Cap au nord

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Embarquez pour une histoire au suspense parfaitement maîtrisé ! Récit de science-fiction aux accents de fable écologique, « Cap au nord »

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Au loin, l'avion griffe le ciel bleu fade. Des lignes blanches parfaites dans le sillage des aéronefs, constituées de milliers de cristaux glacés, ou « chemtrails » comme disent les complotistes fatigants des réseaux sociaux. Tout le monde ne peut pas accéder aux connaissances, se dit-elle.
À l'extérieur du terminal de départ, Line Feng observe avec attention son environnement comme on le lui a appris, elle reste à l'affût tout en appliquant son baume à lèvres. L'air sec met à rude épreuve le corps humain, les voyageurs en transit rentrent prestement dans l'aérogare où la climatisation offre une température plus clémente. Elle, peu lui importe d'affronter cette énième canicule.
L'activité du ciel fait triste figure en ces années 2030. Le réchauffement climatique impose des choix drastiques et limite le trafic aérien. Seuls des privilégiés fortunés peuvent passer les frontières par les airs à présent. Line Feng prend sa mission très à cœur, elle n'appartient pas au clan des nantis, mais peut pourtant voyager à son gré et s'affranchir des tarifs prohibitifs grâce à un laissez-passer qui fait autorité. Armée de sa glacière, bardée du thermo-capteur de rigueur, elle vérifie nonchalamment le seuil de température à ne pas dépasser. Les cellules souches placées à l'intérieur sont un précieux sésame pour les malades du cancer, et doivent être sitôt prélevées chez le donneur, acheminées dans les plus brefs délais au receveur compatible. Un transport vital. Les documents médicaux officiels lui permettent de passer les contrôles et évitent également à la glacière de passer sous le portique de sécurité, dont les champs magnétiques du détecteur de métaux peuvent en altérer la substance complexe. Une formalité. Elle s'installe doucement à la place 2B, un regard en direction du cockpit, les pilotes ont l'air sérieux, tout appliqués à leur tâche.
La glacière à peine positionnée dans le compartiment bagage, un homme assez grand, intrigué par la croix rouge apposée dessus s'enquiert du contenu. Line Feng hésite en général à répondre aux voyageurs stressés, les attentats transformant chaque citoyen en potentiel auxiliaire de police. L'hôtesse en vigie attentive intervient pour désamorcer le conflit potentiel, comprend vite que la jolie passagère assure le convoyage de la glacière, certificats à l'appui. Clin d'œil de sororité, puis quelques mots choisis combinés à un sourire dévastateur finissent de rassurer le grand échalas, flatté par tant d'attention. Il a pourtant eu la bonne intuition.
Une fois dans les airs, il faut dix bonnes minutes pour que l'avion atteigne sa vitesse de croisière. La véritable mission de Line Feng peut maintenant commencer. Se lever, prendre délicatement la glacière dont elle ne doit jamais se séparer, et se rendre aux toilettes. Puis, sortir la pièce maîtresse qui repose dans la glacière, non pas la poche de liquide inestimable qui fait office de leurre, mais un dispositif tout en acier de la taille d'une calculatrice. La facilité déconcertante à se connecter au circuit des flux d'air de l'avion l'étonne encore. La compagnie aérienne a déjà connu des défauts sur son bi-réacteur dernière génération, mais il demeure encore des failles. Elle est bien décidée à en profiter. Grâce à ce petit module, elle agit à sa guise pour prendre le contrôle discrètement. Ne reste qu'à régler la température sur -15°C, et fixer ce bijou technologique discrètement sous l'évier à l'aide d'aimants ajustés. Le processus est désormais enclenché.
Les passagers lovés dans leurs couvertures commencent doucement à ressentir un air un peu plus frais. Même les hôtesses et stewards enfilent les vestes protocolaires de la compagnie. Après une journée écrasante de chaleur, la fraîcheur est la bienvenue, mais tout de même pas jusqu'à l'inconfort. La mauvaise humeur commence à se faire entendre.
Quelques passagers s'activent dans l'allée centrale pour tromper cette légère sensation de froid.
À l'avant, les pilotes installés dans le sanctuaire de leur cockpit ont été prévenus du dysfonctionnement de la climatisation. Le design des avions et les protocoles de sécurité ont rendu totalement étanche le cockpit de l'espace des voyageurs. Une fois la porte verrouillée, c'est un circuit d'alimentation en air autonome qui bénéfice aux pilotes. Fini le temps des allées et venues, la porte doit rester fermée jusqu'à destination à moins d'un événement majeur. Le poste de pilotage est devenu une forteresse inexpugnable.
L'annonce du pilote précise qu'il y a un problème sur le circuit de la climatisation et que la correction est en train d'être apportée. Un petit mensonge pour laisser de l'espoir.
Rangés aux rôles d'assistants dans leur confort ouaté, les deux pilotes restent cois devant les multiples écrans. Rien n'explique la chute de température.
Déjà, les hôtesses et stewards distribuent à la hâte les couvertures d'appoint, tentent d'apaiser les tensions et de répondre aux plaintes, délivrent des consignes pour chacun et chacune. Des paroles expirées qui se traduisent en fumée de condensation dans l'air froid de l'habitacle, comme une brume matinale.
Le froid a de ses vertus qu'il fige la situation, qu'il paralyse et court-circuite les velléités de résistance. Pas pour Line, bien enfouie sous sa double couverture et vêtue de sa combinaison thermo-protectrice passée un peu plus tôt. Elle peut à présent activer ses patchs chauffants sur ses points névralgiques.
Selon ses calculs, à présent, toutes les minutes la température baissera de deux degrés jusqu'au chiffre fatidique de -15.
Le froid endort, la lutte est inégale, on démissionne peu à peu. La température négative agit sur les surfaces humides qui laissent apparaître quelques stalactites sur les compartiments bagages. Le sommeil a déjà saisi certains passagers, le froid vient alors les engloutir.
Après plusieurs appels radio au personnel navigant, toujours aucune réponse. L'écran de contrôle vidéo n'offre qu'un voile blanc de l'espace passager. En concertation avec le pilote, il déverrouille la porte prudemment. Un courant d'air glacial s'immisce immédiatement dans le cockpit, son corps frémit. De minces cristaux au sol puis du givre. Il découvre un étrange paysage des rangées de voyageurs sculptés dans leur moment, soudés les uns aux autres dans une lumière crue. Le chariot des boissons figés qui... Soudain sa main est frappée, son poignet vrille, il est obligé d'accompagner son corps dans le mouvement de torsion pour ne pas rompre, obéissant aux deux doigts qui font pression. Line Feng termine sa combinaison avec une frappe à l'arrière du lobe gauche, le copilote, groggy au sol voit maintenant une forme noire se glisser très vite dans le cockpit et le commandant suffoquer, sa bouche et ses yeux tournés vers lui, cherchant une explication rationnelle, mais la tête savante devient poupée de chiffon, elle plie, s'affaisse de tout son poids. Le froid commence à cisailler la jambe du copilote, il a la lucidité de cette sensation, puis la porte se referme lourdement. L'avion pivote, l'aile droite est appuyée vers le bas. La direction change, cap au nord.
Silence.
Silence du cockpit, un silence plein et entier, tous les capteurs relais, les pings de suivi qui indiquent la position de l'avion en temps réel sont désactivés pour filer dans la nuit à 800km/h sans être importunée. Dans une heure, elle arrivera à destination, elle aura eu le temps de calculer le degré d'approche, de réduire sa vitesse pour tenter d'amerrir puis d'appuyer sur la touche « no ditch » qui rendra étanche la carlingue si toutefois elle a résisté à l'impact de l'eau. Enfin, abandonner l'avion en l'état avec ses passagers figés devant le tumulte des glaces qui se libèrent inexorablement du glacier, le dérèglement climatique tout à son œuvre. À bord du bateau de récupération de son équipe, Line pourra immortaliser la scène avec des clichés inoubliables.
Loin des manifestations estudiantines bon enfant ou des campagnes de pétitions à signer de chez soi, s'engager pour une cause, c'est pour elle s'y employer à corps perdu. Et comme le coût humain est plus lourd que le poids des icebergs, amener le passager coupable sur les lieux du crime c'est rendre compte de la situation, s'assurer d'une publicité planétaire et penser qu'à l'avenir prendre l'avion c'est possiblement en payer le prix fort. 

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