Braqueur en culotte courte

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J'aime jouer avec les mots et leurs sonorités, et m’essayer à différentes formes littéraires. Ma tendance à user de pirouettes en tous genres, jongleries sémantiques et contorsions lexicales ... [+]

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À l'école, on ne parle que des exploits de Pablo et Brahim. Ma mère dit qu'ils ont une gueule d'ange et un esprit diabolique, la bouche en cœur et le cœur dur. Petits braquages, petits vols, petits trafics, ils voient pourtant les choses en grand. Avec leur imagination débordante, ils s'en mettent plein les poches. Une simple idée ou un mot peut se retourner contre celui qui l'exprime. Succès garanti. Jamais pincés en deux ans de magouilles. Quand j'affirme qu'ils iront loin, ma frangine réplique que la prison n'est qu'à huit cents mètres. S'ils ont échappé à la taule jusque là, c'est parce qu'ils se dénoncent et rendent leur butin à chaque fois, non sans un sourire espiègle. Un entraînement pour plus tard, qu'ils clament dans la cour de récréation, sûrs d'eux.
Depuis que j'ai quitté mes couches culottes, on me bassine les oreilles avec mixité et ascenseur social. Mon père prétend qu'à eux deux, ils ont emprunté plus d'ascenseurs que Donald Trump en soixante ans. Moi, l'ascenseur, je l'appelle souvent mais il redescend rarement, ou alors quand il le fait, il ne s'arrête pas à mon étage.
Mes potes, ils sont fortiches. En vrai, non, on n'est pas copains, juste dans mes rêves. Je suis originaire d'un autre milieu, d'une banlieue sans histoires avec des villas identiques, des clôtures sorties du même magasin, du fric, un peu, pas trop. Pour ça sans doute que je peux me contenter de l'escalier social. Bref, un quartier plat, lisse, sans relief, sans saveur, un coin de ville mortel.

Alors, pour me faire accepter de Brahim et Pablo, j'ai échafaudé un plan. Simple, efficace, génial. Pas de raisons que les projecteurs ne soient braqués que sur le duo. Je suis bien décidé à prouver que les larcins ne sont pas réservés aux racailles de la cité des marronniers, et que leur talent a déteint sur le lotissement voisin. Ras-le-bol des clichés, le garçon de bonne famille – ça veut dire quoi d'ailleurs ? – que je suis peut lui aussi sortir du lot et secouer la réputation des lieux.
La première étape doit se dérouler ce soir. J'ai eu l'idée la semaine dernière avant une partie de petits chevaux. C'est à ce moment-là que je l'ai aperçue. La boîte abritant une partie des économies de mes parents, de l'argent qui dort. J'ai attendu aujourd'hui pour passer à l'action car ma mère et ma sœur sont chez ma tante pour le week-end, et mon père a le sommeil lourd. Récupérer les biffetons n'est pas la partie la plus fastoche. L'argent va m'ouvrir des portes. Il faut dire que j'ai besoin de matos pour réussir mon coup. Des plombes que je patiente sous ma couette Harry Potter. Le radio-réveil indique 23h45, c'est l'heure.
À peine la porte de ma chambre entrouverte que j'entends les ronflements de mon père. L'escalier en bois ne me fait pas de cadeau, j'ignorais qu'il était capable d'un boucan pareil. Arrivé en bas, le sifflement émis par mon père me rassure. Je me dirige alors vers son bureau, tire une chaise et grimpe jusqu'à la porte la plus haute du meuble. Pas de temps à perdre. J'y suis presque. La boîte en carton trône au sommet d'une pile instable, il faut que je me dresse sur la pointe des pieds. Je retiens mon souffle. Ne surtout pas réveiller mon père. Un dernier effort, une pensée pour Brahim et Pablo. Vous allez voir ce que vous allez voir les cocos ! Au moment ou j'empoigne la réserve à billets, la chaise bascule et je m'effondre avec le jeu de Monopoly. Pas possible ! Ma rage décuple quand je découvre les bouts de papier éparpillés sur le parquet : des francs, des foutus francs !

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