Bataille d'éléments

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" Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai même pas ... [+]

Image de Court et noir - 2021
Image de Très très courts

Plainte d'une quinquagénaire parmi tant d'autres... 

Depuis que j'ai franchi ton seuil, je te hais. J'espère ne pas séjourner trop longtemps chez toi. Chaque jour, je transporte ton fardeau sur mes épaules et tu entasses le clou. Insidieusement, ton étau se resserre. Tu me tâches, tu me sillonnes, tu me noues, tu me fais mal, tu m'empâtes, tu me déformes. Qu'est-ce que tu es fade ! Un vrai repos décadent. Un ulcère qui ne se referme jamais. J'aimerais pouvoir te briser comme on brise la glace. Tu m'amenuises et m'ôtes l'appétit de vivre. Va-t'en ! Pars !

Blessée d'entendre cette dernière, la vieillesse opine et s'exile dans les hautes montagnes. La température est à moins 15°C.  Son cœur saigne sur le blanc manteau. Se traînant difficilement, ressassant sans cesse les paroles douloureuses, armée d'une pioche et d'un piolet, elle compte bien en finir à force d'être accusée continuellement.

La vieille dame choisit le plus haut sommet et se met à creuser sa tombe. Le froid glaçant lui provoque des gelures aux mains, les anesthésiant peu à peu et l'empêchant de marteler. Épuisée, elle s'assied et pense tout bas : 

- Je suis lasse d'entendre des plaintes, je vais attendre ici. Je vais fermer les yeux, m'habituer au noir et joindre les mains pour prier.

Mais la mort s'immisce et vient troubler ce moment :

- Hé, la vieille rombière, c'est sur vous que ça tombe aujourd'hui !

La vieillesse ouvre un œil :

- Qui parle pendant mon recueillement ?

La mort agite ses grandes ailes noires :

- C'est moi ! La mort qui remplit les cimetières.

Elle ouvre l'autre œil :

- Eh bien, tu n'as pas traîné !

La mort contourne la vieille dame et répond tout en l'appréciant :

- Non, je n'ai pas traîné, tu es pressée apparemment. Généralement, c'est moi qui décide de ce passage. Néanmoins te voyant là assise, tremblotante, le visage émacié, je te trouve bonne pour figurer à la morgue.

La vieillesse s'impatiente :

- Dépêche-toi d'en finir alors, je ne veux pas souffrir !

La mort saisit la pioche, se dresse devant elle,  et lui assène un gros coup sur la tête :

- Voilà qui est fait !

Le sang riche ruisselle et trempe la neige. Alors que l'assassin jubile et admire le spectacle, la plaie doucement se referme et le sang s'estompe. La mort se sent victime d'hallucinations, reprend la pioche et frappe à nouveau plusieurs fois, les plaies se referment à nouveau. Affolée, elle appelle la maladie :

- La maladie ! sauve-moi ! J'ai la fièvre ! Les rayons du soleil sont trop violents là-haut!

La maladie ne tarde pas à venir à la rescousse. Le visage au teint jaune rempli d'excroissances, de poils disparates le long des mâchoires et du menton,  les lèvres et les ongles bleuâtres, elle approche difficilement en se grattant les mains pleines d'eczéma et s'enquiert :

- Qu'y a-t-il mon amie ?

- Je n'arrive pas à me débarrasser de la vieillesse. La moribonde agonise puis ressuscite ! Peux-tu m'aider à l'achever ?

- J'ai bien quelques maladies, là tout de suite, je peux lui infliger une diarrhée sévère, un accident vasculaire cérébral, une pneumonie, Alzheimer ou Parkinson. Tout dépend si tu as envie de t'amuser un peu !

La mort, se frottant les mains, lui répond :

- Bien sûr que oui !

Alors, voici que la vieillesse se lève, commence à ôter ses vêtements et à  exécuter une danse de mouvements involontaires et convulsifs puis à courir dans tous les sens complètement désorientée dans la neige éblouissante du haut sommet.  La mort et la maladie se tordent de rire et ne voient pas arriver la santé dans sa jolie tenue de ski profitant d'une retraite spirituelle :

- Mais que se passe-t-il ici ? Que faites-vous la vieillesse ?

- Point vous connaître, point vous connaître, répond-elle en sautillant.

La santé s'offusque de ne pas avoir été reconnue et, rassemblant tous ses pouvoirs, chasse les visiteurs indésirables puis guérit son amie avec des paroles réconfortantes :

- Nous devons nous serrer les coudes, travailler main dans la main, lui dit-elle, vous ne devez pas fléchir devant eux. Notre objectif est de ralentir votre progression, de rallonger la vie. Allons, ressaisissez-vous ! Des plaintifs, il y en aura toujours ! Avec une bonne hygiène de vie, pensons à la jeunesse éternelle ! Tenez, buvez un peu de mon vin chaud fait maison, cela vous rendra un peu de vivacité.

La vieillesse retrouva ses couleurs,  elle partit le cœur léger et martela moins fort si bien que les plaintes s'atténuèrent.

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Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Très inattendu.
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M. Iraje · il y a
Froid dans le dos ...
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
Un bon vin Chaud M. Iraje !