Concurrence déloyale

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En compétition

Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de ... [+]

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Le vieux Jonathan était particulièrement joyeux. Sa marchandise s'était très bien vendue. Il méritait bien de boire un coup pour sa peine. Pour ça, ce n'étaient pas les tavernes qui manquaient. Le problème était que Jonathan, en bon commerçant, était économe, pour ne pas dire avare, ce qui serait juste, mais guère généreux de ma part. Il préférait rendre visite à son cousin Alexandre, qui ne manquerait pas de le régaler de son vin toujours exquis. C'était toujours cela de pris. Et puis, Alexandre serait content de le voir, puisque le reste de la famille l'avait renié. Sorcier, aussi, quelle idée !

Jonathan eut un moment d'hésitation comme à chaque fois qu'il poussait cette porte. Il avait toujours peur que le linteau ne lui tombe dans la tête. Bien sûr, un peu de sordide était nécessaire à ce type de commerce. Mais, là, c'était de trop, Alexandre aurait dû faire des travaux. Un jour, quelqu'un allait y laisser sa peau. 
 À l'intérieur, il régnait une obscurité grasse. Seules quelques bougies contrariaient la noirceur. D'immenses toiles d'araignées apparaissaient par-ci par-là. Alexandre disait qu'elles contribuaient à la nécessaire ambiance de sa boutique. Ce n'était pas faux, mais Jonathan savait qu'il entrait aussi beaucoup de fainéantise dans cette affirmation. S'il ne faisait pas le ménage, ce n'était pas pour autre chose.

D'accord, on n'y voyait pas grand-chose, mais il était tout de même évident que l'excentrique cousin n'était pas dans la pièce. C'était bien étonnant, un jour de marché. Ce jour-là, les clients affluaient d'un peu partout. Alexandre était tout aussi avide que lui, il n'était pas du genre à négliger le moindre gain. Était-il malade ?

Pour s'en assurer, Jonathan écarta le rideau du réduit tout au fond qui servait de chambre à son cousin. 
— Eh bien, qu'est-ce que tu fais couché à cette heure ? Tu es souffrant ?
Alexandre, affalé sur une natte, semblait particulièrement affligé. 
— Bonjour cousin, content de te voir. Non, je vais bien. Seulement, je n'ai rien d'autre à faire que me reposer. Je n'aurais pas de client encore aujourd'hui.
— Ah bon ? Pourtant, tu as une bonne clientèle, je ne comprends pas. Qu'est-ce qui se passe ?
— Repasse à côté. On va boire un coup et je t'expliquerai.

Jonathan sourit. Le vin était toujours bon. Et toujours gratuit, ce qui le rendait encore plus agréable.
— Alors, raconte-moi. Pourquoi tu as l'air si désespéré ?
— C'est à cause de ce pourri qui est passé par ici la semaine dernière. Depuis, plus personne ne vient me voir. Si ça continue, c'est la ruine.
— À ce point ? Tu n'exagères pas un peu ?
— Pas du tout. Que veux-tu, cet idiot a guéri la moitié du quartier pour pas un rond. Et pas des maladies qui passent toutes seules, des vraies calamités qui m'auraient demandé un travail fou. Lui, il a fait ça d'un claquement de doigts et sans rien réclamer. C'est de la concurrence déloyale ça.
— Ne t'en fais pas, c'est lé début, il veut faire sa place. Il se calmera bien. Faudra bien qu'il rentre dans ses frais. Tu retrouveras alors tes habitués.
— Je ne suis pas sûr. Ce n'est pas l'argent qui l'intéresse à ce qu'il parait. On m'a dit qu'il y avait tout un tas de bonnes femmes qui le financent. Je ne sais pas ce qu'il leur fait pour les ensorceler comme ça, parce qu'on m'a dit qu'il avait un physique tout à fait ordinaire. 
— Il a l'air fort ton bonhomme. C'est sûr qu'il doit te faire de l'ombre.
— Fort, je ne sais pas, lâcha Alexandre, particulièrement pincé, c'est surtout qu'il ne respecte pas les règles. Forcément, les sorciers honnêtes ne peuvent pas lutter.
— Casser les prix, ça se fait quand tu veux entrer sur un marché, tu sais. Après la gratuité, je ne dis pas, tu as raison, ce n'est pas correct.
— Oh, mais il n'y a pas que ça ! Il se comporte aussi comme un sagouin avec les esprits, qu'ils soient frappeurs ou non, et les démons, il ne leur fait pas non plus de cadeaux. Je n'ai jamais vu une chose pareille !
— Ah bon ? Et qu'est-ce qui leur fait de si méchant ?
— Il les traite comme des chiens. Moi, quand je veux qu'ils quittent une personne, je leur demande bien gentiment, je leur propose une destination au moins aussi confortable et le plus souvent bien meilleure. Lui, il les fait dégager sans le moindre ménagement. Une vraie brute. Un boucher. Il salope le boulot ce cochon-là. Dans l'autre monde, je peux te dire que cela commence à gronder sérieusement. Il fiche la trouille même aux plus puissants des génies. C'est terrible.
— À ce point !
— Oui, le mois passé, il a balancé plusieurs démons du sommet d'une falaise. Tu te rends compte ? Une telle violence, ce n'est pas tolérable. D'accord, les esprits ne risquent pas de se rompre le cou même après une telle chute, vu qu'ils n'en ont pas de cou, mais tout de même, cela ne doit pas être très agréable. Va travailler avec eux après !
— Pourquoi tu dis ça ?
— Eh bien, c'est évident, ils n'ont plus confiance aux vivants. Ils ont peur qu'on les traite mal comme ce cinglé. Ah, tu ne peux pas savoir le mal qu'il fait à la profession. Avec un tel fléau, on va tous se retrouver à demander l'aumône. C'est une catastrophe.
— C'est vrai, d'après ce que tu me dis, je comprends ton désarroi.
— Ah, tu vois, je n'exagérais rien. Tiens, on va reprendre un peu de pinard. Comme ça, j'oublierai un peu mon malheur.
 
Tout en dégustant le vin, Jonathan ne pouvait s'empêcher de réfléchir à ce que venait de lui raconter son cousin. Certes, il était désolé de ses déboires. Mais, d'un autre côté, il n'arrivait pas à s'en affliger. Alexandre aurait dû choisir un secteur d'activité plus sûr. La sorcellerie, c'était une niche trop concurrentielle. Un prodige pouvait toujours débarquer et emporter tout le marché. C'était trop risqué. 
Mieux valait l'élevage. Jonathan n'avait jamais eu à s'en plaindre. Il y avait parfois des imprévus, des pertes dues aux bêtes sauvages, des sécheresses excessives qui empêchaient l'herbe de pousser, mais dans l'ensemble, il s'en sortait. La viande et la laine se vendaient toujours à bon prix. Tout le monde a besoin de manger et de se vêtir. L'élevage, c'était du solide.
Et puis, dans n'importe quel commerce, il fallait être bon. Ou alors, il ne fallait pas se lancer. Alexandre n'aurait pas dû se croire plus malin que les autres en voulant faire l'artiste. Pourquoi ne s'était-il pas contenté de reprendre l'huilerie de son père ? À cette heure, il ne serait à gâcher son vin avec ses larmes. 
Que pouvait y faire Jonathan si son cousin se heurtait à un concurrent bien plus efficace que lui ? C'était à Alexandre de réagir, en innovant ou en copiant les méthodes de ce fameux guérisseur, au lieu de se contenter d'en dire du mal. Ses jérémiades n'étaient pas une réponse.
D'ailleurs, à force d'en raconter les exploits, il donnait envie d'en savoir plus sur ce gars. Alexandre n'avait jamais rien pu faire contre son mal au dos. Il se contentait de dire que ses douleurs étaient normales à son âge et que la sorcellerie était impuissante contre les ravages du temps. C'était un peu court. L'autre saurait peut-être et, de plus, gratuitement.
Lorsque Alexandre voulut le resservir, il l'en empêcha et se leva pour partir. Avant de refermer la porte, il demanda d'une voix faussement badine :
— Au fait, il s'appelle comment ton type ?
— Oh ça, je ne sais plus, moi aussi, j'ai trop bu. Et puis je ne veux pas m'en souvenir.
— Tout de même, tu peux me le dire. Pour que je m'en méfie.
— Je ne sais plus. Un truc à la mode...
— Marc ?
— Non, un de chez nous, c'est pire.
— Jason ? Philippe ? Toujours pas ? Jérémie peut-être ?
— Non, mais, c'est pas loin... Jé...
— Jésus ?
— Oui, c'est ça Jésus, Jésus de Nazareth. Quel salaud ! Je te clouerai ça sur une croix moi, ce serait fini. Au moins, on n'en parlerait plus.
— Ça, c'est pas dit. D'après ce que tu m'en dis, faudrait encore se méfier. Il serait capable de ressusciter !
— Allez, ne rigole pas. Je n'ai pas envie de rire, tu sais.
Jonathan n'entendit cette dernière réplique. Il courait déjà pour savoir où en était la tournée de ce fameux bateleur. Jésus de Nazareth, ça sonnait bien.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Merci Sef, je n'ai rien vu venir dans la prose de cet apitoiement.
Au plaisir

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M. Iraje · il y a
Une concurrence déloyale, et c'est le chemin de croix ... !
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CATHERINE NUGNES · il y a
Bien , très bien mené. Mais QUI peut rivaliser avec J.C . Bonne finale.
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Ralph Nouger · il y a
De l'humour finement écrit.
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Alain Derenne · il y a
Super, j'ai bien aimé, merci pour la lecture.
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Alice Merveille · il y a
Humour et sorcellerie font bon ménage !
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Mijo Nouméa · il y a
Une chute que l'on voit venir certes, ce qui ne gâche pas la finesse de votre construction de votre propos :)
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Choubi Doux · il y a
Diable ! Il en est ainsi de la naissance des écoles HEC concurrentes de l'ENA :))
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Viviane Fournier · il y a
Un sourire ... et une vraie finesse ...comment ne pas aimer ?
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Olivier Pélissier · il y a
L'humour fait acte de socellerie dans ce court en enchantant le lecteur, une prouesse qui mérite une voix supplémentaire.

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