Avec modération

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Aspirant écrivain, je tente de capturer l'état de la société à travers des tranches de vie couchées sur papier. (N'hésitez pas à lire celles qui ne sont pas en compétition, ce n'est pas ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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La dame devant lui avançait péniblement alors que la sonnerie résonnait. Elle râlait en demandant aux gens pourtant bien alignés sur les côtés de s’écarter. Pour Bayan, il était hors de question d’attendre la prochaine rame, qui ne serait pas là avant dix minutes. Il bouscula la vieille et entra dans le métro juste avant la fermeture des portes.
« Oh ! ça va, vous arrêtez de pousser, désolé si je ne vais pas aussi vite que vous ! Plus aucun respect, ces jeunes… » La râleuse se tournait vers Bayan, mais s’interrompit net en croisant son regard. La peur qu’il lut sur son visage lui inspira un profond malaise. Il tenta un sourire gêné avant de s’éloigner vers les places assises. Depuis quand prenait-il plaisir à dominer les petits vieux ?

Cela faisait un moment que ses accès de colère se répétaient. Il était officiellement trentenaire depuis six mois déjà, mais ses impatiences d’adolescents s’aggravaient. Hier il avait fait un trou dans la porte de sa chambre après s’être engueulé au téléphone avec son copain. Cent balles de réparation pour une histoire de sortie de cinéma annulée. Trois semaines auparavant, il avait hurlé sur une caissière. La sécurité avait dû le dégager.

Il était sûr que c’était lié aux vidéos qui circulaient au boulot. Après trois CDD et deux ans de saisons, le CDI proposé par l’agence d’intérim avait pourtant sonné comme une bénédiction. Fini la galère. Quand la plupart de ses amis d’enfance cherchaient à briser le cocon des jeunes diplômés en se lançant dans l’aventure de la restauration, lui aspirait à l’ennui. CDI, loyer payé à l’heure, cinéma la semaine et jeux vidéos le weekend. Une vie pépère de petit soldat du numérique.

Au bout du quatrième jour de boulot, il avait vu sa première vidéo d’un chat torturé. La deuxième semaine son premier passage à tabac. La troisième sa première décapitation.
La quatrième, il avait commencé à boire.

Il avait vu les clips les moins gores sur son écran. Paul et Sophie lui avaient montré les autres.
Il avait failli se plaindre aux Ressources Humaines, mais s’était résolu à attendre la fin de sa période d’essai. Encore trois mois à tenir.

Un môme le sortit de sa rêverie en tirant sur sa veste pour un peu de sous. Bayan se retint de justesse de ne pas lui décocher un revers.

« Dégage ! »

Les gens se retournaient, choqués. Quelques-uns prirent la défense du gosse et d’autres s’écartèrent, et d’autres encore sortaient leur téléphone pour capter la scène. Ignorant tout le monde, il remit son casque et tenta de se calmer.
Ils ne comprenaient pas, ces connards. Avec leur bonne morale de connards, dans un monde de connards. Ils n’avaient rien vu. S’ils pensaient que ça, c’était de la violence, il pouvait leur montrer ce qu’était la vraie violence ! Ils ne savaient pas que ce petit garçon avait les mêmes yeux que la fille de la vidéo. La fille aussi ne suppliait, mais ne demandait pas d’argent. Elle voulait sa maman. Et les hommes l’entourant ne l’avaient pas défendu, non, ils avaient ri.

Et malgré la guitare électrique à fond dans son casque, Bayan entendait encore ses cris.

Quand le métro s’arrêta, il fendit la foule, monta les escaliers quatre à quatre et une fois dans la rue, jura. Il s’était trompé de deux stations. Il n’avait plus qu’à y aller à pied. La neige était tombée la nuit dernière et avait fondu dans l’après-midi, lui promettant quinze minutes des plus heureuses à patauger dans une vase crasseuse, froide et glissante.

À chaque pas, il s’attendait à découvrir le visage d’un homme piégé dans la boue. Comme ce qu’avait publié Joany86 sur le forum. Un petit merdeux de Saint-Nazaire qui avait filmé un cadavre de SDF apparemment mort de froid, mais quand on zoomait sur l’écran on voyait les lèvres du type remuer. Bayan n’avait pas pu regarder jusqu’au bout, et avait détourné le regard sous le ricanement de Paul. Paul le dur à cuire. Paul l’insensible. Paul qui lui avait aussi montré l’accident de voiture, le gamin brûlé à l’acide et le pendu. Paul qui questionnait tous les jours sa virilité. Paul, à qui il rêvait d’en décoller une.

Ce soir encore, ça allait être la tannée. Les mêmes blagues lourdes, les mêmes rires gras, le même faux naturel d’une socialisation forcée. Et pour couronner le tout, le trajet était pire que d’habitude. Qui avait eu l’idée de faire un apéro-boulot en plein hiver dans le coin le plus glauque de la ville. À force de patauger, il avait les pieds trempés et ne savait pas si ce qui collait à ses pompes était des feuilles mortes, de la neige fondue ou de la merde de chien.

Le bar n’était plus très loin, mais il avait déjà envie de faire demi-tour.

Avant d’y arriver, il se fit gratter une clope, la troisième depuis le bureau, puis, voyant arriver un groupe, il changea de trottoir faisant mine d’être intéressé par la devanture d’un PMU. Aux vues des ricanements, il n’avait dupé personne, et très vite les mecs le hélèrent et se rapprochèrent.
Il se mit à courir, et tomba. Paniqué, il se retourna.
Les mecs avaient à peine bougé. Ils se tordaient de rire en se tenant les genoux. Ramassant le peu de dignité qui lui restait, il se releva et sans un mot traça sa route.

Au prochain croisement, il vit enfin l’entrée du bar. Profitant que personne n’était devant, il s’approcha discrètement pour voir son reflet dans la vitre. Il était dégueulasse. Ses mains, ses genoux, ses coudes étaient crades. Il mit de grands coups de pied dans le mur pour faire tomber la boue de ses chaussures, puis entra. Vite, les toilettes pour nettoyer tout ça avant de dire bonjour à qui que ce soit.

Bien sûr, Paul était déjà là.
Accoudé sur une table haute, pile dans le passage pour les toilettes, en discussion intense avec Nelly, la cheffe du plateau. Impossible de l’esquiver. C’était comme s’il l’avait attendu. D’ailleurs dès qu’il aperçut Bayan, il donna un coup de coude à sa voisine et l’apostropha d’une voix forte :

« Alors Baba, qu’est-ce qui s’est passé ? Tu t’es chié dessus ? »

Bayan fut le premier surpris par le coup de poing. La douleur qui explosa dans ses phalanges fut largement compensée par le plaisir de voir Paul s’écrouler. Il eut le temps de lui décocher un penalty dans les côtes, d’attraper une bouteille et de lui claquer sur le visage avant que ses collègues ne se ressaisissent et l’attrapent.

Après cela, les souvenirs étaient flous. À peine conscient des cris d’horreur, il s’était laissé emmener dans un coin du bar. Il se souvenait vaguement d’un visage rouge de colère lui hurlant dessus qu’il était viré. Il ne saurait plus dire si c’étaient les postillons de Sophie ou Nathalie qui l’avaient arrosé. Puis on l’avait menotté, fouillé, embarqué, enregistré et enfin planté sur cette chaise face à un policier à peine plus réveillé que lui. Tout du long, une seule idée lui revenait : « j’aurais dû filmer, j’aurais dû filmer. »

L’interrogatoire commença

— Nom ?
— Veissiana
— Prénom ?
— Bayan
— Profession ?
— Modérateur Faissebouc

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