Babunia

il y a
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Je suis une vieille dame désormais. Je suis née en 1936 quelque part en Pologne et j'achève ma vie ici, dans cette maison de retraite en Lorraine, percluse de rhumatismes et incapacités en tout genre.
Je suis venue au monde sans le désirer et sans que ma mère ne le veuille non plus. Un dimanche après la messe, un prétendant éconduit, un traquenard soigneusement préparé : tous les pions étaient placés stratégiquement sur l'échiquier et la partie se déroula comme prévu. Cette croix qu'elle portait autour du cou s'incrusta dans sa peau pendant qu'il s'incrustait en elle. Elle en conserva une marque indélébile à la naissance du cou que des bigots prirent pour un stigmate. Elle a longtemps vomi quand ce fut fini. Restée seule, secouée de spasmes, hoquetant de détresse, cherchant à évacuer encore et toujours le contenu d'une réalité impossible à accepter.
La Pologne est un pays catholique. Pas question d'empêcher le bébé de naître, on est tombée enceinte, on assume ; alors la suite, c'est Churchill qui la raconte le mieux : la fille-mère enfanta dans le sang, la sueur et les larmes. Et la honte aussi.
Aux yeux de ma mère, Dieu est mort le jour de ma naissance. Certes, elle a continué d'aller à l'église et de confesser, mais c'était purement machinal, comme une vilaine habitude dont on ne parvient pas à se débarrasser tout en ayant conscience qu'elle est néfaste.
Elle refusait de tenir son nourrisson ou de le regarder. Elle ne lui avait pas donné de prénom. Cette chose braillarde, elle l'avait en horreur, tout autant que le stigmate à la base de son cou, deux rappels permanents d'un calvaire gravé en elle pour l'éternité.
On voulut la marier. Il s'agissait surtout d'éviter les rumeurs et le « qu'en-dira-t-on », alors on lui proposa qui voulait bien d'elle. Elle les refusa tous les deux : elle avait d'autres projets, dont elle ne disait mot, mais qu'elle nourrissait de meilleure grâce que son enfant.
Un jour, en se levant, ma grand-mère trouva un mot laconique sur la table de la cuisine. Tout juste munie de quelques effets, ma mère était partie dans le matin naissant. Elle lui confiait la gosse, elle s'en allait chercher une vie meilleure dans un autre pays et elle avait décidé que ce serait la France. Il paraît qu'on cherchait de la main d'œuvre dans les fermes de la lointaine Lorraine, et ça, elle pouvait faire. Fille et petite-fille de paysans, robuste et rompue au travail des champs, elle savait pertinemment qu'une patate reste une patate, quel que soit le pays dans lequel on la cultive. Elle s'en sentait capable et il ne fallait pas s'inquiéter pour elle. On ne s'inquiéta pas et on se résigna. On reçut bien quelques lettres au début, qui se firent plus rares puis cessèrent peu après mon troisième anniversaire.
Je n'étais pas malheureuse à la ferme avec ma grand-mère. La vie était dure et fruste, mais nous avions des plaisirs simples comme un verre de lait tout juste tiré, un œuf gobé à la hâte dans le poulailler, la douceur du miel chapardée aux abeilles. J'aimais le contact avec les animaux, la sensation de l'herbe sèche sur mes pieds nus, les senteurs de l'été, la rudesse de l'hiver.
Ensuite, il y eut la guerre. Nous n'en avons pas particulièrement souffert, étant quasiment autosuffisants. Nous avons même amélioré le quotidien en vendant occasionnellement un poulet ou des légumes à des habitants de la ville. Le seul souvenir qu'il me reste de cette période est cet officier allemand que nous avions été obligés d'héberger. Il occupait la chambre de ma mère, et je ne comprenais pas pourquoi à table on le servait toujours en premier, cérémonieusement, en lui réservant les meilleurs morceaux de viande et les fruits les plus mûrs. Il parlait peu, osait quelques sourires, remerciait parfois. Malgré cette bonhommie apparente, tout le monde semblait le craindre, mais moi, il ne m'impressionnait pas. L'occasion de le prouver se présenta quelques jours plus tard.
En voulant aider mon oncle à décharger la charrette, le Boche recula, perdit l'équilibre et marcha involontairement dans les fleurs que j'avais plantées. Je me mis à crier, à invectiver, on piétinait mes trésors. Affolée, ma grand-mère accourut et me prit par le bras en m'enjoignant de me taire, puis de demander pardon pour mon insolence. Je me dégageai, me bouchai les oreilles et continuai : « mes fleurs, mes jolies fleurs. » Ma grand-mère m'administra une correction magistrale, qui me parut d'autant plus douloureuse qu'elle ne s'était jamais adonnée à ce genre de pratiques. Je me mis à sangloter et à hoqueter, mais je n'abandonnai pas : « mes fleurs, mes jolies fleurs. »
L'officier fit signe à ma grand-mère que ce n'était pas grave, il n'était pas offusqué. Elle le regarda, interdite, avant de tourner les talons et repartir vers la cuisine en s'essuyant les mains dans le torchon à sa ceinture. Méfiante ou inquiète, elle se retourna plusieurs fois vers le Boche qui continuait ses hochements de tête apaisants.
Restée seule avec lui, il m'expliqua dans un mauvais polonais qu'il comprenait ma réaction et qu'il me présentait ses excuses. Lui-même avait un jardin à Dortmund, et sa femme plantait ces fleurs mauves dont il ne connaissait pas le nom dans ma langue, tu sais, ces jolies fleurs mauves, les plus belles du monde. Ensuite, il m'emmena en promenade, nous avons marché dans le soleil descendant de septembre. Il me montrait chaque fleur, les nommait en allemand et me faisait répéter. Il riait de ma maladresse. Un petit instant de répit dans cette guerre impitoyable.
Contrairement à tant d'autres, ce n'est pas la guerre qui fit basculer ma vie, mais la paix. Je venais d'avoir dix ans, fin 1946. Un matin, le corps fatigué de ma grand-mère se figea pour de bon et elle ne se réveilla pas. En ce jour sinistre, les vaches errèrent les pis gonflés, les œufs ne furent pas ramassés et on oublia même de nourrir les chevaux. Engluée dans la tristesse d'avoir perdu la personne qui comptait le plus pour moi, je ne pressentis pas ce qui se tramait.
J'étais une bouche de plus à nourrir, et on ne roulait pas sur l'or. Pourquoi devrait-on se serrer la ceinture pour garder la gosse alors que l'autre avait la belle vie en France.
Le conseil de famille décida que ma place était là-bas. On m'envoyait chez ma mère biologique, celle qui m'avait pondue puis abandonnée. Je n'avais jamais tété son lait ni senti son odeur. Elle ne m'avait jamais câlinée ni chanté de berceuse. Je ne l'avais jamais appelée quand j'avais fait un cauchemar ni quand j'avais couru dans les orties. Elle n'était pour moi qu'une étrangère, à tous les sens du terme, mais mon destin était irrévocablement avec elle.
Du voyage vers la France, il me reste des images fugaces d'une Allemagne dévastée, de gares, de nuits passées dans des wagons de troisième classe à manger du pain rassis.
Ma mère était mariée désormais, et elle lui avait donné deux filles, Pauline et Nicole. Elle serra mon oncle dans ses bras brièvement et demanda des nouvelles du pays, Ludmilla a-t-elle trouvé à se marier ? Le vieux Gregor est-il encore en vie ? Y a-t-il toujours le rosier sauvage devant l'église ? Et, oh ! j'allais oublier, le curé fricote-t-il toujours avec la bonne ? À aucun moment, elle ne jeta un œil dans ma direction. Elle n'est pas venue vers moi, elle ne m'a pas serrée dans ses bras ni demandé si j'étais fatiguée ou si je voulais un verre d'eau. J'appris bien plus tard, lorsque je voulus me marier à mon tour, qu'elle ne m'avait pas non plus déclarée à l'état civil. En France, je n'existais pas. Je ne suis pas allée à l'école. J'ai appris la langue comme j'ai pu, difficilement car elle refusait que je lui parle en polonais, et malgré quelques cours du soir à l'âge adulte, je lis et j'écris toujours avec beaucoup de difficulté.
Ma chambre était dans l'étable, avec les animaux. Un petit escalier en pierres montait vers un renfoncement, une sorte d'étage si l'on veut, dont le sol avait été recouvert de paille. Je pensai un instant au conte Rumpelstilchen que le Boche m'avait raconté : fallait-il que je change cette paille en or ? Le nain viendra-t-il à mon secours et réclamera-t-il mon premier né ? Le nain n'est jamais venu, et la paille resta paille. J'avais raté ma seule occasion de me faire accepter. Je faisais des cauchemars terribles, j'avais froid, faim, je pleurais en implorant ma grand-mère de venir me chercher. Babunia, je t'en supplie, où que tu sois je veux t'y rejoindre.
L'hostilité de ma mère fit naître la mienne. Elle me transmit la haine. Quand je nettoyais la table du petit-déjeuner qu'ils avaient pris sans moi, je la haïssais. Quand je devais enfiler des sabots trop grands ou une robe rapiécée, je la haïssais. Quand je rongeais le trognon de pomme qu'on avait destiné aux cochons, je la haïssais. Quand mes genoux saignaient d'avoir trop frotté le sol, je la haïssais.
Je n'ai jamais essayé de m'enfuir pour retourner en Pologne, à quoi bon, je n'y étais plus la bienvenue et le trajet avait été si long et compliqué que j'aurais été bien incapable de le renouveler en sens inverse. Il fallait que je fasse ce que mes compatriotes avaient fait pendant la vraie guerre : tenir.
Je me suis mariée très jeune, à quinze ans, avec un Italien d'à peine vingt ans. Je tombai enceinte assez rapidement, d'un garçon d'abord, Léon, puis d'une fille, Lise. Paolo voulut lui présenter ses petit-enfants. Nous allâmes donc rendre visite à ma mère. Mon soi-disant beau-père était parti à la ville faire réparer son tracteur, Pauline et Nicole étaient dans leurs foyers respectifs, mariées elles aussi, ma mère nous accueillit donc seule et sans chaleur. Elle sembla déconcertée puis finit par disposer sur la table mécaniquement du pain, du fromage, quelques oignons et du vin. Nous mangeâmes en silence. Je jubilais de la savoir mal à l'aise, de lui imposer mon bonheur, mon mari, mes enfants, sa solitude.
Nous revînmes le week-end suivant, puis celui d'après. Le Français n'était jamais là, et c'était toujours le même rituel de pique-nique silencieux. Oui, c'est moi, ton déchet, regarde-moi, je suis là et je m'en suis sortie.
Un jour, elle trouva une riposte à notre présence encombrante. Elle invita mes demi-sœurs et leurs conjoints. Le mari fut réquisitionné aussi. Toute la Sainte Famille s'apprêtait à déjeuner lorsque Paolo et moi arrivâmes pour notre visite dominicale. Elle avait posé au centre de la table un gigot bien juteux accompagné de pommes de terre et de haricots. L'odeur était divine. Elle servit Pauline, Nicole, leurs maris puis le sien et se réserva une part. Elle reposa tranquillement la louche dans le plat et s'assit sans un regard pour nos assiettes vides. Elle déplia sa serviette et commença à manger tout en demandant à Nicole si son petit dormait bien, s'il avait pris du poids, s'il ne pleurait pas trop. Paolo toussotait, gêné, ignoré, méprisé. Alors je me levai doucement et nous servis. Je savourai mon repas en la remerciant de s'être donné tant de peine. Non, je n'allais pas quitter la table en faisant un esclandre qui lui donnerait une raison de nous rejeter.
Sur le chemin du retour, Paolo décréta qu'il était hors de question qu'il remette les pieds dans ma famille, nous y étions trop mal reçus. Il estimait que nous étions traités différemment.
Je m'écroulai en larmes et lui racontai la haine, les mauvais traitements, sa guerre, ma résistance. Il écouta sans interrompre puis déclara d'une voix éteinte que nous n'avions aucune raison de garder contact avec ma famille. Pour trouver la paix, disait-il, il fallait que j'accepte qu'elle ne m'aimerait jamais et mieux valait couper les ponts. On ne force pas quelqu'un à donner ce qu'elle ne peut pas donner. On se détruit à attendre ce qui ne viendra jamais. Passe à autre chose.
Ma mère ne chercha pas à savoir pourquoi je ne venais plus. Quand elle finit par crever, je ne me déplaçai pas à son enterrement. J'allai chercher mon maigre héritage chez le notaire, j'appris d'ailleurs bien plus tard que j'avais été lésée par rapport à mes demi-sœurs, ce qui ne me surprit pas vraiment.
Cet argent me dégoûtait. Je pris en horreur ces billets froissés. Ils ne remplaceraient jamais l'amour que je n'avais pas eu. Je cachai l'enveloppe sous le matelas pour ne plus la voir. J'en perdis le sommeil. Qu'est-ce qu'elle croyait que j'attendais après son sale argent ? Que j'allais acheter des objets qui seraient autant de souvenirs d'elle trônant dans ma maison ?
Je mis l'enveloppe dans le tronc de l'église.
Mais je la détestais toujours, sans répit. Ma haine m'accompagnait partout comme une amie fidèle. J'allai cracher sur sa tombe, cela ne me soulagea pas. J'écrivis des pages d'insultes et de reproches que je brûlai dans la cheminée. Cela s'avéra tout aussi inefficace. Quand les gens me posaient des questions, je répondais que je n'avais jamais connu ma mère, que j'étais une enfant trouvée.
Cette haine m'a rongée tant et si bien que j'ai fini par développer un cancer du sein. Une minuscule tumeur, là juste à la naissance du cou, découverte accidentellement alors que j'étais venue consulter pour une thyroïde paresseuse. Même morte, ma mère venait encore me bouffer les entrailles. La vérole ayant été prise à temps, elle fut extraite sous anesthésie générale. On programma quelques séances de rayons ainsi que de la chimio et peu après on prononça le mot magique de rémission.
Au sortir de l'intervention, j'avais demandé au chirurgien de voir ce qu'il m'avait enlevé. Il refusa, arguant que c'était parti aux déchets médicaux. Je suis venue, j'ai souffert et j'ai vaincu.
Je suis une vieille dame désormais. Ma vie fut une guerre, j'ai résisté, combattu, survécu ; mais désormais, je veux désespérément la paix. Je veux pardonner. Sa haine est ancrée en moi et marque ma peau d'une cicatrice à la naissance du cou. Il faut que cela cesse. J'ai demandé à quelqu'un d'écrire mon histoire, car j'en serais bien incapable. Je n'en ai plus pour très longtemps alors voilà, ceci est mon testament pour vous, je vous le donne, pour que vous sachiez et que les choses soient dites une fois pour toutes : ce n'était pas sa faute.
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Line Chatau · il y a
Voilà une histoire poignante, quand une mère devient le bourreau de son enfant, il faut toute une vie pour pardonner!
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Anne K.G · il y a
Vraiment émouvant. L'illustration du nombre de vies qu'abime un drame odieux, avec ses victimes directes et indirectes.
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Lexie Refaeli · il y a
Merci beaucoup ☺️
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Patricia Besson · il y a
Histoire forte émouvante et une chute pardonnable..très beau réussi bravo
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Lexie Refaeli · il y a
Merci beaucoup !
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Les Histoires de RAC · il y a
Ce n'était pas sa faute mais ce n'était pas SA faute non plus ♪ Un récit poignant & bien mené. Compliments ♫
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Carl Pax · il y a
La vie difficile de l'enfant d'un viol, bien écrite sans excès larmoyant. Des moments révoltants et insoutenables, qui suscitent l'émotion. Il y a une sincérité qui donne un air de témoignage à cette histoire poignante. Juste un petit bémol : le cancer du sein situé à la naissance du cou.
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Lexie Refaeli · il y a
(Cela étant je comprends votre remarque tout à fait) et je vous remercie pour le commentaire
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Lexie Refaeli · il y a
D’accord avec vous mais d’un point de vue anatomique « la naissance du cou » n’a aucun sens. Le cou c’est le pharynx, le larynx, le paquet jugulo carotidien etc donc on est loin du sein mais bon avec un petit effort d’imagination la partie haute du sein est en bas du cou - c’est la description qu’en donne une personne qui n’appartient pas au corps médical
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Carl Pax · il y a
Je suis d'accord avec votre point de vue. En tout cas j'ai trouvé votre histoire vraiment d'une belle qualité d'écriture et pleine d'émotion.
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Lyne Fontana · il y a
J'ai beaucoup aimé cette lecture. C'est bien écrit, les émotions et les sentiments sonnent juste et me touchent. La fin est poignante.
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Fred Panassac · il y a
L’intrigue de ce récit est bien menée et le destin de cette femme née d’un viol est retracé avec une grande empathie et un sens historique marqué, au travers de plusieurs générations et d’une émigration forcée.
J’aime et je pose un 💖, je m’abonne également à votre page.

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Lexie Refaeli · il y a
Merci beaucoup !
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Mireille Béranger · il y a
Oh lala, quel texte fort. Tellement fort, si bien écrit, avec un ton si juste et des détails accentuant l'authenticité de l'ensemble. La grand-mère, par exemple, s'essuyant les mains dans le torchon accroché à sa ceinture, ou encore le gigot bien juteux...
Et cette image, poignante, d'une mère ne daignant pas - ne pouvant - jeter un oeil dans la direction de son enfant, qui ne la serre à aucun moment dans ses bras... Il fallait tenir, oui. Il fallait coûte que coûte tenir. Ne pas, en dépit de tout, se considérer comme un déchet... Certes, ce n'était pas sa faute, mais quand même...
Merci, Lexie, pour ce récit coup de poing... Récit inoubliable.

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Lexie Refaeli · il y a
Merci ça me touche !
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est une terrible saga !
Et ce pardon ..... plus que de la haine ou de l'amour , juste un défi à la vie : tu prends ou tu meurs .

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Eve Lynete · il y a
Drame très bien narré.
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