Claude François est mort

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Autrice d’albums pour enfants, formatrice en atelier d'écriture, je travaille au sein d'une bibliothèque universitaire. J'ai écrit mon premier roman dystopique pour adultes, à partir d'une ... [+]

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Sur la photo, elle porte un ensemble jupe et veste bleue assortie comme sa grande sœur. Les mains derrière le dos, faussement sage, elle sourit à l’objectif. La grande, droite comme un I, sourit aussi, enfant obéissante. Elles semblent sur le point de partir. Derrière elles, il y a deux gros fourrés de fleurs rouges. À terre, du gravier. D’ailleurs, les sandales sont blanchies, à cause des petits cailloux. Les chaussettes hautes montent jusqu’aux genoux. Derrière les fourrés, une grande bâtisse blanche impose son autorité. À l’intérieur des sœurs s’agitent en silence, voile sur les cheveux, croix autour du cou. Les deux enfants ne les voient pas mais les devinent. Elles ont hâte de s’échapper de ce pensionnat. Au moment de la photo, la petite ne sait pas encore qu’elle prendra la plume quelques années plus tard. Elle aime la sonorité des mots, jouer avec les phrases. Elle pressent l’importance que cela aura sur son avenir. Son grand-père la surprend dans le grenier avec un Reader's Digest dans les mains « Qu’est-ce que tu en comprends ? ». Les étourneaux sauvages volent à son approche puis se calment. Elle lit à l’abri du bruit quotidien de la cuillère dans la marmite, des bruits de pas incessants dans la maison de famille. C’est vrai qu’elle ne comprend pas grand-chose. Parfois, elle attrape au vol, au hasard de sa lecture, un mot familier. Son grand-père la taquine gentiment. Sa mère dit que ce n’est pas de la lecture pour son âge et lui prend des mains. La fillette a une fascination incompréhensible de ces lettres mises bout à bout pour former un mot. Et puis tous ces mots qui se suivent telles des perles enfilées forment un joli collier à offrir. Tous ces mots mis bout à bout racontent des aventures exaltantes qui l’emportent très loin de son univers froid et dur. L’institutrice lui décerne un livre à la fin de l’année comme encouragement de son travail scolaire au CP. Des années plus tard, elle se souvient de son nom : Madame Sébastiani et du titre de l’ouvrage « La petite gazelle et les animaux de la Savane ». Ce livre et quelques photos sont les seuls vestiges de son passé qu’elle garde précieusement.
À table, il y a souvent des pommes de terre et un gâteau de pain rassis trempé dans du lait avec des raisins secs. Quelque chose qui cale l’estomac pour pas cher. Elle déteste ce dessert ! On dirait de la pâté pour chien. Parfois, ils mangent du riz au lait. Elle déteste ça aussi ! Elle préfère les dimanches matins passés à regarder le dessin animé avec des sortes de marionnettes sans fils qui montent et qui descendent dans des fusées spatiales parce que les enfants ont droit aux croissants et aux pains au chocolat cuits au four. Ils sont faits d’une pâte enfoncée dans un tube en acier qu’on déroule et qu’on découpe ensuite grâce au pré-découpage. La maison sent bon toute la journée. La mère les habille comme les marionnettes du dessin animé, de pulls au col roulé, déclinés sous toutes les couleurs, du gris, du rouge, de l’orange, du marron, et de pantalons en flanelle aux pattes d’éléphants. Ça change des jupes et des robes. C’est la grande mode lancée par Claude François et ses Claudette qui se déhanchent à la télévision sur « Le lundi au soleil, c’est une chose qu’on ne voit jamais. Chaque fois, c’est pareil lalalala... » Les deux frères et les deux sœurs ont les cheveux coupés courts au bol, frange ronde, derrière les oreilles en rond toujours et la nuque aussi. Presque comme les Claudettes. Leur mère n’a pas les talents d’une coiffeuse et de ce fait, les enfants ont des escaliers inégaux en forme de frange. Sur le mange-disque Mike Brant pleure « Rien qu’une larme dans tes yeux... » et Dave crie « Vanina, ah, Vanina, ah. » La mère dit tu ressembles à Dave, et elle déteste qu’elle dise ça. C’est Cloclo que la mère écoute en boucle et sa mort les a tous choqués. La fillette a neuf ans, elle joue devant le bâtiment avec d’autres enfants. La mère se penche à la fenêtre, en larmes, elle lui crie « Claude François est mort, il s’est électrocuté ! » La fillette pleure mais elle ne sait pas vraiment pourquoi.

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