Chagrin de mouche

il y a
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Finaliste
Jury

« Ecrire c’est creuser dans du noir ». (Guillevic) « Ecrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir ». (Christian Bobin) Du noir à la lumière ... [+]

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Hier, j'ai dû faire demi-tour parce qu'une partie de moi était restée en rade, accrochée à un morceau de nuage bleu.

Je ne l'avais pas vue se dissocier. Je m'en suis aperçu à cause d'un notable manque d'entrain. Je suis donc retournée sur mes pas.

Je l'ai trouvée en larmes, refusant de lâcher son lambeau de rêve pourtant définitivement inutilisable aujourd'hui. Elle m'a pleuré sur l'épaule pendant un bon moment, en balbutiant des « j'avais cru », des « j'aurais tant voulu », etc. Tous ces mots inutiles qui ne changent rien à labourer dans le vide, et qui font qu'on reste sur place. Enlisé.

J'ai pris le temps de lui dire que oui, moi aussi, bien sûr. Et que si on m'avait donné le scénario à écrire, j'aurais certainement choisi une autre fin. Mais voilà, on ne m'a pas demandé. Ou pas directement.

J'ai passé le dimanche à lui tapoter le dos en lui décrivant des lendemains qui chantent. Elle ne m'écoutait que d'une oreille en reniflant dans mon cou. Je l'ai un peu secouée par moments – m'agaçait à force – mais son chagrin était tellement visible que je n'ai pas eu le cœur de lui botter les fesses.

Je l'ai donc accompagnée du mieux que j'ai pu, l'écoutant sans entrain me raconter ses souvenirs de lui. Ses mots. Ses regards. Leurs rires. Tout ce ça qui se promettait. Puis le trou noir. L'incompréhensible.

Je n'ai même pas tenté de lui dire qu'elle se faisait plus de mal que de bien. Au point où elle en était. Je l'ai donc laissé parcourir son champ de larmes autant qu'elle l'a voulu. Il faut parfois descendre au fond de ses marécages pour en drainer toute la vase.

Elle me faisait penser à ces mouches qui tombent parfois dans la tasse de thé que je laisse traîner un peu partout. Je les repêche, les ailes en berne, exsangues. Je les sopaline délicatement puis leur souffle doucement sur le dos, pour faciliter leur guérison. Elles restent un moment inertes sur ma main, puis elles bzzbzzeutent consciencieusement pendant quelques instants pour tester leur faculté de vol. Enfin, me remerciant d'un sourire de mouche, elles reprennent leur route insouciante.


Ce matin, si elle ne bzzbzzeutait pas encore vraiment, elle semblait un peu mieux. Elle avait les yeux secs et m'a affirmé que son cœur l'était tout autant. Ça, c'est ce qu'on dit toujours dans ce cas. Je me tais. Je sais bien qu'elle est née pour aimer.

Pour l'instant, elle s'est endormie. Après tout ce qu'elle a pleuré hier, c'est normal. Je marche à pas feutrés comme dans la maison d'un malade. La réveiller trop rapidement serait risquer de raviver sa peine.

Je vaque donc en silence en attendant le sourire qui signera son retour au monde.
Et son prochain envol.
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Denis Infante · il y a
Fine mouche que vous êtes !
J'aime beaucoup.

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Alauda D. · il y a
Un grand merci à tous pour votre soutien et la gentillesse de vos commentaires.
Au plaisir de vous lire également !

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Choubi Doux · il y a
Une patte de mouche en passant, comme une chiquenaude pour vous propulser. :)
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François B. · il y a
Poétique et original. Mon soutien
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Jeanne · il y a
🎶  C’était une mouche posée sur sa bouche… 🎶 C’est l’histoire d’une (fine) mouche jolie comme un cœur, c’est un bout d’elle posée au bord de son cœur à la dérive. C’est son moi, son double Je, son alter ego, sa sœur jumelle qui vacille, chancelle, a le blues, le bourdon, du chagrin et bien de la peine. Et de vague en vague à l’âme elle s’épanche sur son épaule, pleure comme une madeleine, se mouche dans son mouchoir de brume et puis d’un bzzzz, un battement d’ailes chasse au loin les nuages, accroche des couleurs aux nuages gris chagrin... gris souris à la vie.
🎶 Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure toute la vie. 🎶 Chagrin de mouche est éphémère, dure ce que dure la vie d'un papillon.
Un récit empreint de poésie, de brins de fantaisie et puis d’humour aussi. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Alauda pour la suite des événements.

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Laurence Guillemin · il y a
Comment s'agacer des mouches après ce récit ?:)
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Dominique Gil · il y a
Délicat comme "une mouche" ! Mon soutien !
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Granydu57 Ww · il y a
D'une sensibilité qui me fait penser que cette fois ce n'est pas une mouche que vous "sopalinez" délicatement, mais une elfe.
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Viviane Fournier · il y a
C'ets juste trop beau ! ...vrai !
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Olivier Descamps · il y a
Un TTC tout en délicatesse et sensibilité. Je bzzbzzeute... euh, je vote. Bonne finale, Alauda !

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