Berthe aux grands pieds

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Elle avait abondamment jeté son bonnet par-dessus les moulins, mais à son âge, faire la galipette derrière les buissons en plein décembre, ça relevait de la perversité. C'est la réflexion qui vint à l'esprit de Gaston le cantonnier, quand il découvrit les sabots qui émergeaient du taillis bordant le chemin creux. On ne pouvait s'y tromper, ces sabots à petites fleurs gravées à chaud ne pouvaient appartenir qu'à la Berthe, qui de notoriété publique se payait une paire de palerons lui assurant une stabilité sans égale. Le reste de la propriétaire des sabots n'était pas joli à voir et coupait court à toute idée de gaudriole.

La maréchaussée, représentée par les deux fins limiers dont la sagacité fut mise en défaut dans l'affaire « Cornes d'aurochs »*, fut rapidement dépêchée sur la scène de crime.

— Allons Gaston, remettez-vous, conseilla le commandant au pauvre cantonnier tremblant de tous ses membres. Vous faites moins de manières quand il s'agit d'étriper les sangliers de Monsieur le Conte.

— La Berthe n'est pas une laie Commandant, même si elle était très laide.

— Elle ne l'a pas toujours été Gaston. Je me rappelle...Enfin passons.

— Commandant ! Commandant ! Le lieutenant plus fureteur qu'un Labrador tient à bout de bras ce qu'il considère comme un indice évident, un dentier maculé d'herbe et de terre, découvert à proximité.

— Ah ! Merde alors, s'écrit Gaston. Depuis le temps que je le cherche.

Dépité le lieutenant renvoie à la volée la pièce à conviction, au grand dam de Gaston qui se jette à corps perdu dans la recherche de ses ratiches, en saccageant allègrement la scène de crime.

— Comment se fait-ce qu'il n'y ait pas une seule empreinte autour du cadavre, alors qu'il a plu toute la nuit, s'interroge le lieutenant.

— Vous n'allez pas me refaire le coup des charentaises Lieutenant. Gaston, vous avez votre brouette ? Pas question de saloper la fourgonnette.

Gaston a repris le chemin du village, escorté de l'estafette gendarmesque. Ils remportent un franc succès auprès des garnements qui scandent sur leur passage « La Berthe elle est tout à fait blette ». Pauvre Berthe, elle mérite une plus belle épitaphe, ne serait-ce que pour le bien qu'elle a fait à leurs papas en déniaisant la plupart d'entre eux et pour le reste, en redressant leurs dos massacrés par l'effort.

                                                                          *****

Des années avant, elle déboulait pour l'enterrement de Joseph en talons hauts et Chinchilla et s'installait dans sa bicoque, qui lui revenait de droit par testament en bonne et due forme. On ne connaissait pas de fille à Joseph, mais Joseph lui, connaissait la fille de la ville, qui depuis des années réparait son cœur et son dos et dont il s'était amouraché après le décès de sa chère Albertine.
Avec le pécule qu'il lui avait laissé et le bénéfice de ses petits services, elle s'assura une vie tranquille, loin du milieu et des souteneurs.
Elle ne fut jamais acceptée par la gent féminine qui avait enquêté à la ville, mais la prodigalité masculine lui suffisait.

                                                                         *****

Alors, qui et pour quel motif avait pu perpétrer cette horrible forfait ? Par quel bout fallait-il commencer, le « qui » ou le « quel » ? Les nuits de la maréchaussée prenaient des allures de champ de bataille.

— C'est du mimétisme ? S'interroge le commandant, devant le corps de Gaston dont les sabots à l'égal de ceux de Berthe dépasse d'un buisson d'épineux bordant le même chemin.

Prévenue par un ramasseur de champignons, la maréchaussée mise à nouveau à contribution commence à se demander si on ne se trouve pas à la latitude de Chicago. Un indice ajoutant à la perplexité des gendarmes est resté accroché aux épines. Un béret basque qui, contrairement aux sabots ne constitue pas un élément de l'habillement des gars du pays. La question à l'ordre du jour, ce n'est plus qui ou quel, mais pourquoi ces deux-là ? Un lien entre Berthe et Gaston ? Personne ne voit. Bien sûr, comme les autres, Gaston a profité de ses largesses, du temps où elle était désirable. Il pouvait à la rigueur être l'assassin, mais pas la victime.

Un béret, ça ne marche pas seul. En dessous, il y a nécessairement des pieds et l'absence d'empreintes reste un mystère.

— Si on avait au moins une empreinte de pant... s'étouffe le lieutenant.

— Vous n'allez pas recommencer avec vos charentaises Lieutenant. Un Basque avec des charentaises, c'est comme pour votre yeti*, une incongruité. Néanmoins, il nous faut orienter l'enquête vers un Basque. C'est lui le chaînon manquant.

— Commandant, la mère Michelle, qu'on surnomme « L'œil de Moscou », qui vient faire son rapport journalier en nos locaux, en crachant sur tout ce qui bouge, nous a signalé l'arrivée le jour d'avant la mort de Berthe, d'un individu équipé d'une paire de béquilles.

— Vous voulez dire Lieutenant que les béquilles seraient en réalité des échasses ? Ce qui expliquerait l'absence d'empreintes.

— Je suis toujours confondu par vos capacités de déduction Commandant.

— Rien de plus normal Lieutenant. Quand vous aurez autant d'années d'enquêtes, vous verrez la base de données que peut receler un cerveau de gendarme. Dites-moi, l'échassier était-il couvert d'un béret ?

— Tout juste Commandant. C'est notre homme. Le seul ennui, c'est qu'il est reparti aujourd'hui même par le train de 8 h 47.

— Connaît-on sa destination ? Suis-je bête, il aura sûrement pris un billet pour la ville où toutes les possibilités de brouiller les pistes seront à sa disposition. Revenons au « quel » qui permettra peut-être en rattachant les deux meurtres de leur trouver une raison commune et de cerner la personnalité de l'assassin.

— C'est encore la mère Michelle, Commandant, qui m'a assuré que Joseph contrairement à ce qu'on croyait, avait bien un héritier, ayant mal tourné et que celui-ci avait encore dernièrement fait valoir ses droits, en contestant la donation à Berthe auprès du notaire.

— Mais comment est-elle au courant de tout. Un sacré indic que nous avons là. Vous lui trouverez bien un peu de farine sur le stock confisqué lors de l'interpellation du Go-fast de l'an dernier, en échange de ses tuyaux. Ça va lui ouvrir encore plus grands ses quinquets.

— C'est du détournement de majeur, Commandant, affirme le lieutenant rigolard. Elle assure que c'est Gaston qui lui a refilé l'info. Parait qu'il était dans tous ses états depuis la mort de Berthe. Il était certain que l'assassin était accroché à ses basques. Figurez-vous qu'il était en train de ramoner la cheminée du bureau du maire, pendant que celui-ci recevait la visite du notaire venu prendre conseil au sujet du testament de Joseph.

— Concernant Berthe on a un mobile, mais Gaston, que lui reprochait l'assassin ?

— Probablement d'avoir trouvé des échasses dans les poubelles, dont il assure le ramassage toutes les semaines avec sa carriole et son bourricot et de n'avoir pas moufté, preuve qu'il savait à quoi s'en tenir.

— Je suis confondu Lieutenant par vos capacités de déduction. Vous avez été à bonne école. Et concernant notre assassin, le notaire a-t-il une adresse ?

— Sous le sceau du secret, une info mère Michelle ; Saint-Jean-de-Luz.

— Aie ! Aie ! Aie ! Nous aurions une affaire ETA. Alors ça va nous passer sous le nez.

— Mais non Commandant. C'est vrai l'individu a bien quelques liens avec l'organisation, mais comme pourvoyeur d'explosifs qu'il chapardait sur les chantiers.

— Mais alors quel rapport avec Berthe ?

— Toujours d'après la mère Michelle - Celle-là, va falloir l'embaucher à la brigade - Le suspect était son souteneur à la ville et n'a jamais digéré sa désertion et ce qu'il considère comme une captation de l'héritage de papa. Violent et sans foi ni loi, habitué à dérouiller la Berthe du temps où elle était sous sa coupe, il l'a attiré une dernière fois dans les bosquets et la rencontre a mal tourné.

— Mais d'où elle sort tout ça la mère Michelle.

— Faut pas le crier sur les toits, mais elle et Berthe arpentaient le même trottoir au temps de leur splendeur et elle le connaît bien celui qu'elle appelle « Le grand con ».

— Alors les jeunots, vous allez le coffrer le grand con ? s'enquière la mère Michelle qui passait par là. Évidemment par hasard.

Une explosion perturbe la sérénité de cette belle journée printanière.

— C'est quoi encore, ça, Lieutenant ?

— Aucune idée Commandant, mais m‘est avis qu'on est vraiment à Chicago.

— Vous avez une information, mère Michelle ?

— C'est rien que le grand con qui vient de se faire sauter la gueule.

---Ah bon ! Alors, affaire classée.


* Sous ce titre, une précédente enquête de la maréchaussée.
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Phil Bottle · il y a
Voilà une affaire qui tourne chipiron! Un basque à béret qui chausse des échasses de landais, une ancienne brebis galeuse qui passe à la casserole, comme un vulgaire petit lapin sauté aux oignons et emmanché de carottes mi-cuites... et l'affaire est dans le lac. Euh, dans le claque... enfin, c'est un peu le bordel quoi... ;-))
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Fred Panassac · il y a
Très bonne chute pour une histoire bien chaussée et coiffée.
La guerre de la charentaise et du béret basco-béarnais n’aura pas lieu.
Le conflit a été arbitré par l’espadrille 🙂

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Long John Loodmer · il y a
Désolé d'avoir donné le mauvais rôle à un mauvais drôle (Basque)
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Philippe Aeschelmann · il y a
Trop fort, j'adore.
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Fleur A. · il y a
Et bien elle en sait des choses la mère michelle !
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Jean Paul · il y a
Une enquête sur un fond absurde, des indices tirés par les cheveux, cela me fait penser aux aventures de Bougret et Charolles de Gotlib, j’aime.
Pour le final * voir enquête précédente.

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Philippe Aeschelmann · il y a
Ho'p'tain oui ! Bon demain matin, direction grenier, la Rubrique à Brac !
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Dolotarasse · il y a
Eh ben, y a de l'action par chez toi et les personnages sont haut en couleurs !
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Cali Mero · il y a
Une enquête résolue avec le concours d'une tierce personne Michelle qui connait toute l'histoire , alors que la maréchaussée s'embourbe dans des déductions plus ou moins hasardeuses. On commence l'histoire par le dénouement....J'aime
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Paul Thery · il y a
Tu avais pourtant promis de te pas lire (et encore moins écrire) des textes de plus de 3 minutes ! J'ai du mal à tout lire maintenant
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Viviane Fournier · il y a
Un sourire le long de ses lignes, Une Berthe qu'on n"oublie pas, la vie colorée et bruyante et un plaisir vrai à te lire ... Bises vers toi !
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Frédéric A. · il y a
C'est à pieds joints que l'on saute dans cette nouvelle enquête de la maréchaussée qui perdrait pied sans le secours de la mère Michelle qui a peut-être perdu son chat mais certainement pas sa langue ! ^^

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