Dans la forêt

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Max Abadie aime regarder la vie et y lire de petites histoires amusantes, poétiques ou absurdes. Histoires pour enfants ou déambulations sensibles, Max Abadie vous emmène en balade ! Vous ... [+]

Il est six heures, elle dort à poings fermés quand elle entend son père gratter à la porte de la chambre. Un rai de lumière apparaît et déjà elle est debout. Elle se glisse hors de la chambre, tignasse emmêlée et yeux collés, quelques étincelles au passage de la tête dans le sous-pull, le bol de chocolat chaud l'attend. Ils chuchotent quelques paroles utilitaires et regardent par la fenêtre la nuit tirer sa révérence. Dehors les bottes l'attendent, elle frissonne au contact du caoutchouc froid et remonte la fermeture éclair de son anorak. Les poches sont remplies de mouchoirs, elle en attrape un et vide son nez. Il l'attend. Stature imposante, barbe noire et regard déjà là-bas. Dans la forêt.

 Il ne siffle pas le chien qui comme elle, est déjà prêt. Ils traversent le terrain et arrivent près des barbelés, il l'attrape sous les bras et la hisse dans l'autre monde. Le sol est humide, elle s'enfonce un peu, elle marche sur le talus et cherche un pont de branchages. Il passe devant et lui ouvre le chemin de leur jungle. Elle vit pour ces matins, où les autres, là bas, dorment au chaud d'une boite qui les enferme et que elle, l'enfant de septembre, explore ce monde. Ils traversent les touffes d'herbes nourries de la lumière de la lisière et s'enfoncent. Il n'y a plus de chemin mais ils ne se perdront pas. Il escalade une souche et hume. Elle se met à côté et l'observe. Elle voudrait savoir aussi, alors elle écoute.

- Là, c'était une grive, là-bas un merle égaré d'un jardin. Tu as entendu l'alouette ?

 Elle ne reconnaît, fière, que le coucou du printemps, ce vilain qui pousse les œufs des autres pour y installer les siens. Maintenant ils sont accroupis et ils attendent. Il lui montre les petites boules qui se forment à la surface de la mousse et elle les caresse de ses doigts d'enfant, il lui glisse sous la langue le croquant d'une pousse de fougère et elle recrache l'amer en grimaçant. Elle ouvre son canif rouge et découpe le pied du catalan avec application. Elle gratte un peu les lamelles pour les voir passer au vert-de gris.

 Soudain, il se lève et elle doit se taire; il la pousse dans son dos et elle s'accroche à sa tension. Dans ses oreilles, une cacophonie s'installe, elle voudrait leur dire de se taire, de le laisser se concentrer. Mais la tourbe souffle, l'ajonc danse et le chêne craque. Elle voit son épaule arquée et sa main qui hésite et qui se baisse. Elle a le droit alors de coller son œil et de découvrir elle aussi, la toilette du matin sur la branche, là-bas. Ils reviennent par le pare-feu, le sable est blanc, elle écrase les vesses de loup sous sa botte et rit de la fumée noirâtre qui s'en échappe. L'heure animale est passée, les fleurs prennent le relais, il lui susurre la bruyère et celle qu'il préfère, la petite callune, la plus délicate, elle lui demande encore de raconter la saignée du pin et la résine et pourquoi ça colle autant et si ça ne leur fait pas mal. Elle se bouche les oreilles et le nez, près de la ruche, quand il soulève le couvercle et il revient avec un bâton enrobé de miel. Elle suçote doucement le bonbon et respire, sa main dans la sienne.
 Derrière le virage, il y a la route, au bout de la route, il y a la maison et l'école et elle traîne un peu les pieds.

 Sous l'auvent, il sort ses bottes et pose son fusil. Elle court taper à la porte pour montrer leur cueillette, puis sans se laver les mains, file dans sa chambre coller la fleur du caille-lait sur son herbier. Ses ongles sont noirs et tâchent un peu la belle page blanche, en dessous, au stylo-plume elle écrit de son écriture maladroite.

 Caille-lait, trouvé dans la forêt.

 Elle hésite, puis elle rajoute entre parenthèses :
(toute seule avec papa.)
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