BROUILLARD SUR LE FLEUVE

il y a
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J'aime écrire en prose et en vers. J'ai un vrai culte pour les mots rares qui m'obligent à m'enrichir en me ruant sur le dictionnaire; Je n'ai pas peur des textes osés qui me révèlent plus qu'il ... [+]

Lorsque Philippe ouvre la porte pour prendre le chemin de l'école, il est tout d'abord surpris par ce qu'il aperçoit, ou plus exactement par ce qu'il ne parvient pas à voir. Chaque matin, la façade rouge et blanche de la maison en brique et craie des Leroux s'élève devant lui imposante. Elle barre irrémédiablement l'horizon au regard de l'enfant de dix ans à la stature modeste. A droite et à gauche de l'imposante demeure, un lilas centenaire et quelques jeunes arbres égaient l'austérité de cette première vision matinale. Sur sa gauche, maisons basses et toits d'ardoise se confondent avec l'habituelle grisaille du ciel. Sur sa droite, vers la rue, un long jardin constitue une percée vers la lumière. Elle attire l'enfant dans la seule direction possible pour quitter l'abri des maisons. Ce matin là, la vision familière est absente. Seul, dans la lueur de l'aube, un épais brouillard ruisselle en gouttelettes sur le drap blanc de l'horizon tout proche.. Philippe en conçoit une intense satisfaction; il aime cet isolement ouaté propice à la rêverie.
Comme d'habitude lorsque vient l'automne, Philippe est vêtu d'un épais manteau de drap de couleur neutre muni d'une lourde capuche protectrice. Culotte de drap courte, pull de laine épaisse et chemise de flanelle complètent l'équipement. Ils garantissent l'enfant contre les risques de l'hiver. Sur de hautes chaussettes de laine, aux couleurs assorties, de lourdes et solides chaussures de cuir fauves à lacets tranchent sur la dominante marine et anthracite. Elles permettent tous les shoots, toutes les violences, tous les plongeons dans les flaques si tentantes qui émaillent le parcours. A la main un cartable de cuir rouge, haut, large et lourd leste l'enfant. Disproportionné à sa stature, il le tord vers la droite comme un olivier ayant trop souffert des vents violents.
Comme en témoigne la mèche folle qui sort de la capuche, le cheveu de Philippe est blond doré, l'oeil noisette, le trait fin et régulier. Seuls la jambe et la taille trahissent l'embonpoint de l'enfant bien nourri. « Légère tendance à l'obésité » dit le médecin scolaire obsédé par sa ligne. « Un solide appétit doublé de bons muscles » dit le père qui fait profession de sagesse. A la lèvre de l'enfant est vissé un sourire bonhomme qui semble lui être coutumier. Ce sourire franc qui illumine le visage de l'enfant heureux de vivre. Celui aussi, ni niais ni rusé, qui fait écran à la vision du sensible, à la perception des inquiétudes du petit être désarmé.
La minuscule forme humaine déhanchée pénètre dans le brouillard et emprunte la courte allée qui longe le jardin. Elle s'engage dans le silence assourdissant de la rue. Très vite l'enfant n'a plus aucun contact avec les formes rudes des maisons. Il s'isole dans un univers vaporeux et liquide. Une fraîcheur ouatée le gagne au visage et aux jambes. Saveur de cette solitude humide et profonde. Au terme du trottoir bitumé, un feu orangé suspendu dans le néant clignote, incongru, inutile.
Passée la source lumineuse ainsi que les reflets laiteux de deux vitrines aux néons blafards, la brume épaissit encore. Philippe se laisse aller à la griserie de la fine bruine qui caresse sa peau. Sensation délicieuse!... Au dessus de sa tête, immobile, l'énorme câblage noir d'un pont semble ne reposer sur rien. Le dessinateur malicieux des décors de la vie n'en a créé qu'un court tronçon. Silence!... Seul un léger froissement de tissus et un doux crissement de semelle rythme les pas de l'enfant. Devant le majestueux parvis de l'invisible église, les huit coups de l'heure semblent lointains. Ils semblent parvenir d'au-delà d'un mur épais. Quelques centaines de mètres plus loin, un fragment de la façade noire du collège lui rappelle la réalité. Il va être l'heure d'entrer en classe! Il l'avait presque oublié.
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Michel Dréan · il y a
Le rêve pourra se prolonger près du poêle !
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Emile Emile · il y a
Quand il sera vieux !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Tout un tableau automnal dans votre texte. Très agréable.
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Emile Emile · il y a
Qui fleure bon la Normandie ?

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