Celles qui vont sur la mer

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Au moment où elle posa le pied sur le pont du navire, sa vie prit une autre dimension. En ce 12 juin, 18h30, Lisa devenait une aventurière forcée par le destin. Son monde se déroba sous ses pas, happé par l'angoissante sensation d'appartenir à cette immense carcasse flottante. Elle comprit qu'à bord, plus qu'ailleurs, la vie rimerait avec danger et qu'il était trop tard pour faire marche arrière. Elle prit une grande inspiration et regarda droit devant. Bientôt elle aussi se fondrait dans l'horizon, petit point dansant entre ciel et mer, suspendu dans le temps, où l'inconnu tient ses promesses, nous emmenant toujours plus loin, à l'appel de la tentation. L'aventure lui donnait le vertige et Lisa ne se sentait pas encore prête.

Devinant son malaise, Anne-Sophie glissa sa main dans la sienne et la serra de tout son amour. Ce témoignage d'affection leur rappela l'orphelinat où elles avaient grandi ensemble avec l'hésitation des laissés pour compte, dans l'éternelle question du pourquoi, où les ombres lézardant les murs réclament encore leur maman et leur papa. Elles n'étaient pas sœurs, mais bien plus encore. Elles étaient ce qui leur était arrivé de mieux dans la vie. Leurs yeux, pétillant de vingt et un printemps, renvoyaient l'envie de vivre très fort. Ce profond attachement leur avait valu le surnom de « jumelles » depuis qu'elles avaient uni leur destinée dans un pacte de sang. Ensemble elles se sentaient puissantes, ensemble rien de mal ne pourrait leur arriver.

La vie les avait menées tout droit sur le Nuage d'Argent, luxueux navire de croisière long de cent cinquante-sept mètres, haut de vingt mètres, pouvant accueillir près de trois cents passagers, pour la plupart américains et un peu plus de deux cent vingt membres d'équipage, en majeure partie européens. En cheminant vers leur cabine, à fond de cale et sans hublot, elles eurent l'impression de s'engouffrer dans les entrailles d'un monstre d'acier où l'air semblait s'appesantir au point de suffoquer.

Leur engagement ne fut pas spontané. Dans un premier temps, Lisa refusa catégoriquement, estimant que jeunes et diplômées, elles pouvaient espérer une meilleure situation que celle de femme de chambre. Mais le temps passa, leurs réserves d'argent s'amenuisèrent tandis qu'aucune opportunité ne se profilait. Après mûre réflexion et des soirées entières à débattre, Lisa changea d'avis, en désespoir de cause. La grande aventure qu'Anne-Sophie rêvait de vivre allait enfin commencer ! Elle aimait repousser ses limites, tenter de nouvelles expériences. A l'orphelinat, elle entraînait Lisa sur les toits les nuits de pleine lune. Là-haut, elles attendaient des heures entières que les fées, qui auraient dû se pencher sur leur berceau et qui en avaient été empêchées, les mènent enfin au royaume où elles seraient reines. Lisa aimait dire d'Anne-Sophie qu'elle vivait à cœur ouvert. Il lui revenait la sagesse, la prudence et la timidité, qui lui conféraient un abord froid et hautain, masquant son hypersensibilité.

C'est ainsi que le 12 juin à 18h30, elles embarquèrent à Barcelone et débarqueraient trois mois plus tard à Rio de Janeiro.

Les premiers jours à bord furent éprouvants. Lisa découvrit qu'elle avait le mal de mer tandis qu'Anne-Sophie se révéla excellente navigatrice en herbe, fin prête à braver la tempête. Elles travaillaient dix heures par jour, sept jours sur sept. Les kilomètres s'accumulaient sous leurs semelles et c'est bien souvent les pieds ensanglantés qu'elles finissaient leur service, épuisées au point de ne pas prendre le temps de dîner et de s'endormir malgré les vrombissements des moteurs.

Au contact de femmes de chambre expérimentées, elles apprirent à travailler rapidement et efficacement. Elles firent de nets progrès en anglais, et s'intégrèrent sans peine, en participant aux soirées organisées dans le réfectoire du personnel, après le service du soir. En fonction des escales, on se cotisait afin d'acheter des victuailles. Lorsque le navire faisait escale en France, on dégustait du fromage, du pain et du vin rouge. A Saint-Pétersbourg, on savourait du caviar sur fond de vodka, tandis qu'en Écosse, l'accent était mis sur le saumon et le whisky tourbé. Il régnait une ambiance particulière parmi le personnel : on apprenait qu'Agnieszka la Polonaise avait confié sa petite fille de trois ans à sa grand-mère, le temps de mettre suffisamment d'argent de côté pour lui offrir une vie confortable. Aron et Mjöll, les Islandais, arrêteraient lorsqu'ils auraient de quoi s'offrir un beau mariage ainsi qu'une maison. Le Nuage d'Argent était une plate-forme internationale en direction du bonheur. Malgré les différences culturelles, tout le monde vivait le même quotidien, les mêmes contraintes, parlait la même langue et faisait les mêmes rêves. Tous avaient conscience d'être en route pour des lendemains meilleurs. Ils y mettaient toutes leurs forces, vague après vague, escale après escale.

Anne-Sophie travaillait sur le pont numéro cinq tandis que Lisa était affectée au pont numéro trois. Elles avaient chacune sept suites sous leur responsabilité et deux fois plus de passagers. Sauf Lisa, qui, fait rare, n'en comptait qu'un seul dans la trois cent onze. Il s'agissait d'un allemand, le docteur Hans Spiegel qui, contrairement aux autres, ne semblait pas apprécier sa croisière. Triste et pensif, il ne sortait que rarement de sa suite et passait la plupart de son temps à lire, installé sur la chaise longue de son balcon. Il devait avoir soixante ans, chauve, des petites lunettes rondes à écailles. Il était subtilement parfumé et sa gestuelle était distinguée. Le Docteur s'appliquait à parler lentement, en prenant soin de bien articuler. Sa voix aérienne, bien que grave, semblait avoir traversé les siècles. Lisa avait l'étrange impression de le connaître. Attendrie, elle apportait un soin particulier à l'entretien de sa suite, changeant les fleurs quotidiennement, déposant même un petit carré de chocolat supplémentaire sur sa couverture.

Un soir, alors qu'elle frappait à la porte pour faire les couvertures, il lui ouvrit en sanglotant. Puis il se confia : après une longue carrière de médecin généraliste, il avait offert à son épouse la croisière dont elle rêvait tant. Mais celle-ci mourut quelques mois avant leur départ. Il n'avaient pas eu d'enfants, si bien que la solitude le toucha de plein fouet, bien plus cruellement. Après quarante années de mariage, il l'aimait encore comme au premier jour. Elle était le centre de son monde et c'est en son hommage qu'il avait décidé de ne pas annuler la croisière. Chaque instant lui renvoyait son absence. Il vivait en suspension, dans l'ombre d'un bonheur évanoui, terrassé par une douleur permanente. Il aurait préféré partir en premier, mais la vie en avait décidé autrement et c'est à bout de forces qu'il endossait le rôle insoutenable du survivant.

Visiblement émue, Lisa manqua de s'évanouir. Il la conduisit jusqu'au canapé où il l'ausculta. Elle lui confia à son tour qu'elle ne se sentait pas bien ces derniers temps ; elle était pâle, amaigrie et sa vue baissait par moments, au point de ne plus rien voir du tout. Il annula son dîner et commanda un plateau repas pour deux. Ils parlèrent longuement. Cet instant marqua le début de leur amitié. Chaque jour il se souciait un peu plus d'elle, reléguant sa tristesse au second plan.

Les jumelles ne se croisaient guère en journée. Après son malaise, Lisa décida d'observer une courte pause, chaque matin vers dix heures. Elle traversait le long couloir du pont numéro trois, ouvrait la porte donnant sur les escaliers extérieurs que personne n'empruntait jamais. Elle profitait de cet instant de solitude pour s'asseoir sur les marches et tenir son journal intime. Le vent s'engouffrait dans ses longs cheveux châtains tenus en chignon, le soleil caressait ses joues pâles et creuses. Chaque jour, elle déchirait une page blanche sur laquelle elle écrivait un message. Puis elle enroulait le papier et l'insérait dans le goulot d'une bouteille en verre. Une fois bouchée, elle la serrait contre son cœur avant de la jeter à la mer. En la voyant disparaître dans l'écume, elle ne pouvait s'empêcher de verser une larme, libérant un peu de sa tristesse cachée. Son innocence s'envolait. Elle apprenait à faire semblant d'être heureuse.

Le soir du 8 juillet fut un soir spécial. Le navire faisait escale en Norvège et l'équipage eut le droit d'aller admirer le soleil de minuit. L'après-midi même, lorsque le Nuage d'Argent traversa des fjords, Lisa fut émerveillée. Elle aurait aimé descendre et fouler le sol de ces îlots verdoyants, inhabités, où le temps semblait ne pas avoir cours. Elle aurait aimé s'y arrêter et ne plus en partir. Le soir venu, elles admirèrent le spectacle d'un ciel multicolore, d'une luminosité sans pareil, sous le regard grivois de quelques trolls miniatures et géants qui conquirent Anne-Sophie. De retour dans leur cabine, celle-ci, intarissable, se perdait en conjectures sur leur futur. Elles feraient le tour du monde, économiseraient assez pour s'acheter une maison à flanc de falaise, en Bretagne. Lisa l'écoutait religieusement, imaginant leur demeure, les soirs d'hivers devant l'âtre de la cheminée à jouer aux échecs ou aux dés, les printemps passés dans le jardin, parmi les hortensias en fleurs, les étés ponctués de balades en bord de mer, emmitouflées dans un pull marine, la pêche à la crevette, les crêpes savourées au goûter. Elles s'endormirent, lumières allumées, un bain de soleil de minuit sous les paupières.

Vers trois heures du matin, Anne-Sophie se réveilla en sursaut après un mauvais rêve : une vague scélérate s'approchait dangereusement du bateau.
Son premier réflexe fut de regarder au-dessus d'elle, dans le lit de Lisa. Celui-ci était vide. Une lettre était posée sur l'oreiller.

Ma petite sœur à cœur ouvert
Je n'ai pas eu la force de te dire que le mal me ronge et encore moins de t'annoncer que je suis condamnée. Chaque jour j'ai jeté des bouteilles à la mer, comme autant de messages adressés au futur, comme autant de parties de moi semées au gré des vagues, en me disant qu'un jour peut-être, tu en trouveras une sur la plage, non loin de notre maison. Anne-Sophie, ne pleure pas. Garde sur le monde tes yeux grands ouverts et l'assurance de jours meilleurs. J'aimerais qu'à l'instant où tu auras lu cette lettre, tu ailles trouver le docteur Spiegel dans la suite trois cent onze. Il sait qui tu es et saura t'expliquer ce que je n'ai pas été capable de te dire.
A jamais en mer
Lisa

Lisa,
Ta disparition a fait naître en moi l'envie d'écrire, l'envie de t'écrire même, jusqu'ici et bien plus loin encore.
Malgré les recherches, ton corps n'a pas été retrouvé.
Chaque jour je vais me promener sur la plage où j'espère trouver un de tes messages, toi qui as si joliment transcendé la mort en m'offrant l'amour d'un papa.
Ton visage se profile à l'horizon ; je l'aperçois chaque jour, depuis notre maison.

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