Born Again

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Parfois, la qualité réside dans peu de choses : la force d’un personnage bien décrit, une intrigue simple et prenante, un propos intéressant qui

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« Je suis au courant de l'affaire de Chinon, naturellement. Depuis ce matin, tout le monde ne parle que de ça dans la région. Je vous attendais, d'une certaine manière. Au regard des évènements, ça me paraissait logique que la police m'interroge. Après tout, j'ai bien connu Cyril, même si je serais bien en peine d'expliquer son geste.

Je l'ai rencontré pour la première fois au collège public de Joué-lès-Tours. On était dans la même classe en 6e, nos familles habitaient rue Ampère et nos deux pères, comme la moitié de la ville, faisaient les 3-8 à Michelin. On s'est vite mis à traîner ensemble après les cours. Notre truc à l'époque, c'était le skate. On cassait les oreilles du quartier en enchaînant les ollies jusqu'à pas d'heure.

Dans mes souvenirs, Cyril a commencé à partir un peu en vrille en seconde. Il était dans un trip d'ado un peu pénible, à écouter Metallica dans sa chambre en fumant des pétards, vous voyez le genre. Je continuais à le fréquenter mais on se voyait moins, j'avais ma première copine et mes parents serraient la vis niveau scolaire. Cyril, lui, il en foutait pas une. On l'a orienté par défaut vers un bac pro paysagiste, ça été une catastrophe, il s'est retrouvé à 18 ans sans diplôme à enchaîner les intérims en usine. Je crois que ce qu'il l'a fait péter un câble, au-delà de la dureté du métier, c'est de se retrouver à faire la même chose que son père. Il ne l'a pas supporté et l'été de ses dix-neuf ans, il s'est barré de l'appartement familial. Je ne l'ai plus vu pendant six mois : j'étais rentré à la fac, j'avais fait de nouvelles connaissances, vous voyez le truc. On s'est recroisé par hasard sur les quais à Tours, et il m'a invité à boire une bière chez lui. Il s'était trouvé un T1 miteux dans le quartier du Sanitas, dont il payait le loyer par intermittence. La soirée s'est résumée à un long monologue de sa part, qui dessinait une existence solitaire où surgissaient parfois quelques relations fugitives avec des meufs pas très stables. Il passait des nuits entières à consulter des forums un peu louches sur le web. Il avait développé une vision du monde complètement fumeuse, où le complotisme voisinait avec des théories religieuses et marxistes, c'était un vrai bordel.

La suite a été racontée par Cyril lui-même à la Terre entière pour entretenir sa légende : il aurait traversé une crise de mysticisme l'ayant amené à suivre les pas de Jeanne d'Arc. Il serait parti à pied de Tours jusqu'à Orléans, couchant à la belle étoile et vivant d'eau fraîche et de mendicité, avec l'aura d'un prophète hirsute. Pour ce que j'en sais, ce récit est blindé de foutaises et les faits sont plus terre-à-terre. Ce qui est sûr, c'est qu'il a été expulsé de son logement à la fin de la trêve hivernale, ce qui l'a conduit à pioncer à droite et à gauche. Je l'ai moi-même accueilli quelques jours dans ma chambre CROUS, jusqu'à ce que l'administration de la fac me demande de le dégager. C'est à ce moment-là qu'il a vraiment dégringolé, si vous voulez mon avis. Il s'est mis à traîner avec les punks à chien du coin, il squattait dans un bâtiment désaffecté du dépôt ferroviaire de Saint-Pierre-des-Corps et m'appelait quand il avait besoin de tunes. À chacune de nos rencontres, il puait l'alcool et le mauvais shit, ça faisait mal au cœur. Ça a duré quelques semaines, et puis j'ai définitivement perdu le contact. Je ne peux qu'émettre des hypothèses sur cette période de sa vie, mais je ne crois pas au récit initiatique à la Kerouac : je pense qu'il a profité des beaux jours pour aller travailler comme saisonnier dans les exploitations agricoles du coin, histoire de se refaire un peu la cerise.

Il est réapparu à la fin de l'été du côté de Chouzé et a décidé de s'installer en ermite sur une île de la Loire. C'est à partir de ce moment-là que son charabia messianique a commencé à rencontrer de l'écho. Pour le reste, je n'en sais pas plus que vous, je n'ai eu de ses nouvelles que par la presse locale, qui a fini par s'intéresser à cet énergumène accroché à son banc de sable. À longueur d'interview, il se présentait comme un genre de Saint-Paul de Tarse ligérien, repenti de ses péchés après un baptême dans le dernier fleuve sauvage d'Europe. Son sectarisme born again se teintait d'influences new-age. Il portait aussi un discours survivaliste plus musclé, rejetant la modernité. J'imagine que c'est à cette période la police s'est intéressée à sa gueule de clochard azimuté, d'autant que l'imbécile baptisait à tour de bras et commençait à recruter quelques disciples. Pas plus tard que la semaine dernière, je passais en voiture dans le coin et j'ai voulu aller voir le phénomène par moi-même. C'est là que j'ai compris qu'il y avait du grabuge et que son truc avait pris une ampleur dangereuse : à proximité de Chouzé, la D7 était bloquée par les gendarmes mobiles, plusieurs voitures de presse étaient stationnées sur le bas-côté, ça rigolait plus.

Bref, je ne suis pas sûr que mon récit vous aide à comprendre les évènements de la nuit dernière. Le gars que j'ai connu n'avait pas grand-chose à voir avec le gourou d'opérette qui, sous l'effet d'un mauvais trip à l'ecstasy, est monté à l'assaut de la centrale nucléaire de Chinon armé d'un lance-pierre. Je pense qu'il ne faut pas lui faire trop de publicité, c'est avant tout un type dérangé au cerveau dévoré par l'alcool et la fumette. J'ai d'ailleurs trouvé qu'on en avait fait un peu trop à son égard. Les hélicoptères, les types du GIGN encagoulés, la venue du ministre de l'Intérieur sur place après les faits : n'était-ce pas trop d'honneurs pour l'arrestation d'un marginal déguenillé ? »

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Les Histoires de RAC · il y a
Vraiment bien écrit, tout en crescendo et sans mélo, compliments ♫

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