau minable devant une « Olivetti » antédiluvienne, très peu pour lui. Il préfère le contact humain, de préférence devant un comptoir. Ses supérieurs lui reconnaissent un certain talent, mais le recalent systématiquement à toutes les promotions. À la longue, il s'en est accommodé.

Élie Brimond a fait sienne la réplique d'Obélix : « Je ne suis pas gros, juste un peu bas de poitrine. » Un quintal pour un mètre cinquante-deux : il a cessé de lutter contre son tempérament et son physique depuis le collège. Le même costume prêt-à-porter depuis son entrée au journal, le cheveu parcimonieux d'un aimable coloris « plume de pintade », et cet attachant parfum de goémon échoué, problèmes podologiques assure-t-il, qui l'ont fait surnommer « foutriquet » par ses collègues, aussi taquins qu'écœurés. Stoïque sur son apparence, son sex-appeal comme sur ses capacités, il a convenu, une fois pour toutes, de s'en moquer comme de son premier suçon de nourrice.

Élie traine donc son spleen dans les bistrots d'Épinal et des environs proches où il récolte rumeurs et commentaires de la « Vox populi » pour alimenter ses croustillants articles. La secrétaire du journal laisse les messages Chez Maryse, port d'attache de l'échotier, dès qu'un accident, un incendie ou, pourquoi pas, un homicide, pointe le bout de son petit potin. Il s'enchâsse alors, sans trop de précipitation, dans son seul bien de valeur, une Datsun Deluxe de 1975, toit intégral en vinyle noir, et va vérifier la nouvelle.

Un quatrième meurtre en trois semaines dépasse toutes ses espérances. Un tueur en série, comme dans les films, c'est une opportunité incroyable pour un « journaleux » anonyme et dipsomane, tributaire d'une feuille de chou provinciale. Le « Boucher d'Épinal », comme il l'a surnommé avec originalité dès le deuxième meurtre, a multiplié le tirage du journal par quatre. Déjà s'accumulent sur son bureau d'ordinaire délaissé, les demandes de piges de journaux nationaux et même d'un reporter de la télévision. Serait-ce, enfin, son quart d'heure de célébrité ?

— Alors Mordillon, on patauge ?
— Putain ! Tu m'as fait peur ! Il y a pénurie de calva Chez Maryse ?
— Quatre macchabées en trois semaines... sans la moindre piste... T'es bon pour la décharge, mon vieux !
— Et tu t'y connais en décharge ! Qui a dit qu'on n'avait pas de pistes ? Les bas-fonds des gourbis où tu picoles ?
— N'empêche que dans mes gourbis circulent de drôles de rumeurs...
— Des rumeurs ? Je te conseille vivement de t'asseoir dessus jusqu'à ce que ça te chatouille les molaires !
— Il se dit, môssieur l'inspecteur Mordillon, que la vie des victimes, au moins pour deux sur trois, n'était pas « jolie jolie », voilà ce que disent les rumeurs...
— Qu'est-ce que ça veut dire « pas jolie jolie » ? Des vies comme la tienne ?
— Pousse pas le bouchon trop loin, Mordillon. J'en connais aussi un rayon sur la tienne de vie, et il ne faudrait pas grand-chose pour que... tu me comprends... Je veux bien partager les infos, mais il me faudrait un semblant de retour.
— Un retour ? Mais je ne bosse pas avec les fouilles-poubelles. Allez casse-toi. Laisse-nous bosser et ne te met pas en travers de l'enquête, tu m'as bien compris ?
— C'est noté, monseigneur. Puisque tu le prends comme ça...
— Eh ! Pas de menace ! Reviens ici... Brimond ! Fais gaffe à ce que tu écris si tu ne veux pas passer un week-end en garde à vue. Tu m'entends ? Eh ! Brimond ? Tu m'entends ?

J'ai résisté... Longtemps... Mais je ne pouvais plus rester simple spectateur. Je ne pouvais rien dire, mais je pouvais agir. Leur jugement a été équitable et le jury les a reconnus coupables de toutes les charges. La sentence a été sans appel : la mort et la damnation éternelle. Des remords ? En avaient-ils, eux, des remords ? Non, pas de remords, pas de regrets. J'avoue ne pas véritablement me rappeler du déroulement exact des faits menant aux effacements définitifs de leurs hideuses âmes. Juste un vague souvenir de transes atroces, de la surexcitation sur le moment puis d'un intense soulagement, d'une insondable paix intérieure... prolongée d'une grande, d'une très grande fatigue.

Depuis le début de l'affaire, Élie questionne les bernicles de comptoir, tout en finesse et en ballons de Crillon blanc, il cuisine les sans-domiciles et les fleurs de macadam sur les mœurs et pratiques des victimes du « Boucher d'Épinal ». « Quand on ne sait rien du tueur, on doit tout connaitre de ses victimes ». C'est fou ce que vos voisins connaissent de vos habitudes, surtout les plus moches. Mine de rien, ils vous épient, guettent, observent et mouchardent, en n'omettant pas d'amplifier, d'interpréter voire de déformer vos faits et gestes. Tenez, prenez la première victime, Nicolas Privas, le professeur de guitare, un vieux beau à barbichette, cet air lubrique et faux-cul, ce ne serait pas parce qu'il aime particulièrement donner des cours aux jeunes garçons ? Non ? Ah ? Alors pourquoi la séance dure-t-elle une demi-heure avec les adultes et une heure et demie avec les mômes ?

Et le troisième crime, Philippe Benarssia, le dentiste à la retraite... une collection de papillons du monde entier... Non, mais sans rire... Les écoles lui envoient leurs pleines classes de gamins... et certains reviendraient après les cours... Pour étudier l'entomologie ? Ce n'est pas sérieux ! Sans compter le plus beau ! L'expert-comptable ! Un saligaud, déjà soupçonné il y a quelques années d'attouchements sur mineur. La plainte avait été retirée avant le procès. Mais l'entourage bistrotier n'a rien oublié et reste à l'affût de ses moindres faits et gestes, tout en plaignant sincèrement la pauvre épouse du vilain vérificateur de caisse. Vivre avec un tel monstre immonde, pensez-donc !

Pour Élie, il y a dans l'affaire comme un petit air de « vengeur masqué » qui n'est pas pour lui déplaire. Il a même sa petite idée. Pour le journal, il y a une dizaine d'années, il a suivi un procès au tribunal de Saint-Dié. Une vieille histoire d'atteinte sexuelle sur mineur de moins de quinze ans. Un prédateur, professeur de yoga, suspecté de plusieurs crimes et relaxé pour insuffisance de preuves. Le sale type avait quitté la région quelques années, puis était revenu, en catimini, s'installer dans la maison de sa mère, au décès de celle-ci. Élie l'avait croisé par hasard lors d'une exposition de croutes affreusement artisanales, il l'avait immédiatement reconnu et l'avait suivi, à tout hasard, jusqu'à son domicile. Avait-il changé ? Et si le « Boucher d'Épinal » connaissait lui aussi son passé ? Ou l'avait croisé dans une rue d'Épinal et reconnu ? Et si c'était son tour ? Élie veut être aux premières loges... Il a tout calculé... Un homicide tous les huit jours. Le vendredi soir. Ce soir. Mais bon sang ! Il ne fait pas chaud dans la Datsun garée, dans l'obscurité, devant le pavillon du suspect...

Il en reste un dernier. Un monstre qui profite de son ascendance sur une pauvre assistante maternelle pour abuser d'un enfant handicapé mental. Il est temps de libérer cet enfant de l'emprise démoniaque de ce malade. Le procès a été long et intense. L'avocat de la défense s'est élevé, bien sûr, contre une dénonciation à sens unique et sous le sceau du secret. Mais les faits sont établis. Le témoin est un bon catholique, vigilant voisin, bien implanté dans la vie sociale et œcuménique de la paroisse. Le jury s'est réuni et nous attendons la sentence. Encore une nuit... Une veille... Une faction... Un si long cauchemar...

— Flamand ? Du nouveau ? Le rapport de mon croque-mort préféré ?
— Mouais, bof... Rien qu'on ne sache déjà... Arme toujours inconnue... Possiblement, un objet en métal, ni vraiment pointu, ni vraiment tranchant... Les coups sont puissants, possiblement un homme costaud. Ils sont portés de haut en bas, donc possiblement un homme grand.
— Possiblement, possiblement... Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse avec des « possiblement » ? Concomitances entre les rapports ?
— Conco ? Conco... quoi ? Ah, oui... Désolé ! Alors... Comme les autres, crime un vendredi. Aucune effraction. Le tueur passe inaperçu dans toutes ses allées et venues dans Épinal. Les victimes sont seules chez elles et les casiers de deux des victimes signalent des plaintes pour attouchements ou atteintes sexuelles sur mineur.
— Eh bien voilà, ça, c'est une piste. Comment ça n'est pas sorti plus tôt ?
— Faut le temps. Informatique pourrie. C'est l'enquête de voisinage qui a fait état d'allégations sur les mœurs équivoques de certaines des victimes.
— Tu prends de sacrées précautions de langage, Flamand ! Tu voudrais dire que nos trépassés sont en fait de gros saligauds de pédophiles, que tu ne t'y prendrais pas autrement.
— Nous n'avons aucune preuve concrète. Pas de jugement, plaintes retirées ou non-lieu, que des on-dit...
— Ah, oui ? Et ce fumier de « Boucher d'Épinal », il en a des preuves, lui ? Il va s'arrêter de me pourrir la vie, le « Boucher d'Épinal » ? Il va nous ridiculiser longtemps le « Boucher d'Épinal » ?
— ...
— Excuse, Flamand... Je m'énerve tout seul. Nom de Dieu, c'est l'affaire de ma vie et je patine dans la semoule comme ce n'est pas permis ! Toute la ville, tout le département, m'accuse de glander, les journaux me clouent au pilori, la hiérarchie veut ma peau alors que je ne dors plus, que je ne mange plus, que je... OK ! OK ! On se calme...
— ...
— Flamand, la piste de ce connard de Foutriquet est, il faut bien le reconnaitre, la plus intéressante. Un gars connait mieux que nous les pédocriminels de la région. Question : Comment le tueur est-il au courant ? Hein, Flamand ? Comment ?
— Là, je ne sais pas trop... Il est ou a été abusé lui-même ? Il les pourchasse sur le net... ou c'est un repenti qui se venge... Un journaliste ?... Un flic ?
— Wow ! Wow ! Wow ! La cour est pleine... Un flic... Non, mais ça ne va pas, Flamand ! Trouve-moi plutôt s'il n'y en a pas d'autres des violeurs de mômes dans le coin ?
— Déjà trouvé ! Trois ou quatre affaires, mais assez vieilles.
— La date on s'en fout. Faites-les surveiller discrètement. J'ai dit discrètement, hein, Flamand...
— Nous n'avons pas beaucoup d'hommes...
— Mettez le planton, l'archiviste, la secrétaire, n'importe qui, mais surveillez-moi ces salopards.

Le verdict est tombé : la mort ! J'ai posé la question plusieurs fois. Toujours la même réponse. Au vu des charges c'est la seule sentence audible. Ce suppôt de Satan couche avec un garçonnet de seize ans. Crime ignoble. Abomination. Le fait que la jeune victime soit handicapée est une circonstance aggravante. Pour ces actes avilissants et honteux, il mérite de trépasser. Ce sera pour ce soir. Je sens l'excitation monter et la peur aussi... Ma tête résonne. J'ai ce gout métallique dans la bouche. Ils m'ont surnommé le « Boucher d'Épinal », c'est parfaitement mensonger ! Ils devraient plutôt m'appeler « le Sauveur d'Épinal » ! « Le Bienfaiteur d'Épinal » ! Du sang ? Mais c'est par le sang que Notre Seigneur nous a sauvés !

Obligé de sortir de la voiture pour se soulager contre la haie de thuyas à demi défunte – prostate défaillante oblige – Élie a nettement entendu de la musique dans le pavillon. Il a soudain comme un doute. Son suspect n'est pas seul dans la maison, d'ailleurs, on jurerait qu'une silhouette de femme passe régulièrement devant la fenêtre. Il se serait fourvoyé ? Élie cherche dans sa mémoire s'il n'y a pas d'autre cas de pédocriminels possible. Non, décidément, à part celui-là, il ne voit pas. Il a les pieds gelés, le nez qui commence à goutter et une irrésistible envie de dormir... Peut-être que son diner, moitié pain de mie-pâté de foie, moitié calva, n'est pas adapté aux planques spéculatives.

Assis dans sa bagnole, emmitouflé dans sa vieille parka qui sent le chien mouillé, Élie a eu tout le temps de s'interroger sur la façon dont le psychopathe d'Épinal peut avoir des renseignements confidentiels que même lui, journaliste émérite, spécialiste des ordures, raclures et boues en tous genres, ne soupçonnait même pas. Médecin, psychiatre, policier, détective privé... ça fait du monde, y compris dans une petite préfecture. Une haute pensée d'un de ses camarades de comptoir lui revient en mémoire : « Quand on cherche une aiguille dans une botte de foin le plus simple... c'est de mettre le feu à la botte de foin. »

L'évidence... Que reste-t-il après le feu de la botte de foin ? Ben... En l'occurrence, rien ! Ou alors si peu... Ah, si !... Des ragots infondés, des fables ineptes, des raclures dont même lui ne se servirait pas. Non... Ce serait un peu gros... Quoique... Il connait bien une rumeur, à l'extrême marge c'est sûr, mais vu la méchanceté et la veulerie de certains... Lui-même s'était laissé avoir sur le moment, mais après vérification ce n'était qu'un résidu d'égout propagé par des rognures de voisinage... Les ragots sont difficiles à stopper une fois lancés dans le grand bain des bigots crédules. L'idée tourne et retourne dans la cervelle du journaliste, un poil chloroformée par le calva et par la froidure de la nuit. La lumière s'allume à la fenêtre du premier étage. Une femme en robe de chambre tire les rideaux. C'est certain, son suspect n'est pas seul. Le « Boucher d'Épinal » n'attaque que des gens seuls.

Ouf ! Quelle journée ! Ah ! Glisser ses chaussettes transpirantes dans ses chaussons déformés, quel régal. Jean-Marie s'écroule dans son fauteuil et étire ses jambes sous la table basse. Il est passé chez Romuald, mais n'a pu rester ce soir. Le gamin avait l'air d'aller bien. Avec cette histoire de tueur en série, il est susceptible d'être appelé à n'importe quel moment et Romuald ne supporte ni la sonnerie du téléphone ni d'être laissé seul à l'improviste. Romuald, son neveu, est autiste et Jean-Marie passe beaucoup de temps avec lui depuis que sa mère, Margie, est suivie pour un cancer du sein.

Romuald est apprenti dans une ébénisterie. À bientôt dix-sept ans, il est déjà un maitre en marqueterie. D'une précision remarquable et d'une patience infinie quand il s'agit de recouvrir des panneaux entiers de fines lamelles de bois, il exécute de véritables chefs-d'œuvre. Romuald apprend lentement à se débrouiller seul. Jean-Marie y dort régulièrement sur le sofa quand Margie rentre, éreintée, de ses séances de rayons.

Il connait les commérages qui circulent dans le quartier, surtout celles, ignobles, propagées par le petit vieux d'en face, un cul de bénitier, raciste et inculte. L'établissement d'un adolescent « malade mental », plus que « basané » et visité régulièrement par un homme mûr, qui parfois reste dormir, a fait germer dans la caboche étriquée du voisin acariâtre, des idées toutes plus infâmes les unes que les autres qu'il s'est empressé de partager avec tout le quartier, évidemment.

Personne n'est au courant au commissariat. C'est une donnée que Jean-Marie garde farouchement à l'abri des considérations stupides et intolérantes qui fleurissent si souvent dans les esprits étriqués et réactionnaires des cités provinciales. À part Brimond, ce « bousier » farfouilleur, et Marouane, le légiste et ami, son secret est bien gardé.
En parlant de Brimond... Ce type est une plaie, mais ne faudrait-il pas qu'il fasse un pas vers lui ? L'enquête s'enlise, les cadavres fleurissent tous les vendredis... et nous sommes vendredi ! À qui le tour ? Il attend le coup de téléphone fatidique de Flamand...

La voiture de Morillon n'était pas devant le 34, rue Émile Zola, comme il l'avait cru. Le flic ne dort pas chez le gamin autiste. Élie a changé son fusil d'épaule et déboulé au domicile privé du policier aussi vite qu'il le pouvait, surmontant son malaise pour la conduite de nuit et l'envie de vomir son sandwich au pâté de foie. Le rez-de-chaussée est éclairé. Aucun bruit dans la rue. L'entrée du jardinet, devant le pavillon, est plongée dans l'obscurité.

Après avoir garé la Datsun, le journaliste s'est enfoncé dans la mousse molle et déformée du dossier de la voiture. Un voile de brume emmaillote la lumière du réverbère à une cinquantaine de mètres. Élie ne sent plus ses pieds. Il regrette douloureusement de ne pas avoir acheté ces foutus brodequins qui lui faisaient de l'œil dans la vitrine, l'autre jour. Pour éternuer dans son coude, il détourne la tête, juste pour apercevoir une longue ombre qui avance, sur l'autre trottoir.

Le sang se retire de son visage et une coulée de lave descend entre ses omoplates. Un homme grand, enroulé dans un long manteau sombre, chapeauté, rase les haies et les murets des pavillons. Élie s'enfonce un peu plus dans le dossier du fauteuil. Il entend distinctement le grincement du portillon et les pas sur le gravier de l'allée. Ses jambes sont molles comme le pain de mie de ses sandwichs. Il respire par saccades. Il faudrait qu'il réagisse, il le sait, il le sent, mais son cerveau lui interdit toute action. Ne serait-ce pas ça les portes de l'enfer ?

Demain c'est l'anniversaire de Margie. Il a acheté des fleurs et une boite de chocolats. Il emmènera Romuald à l'hôpital, embrasser sa mère. Malgré les tonnes d'emmerdements, demain sera une belle journée.
C'est là. La tanière du condamné est éclairée. Il ne le sait pas, mais il brûle ses derniers instants de lubricité.

La sonnerie du téléphone résonne dans la maison juste au moment où l'index ganté presse le bouton de la sonnette. Des bribes de conversation assourdies se rapprochent de la porte d'entrée.

Mes doigts étreignent le lourd crucifix. J'ai tenu mon serment, je n'ai pas révélé et je ne révélerai jamais le secret de la confession. Les révélations de mes paroissiennes et paroissiens sont éminemment sacrées.

La lumière du plafonnier illumine brusquement l'imposte de la porte d'entrée. Des bruits feutrés de l'autre côté de l'huis indiquent une présence. Un claquement de verrou résonne dans le silence de la nuit.

Je suis le bras séculier de la vengeance divine. N'avais-je pas été ordonné comme adjoint du Tout-Puissant sur cette Terre ? Et qui a déjà lu La Bible sait que sa colère peut être terrible. Ils périront frappés de douze coups de crucifix, celui-là même qui est accroché au mur de la sacristie. Douze comme les apôtres. Point de remords, points de regrets, que Dieu me vienne en aide.

La porte s'ouvre en grand. Le coup de feu qui déchire la nuit fait sursauter Brimond qui en lâche son téléphone portable et réveille en sursaut le voisin d'en face.
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Mireille Bosq · il y a
Suspens écrit avec désinvolture et ironie. Truffé d'expression savoureuse "asphalteuses qui prennent mon pavillon pour une maison de passe," "faut pas commencer la casbah par le toit " et toute la faune de ce genre d'histoire. Policier mal noté, journaliste à la pige et curé vengeur assassin à coup de crucifix. Excellent.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Enchanté de vous avoir plu. J'avoue avoir un faible pour les tocards, les vilains, les malhonnêtes et les affreux. Psychanalyse à prévoir?
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Phil Bottle · il y a
L'abbé des trépassés a encore outrepassé!
Bon, pour cette fois, ça peut passer... Passation de pouvoir entre rédempteur et exécuteur... au cutter?
Ah, j'allais oublier. Ce n'est qu'une rumeur, ne le répétez pas, mais je crois que quelqu'un a vu quelqu'un qui aurait vue Adèle à Sion... mais avec le secret suisse, il faut faire gaffe. Il est aussi tranchant qu'un couteau en acier de Tolède.

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Jean-Michel BONVIN · il y a
Ex-cel-lent, mon cher Phil !! Vous avez les mots justes...Et les mots justes rendent les cris vains... Excellente journée à vous.
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Phil Bottle · il y a
Merci Jean-Michel. Bonne journée à vous aussi.
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JAC B · il y a
Le portrait de Foutriquet est haut en couleur comme l'est votre style qui aurait tendance à se laisser emporter parfois un peu trop longuement dans des expressions salées et des métaphores croustillantes, comme si vous preniez plaisir à votre propre écriture, on y ressent un élan, de l’enthousiasme. Votre thriller joue sur les ficelles classiques pour camper les personnages et démêler l'enquête mais c'est sans compter sur l'apparition du prêtre, la chute se démarque comme étant plus habile,. Bien joué. Une question cependant: un coup de feu ? De qui ? Les victimes sont tuées à coup de crucifix, Morillon n'attend personne et ne doit pas être armé quant à Brimond il sursaute avec son tel portable ? Et qui est touché finalement ? Est-ce voulu de votre part ? Merci Jean Michel, bonne continuation.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Cher Jac B, j'avoue ! Mea maxima culpa. Vous avez parfaitement raison -et mon docteur me l'a confirmé dernièrement - il m'arrive d'être atteint "d'explicitationite frénétique". Une sorte de colique épistolaire qui m'accable depuis ma jeunesse. Mais je me soigne, je vous l'assure.
Si vous vous interrogez sur le coup de feu, c'est que je n'ai pas atteint ma cible. (Encore loupé!) Prévenu par téléphone, le policier s'attend au tueur devant sa porte. Ne reste plus qu'à se munir de son arme de service avant d'ouvrir. Voilà, Voilà... plus qu'une soixantaine de milliers de pages et je devrais être en passe de terminer mes fictions sans bavure.

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JAC B · il y a
LOL, Je suis patiente et ne doute absolument pas de vos compétences Jean Michel;)
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chantal jollit · il y a
Encore une belle intrigue comme je les aime..merciiiii jean mi
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Donner du plaisir, n'est-ce pas le but du jeu. Puissent toutes mes histoires en apporter encore. Merci pour l'enthousiasme.

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