Autopsie d'un amour

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Enseignant dans le primaire, j'ai l'ambition de faire partager à mes élèves l'amour des mots. Ecrire, selon moi, consiste à les assembler comme un menuisier méticuleux. Je fabrique ainsi mes ... [+]

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Nous nous sommes mariés le 5 octobre 2013. Sans chichis, sans tralalas. César avait quarante ans, j’en avais vingt-trois. Nous avions horreur des conventions.

Je trouvais notre histoire belle. Simple mais belle.

Un an plus tôt, sur les bancs de la faculté de médecine de Montpellier, mon cœur, récemment brisé par la fin d’une relation clandestine et toxique avec le meilleur ami de mon père, avait succombé au charme d’un professeur de médecine légale aux yeux noirs et à la voix chaude et sensuelle.

Son emprise sur moi avait été immédiate. César ne faisait pas cours, il les vivait à la manière d’un prédicateur évangéliste dont les prêches médicaux électrisaient l’assistance. Sous l’effet de son aura quasi mystique, mon esprit semblait pris dans un étau dont l’étreinte croissante me comblait. Fatalement, je lui avais cédé dès notre premier rendez-vous, ce que je m’interdisais jusqu’alors. César avait beau inciser des peaux à longueur de journée, il n’en maîtrisait pas moins l’art des caresses exploratoires et son expertise avait su me guider avec délicatesse vers les sommets d’un plaisir aussi intense qu’inattendu.

Dans les mois qui avaient suivi, nous avions appris à nous apprivoiser. Il serait plus juste de dire que César avait eu le talent de me domestiquer, moi qui n’avais jusque-là jamais toléré de qui que ce soit la moindre velléité de domination. Fragilisées par la fascination que m’inspirait mon amant, toutes les digues de mon amour-propre s’étaient rompues et j’avais laissé la passion me submerger. Cette abdication consentie allait me perdre.

En effet, la période postnuptiale révéla la face sombre de César. À mon grand désenchantement, la reconnaissance civile de notre union le métamorphosa en un tyran pervers.

Peu à peu, il édicta des règles liberticides qui réduisirent mon champ d’action : interdiction de sortir sans son autorisation en dehors de mes cours à l’université, localisation permanente par GPS de mes allées et venues, obligation d’accomplir des tâches ménagères à des heures fixes selon un planning établi par lui, privation de mes droits d’accès à nos comptes bancaires, assignation à résidence le week-end alors qu’il participait à de joyeux tournois de golf avec ses collègues de l’institut médico-légal où il officiait. J’acceptais pourtant cette situation inacceptable, l’amour ayant neutralisé en moi les gènes de la révolte.

Il couronnait le tout par un mépris intellectuel à mon égard qui atteignait son apogée lorsque nous regardions ensemble des jeux télévisés faisant appel à la culture générale des candidats. M’obligeant à donner mes réponses aux questions à haute voix, il m’humiliait en ricanant lorsque celles-ci lui paraissaient ineptes. Devant ses amis médecins légistes, il me rabaissait systématiquement, me prédisant un avenir d’anesthésiste, spécialité qu’il considérait comme la lie de la médecine. J’expliquais cette condescendance par sa frustration de ne pas avoir à endormir ses patients, leur sommeil étant toujours garanti avant qu’ils ne lui soient confiés.

Les premiers coups plurent un jour de pluie, un jeudi. Un incident numérique fit entrer César dans une colère noire : son application de localisation par GPS bogua. Il perdit donc ma trace alors que je venais de me rendre à la seule activité extra-universitaire qu’il tolérait, un atelier de poterie qui m’aidait depuis quelques mois à atténuer mes angoisses. J’y côtoyais des personnages meurtris par les aléas de l’existence dont je partageais le mal-être.

Un fraudeur fiscal repenti me raconta comment sa vie avait basculé lorsque ses enfants l’avaient dénoncé à l’administration. Je me pris d’affection pour une professeure de danse classique qui me toucha par le récit pathétique de la fin de sa carrière due à une fracture du fémur causée par une chute dans l’escalier de l’immeuble de son amant. Un boucher désespéré, victime d’un psychopathe végan, me donna maints détails sur les agressions vécues par sa famille qui le firent renoncer à son métier. Ces gens me déchiraient : à leur façon, ils avaient prétendu comme moi à une part de bonheur possible et le destin s’était chargé de diluer leurs espoirs.

Ce jeudi soir là, dès que je franchis la porte de notre appartement, la puissance de la voix de César me fit l’effet d’un uppercut au menton. J’étais déjà dans les cordes lorsqu’il se rua sur moi. Les moulinets de ses bras qui s’abattaient sur mon corps et la sueur que je distinguais sur son visage me donnèrent l’impression de subir les assauts d’une pieuvre hystérique dont les tentacules servaient de battoirs.

Il n’y eut pas de combat. Face à celui qui était tout pour moi, je n’étais plus rien.

La pluie ne cessa plus. Après cette première averse, les coups tombaient désormais dès qu’un nuage obscurcissait le quotidien de César. En proie à la résignation, je n’espérais plus d’embellie. Mon mari était devenu addict à mes ecchymoses, à mes griffures et à la détresse qu’il lisait dans mes yeux pétrifiés par la terreur.

Je ne pouvais fuir. Mes sentiments intacts pour mon bourreau m’emmuraient dans une geôle dont j’étais incapable de trouver l’issue. Mon calvaire durerait jusqu'au jour où l’amour que j’éprouvais franchirait la passerelle qui le séparait de la haine...

****

Ce matin, j’urine debout. Plus jamais personne ne me l’interdira. Je retrouve enfin ma dignité d’homme.

Pendant ma miction, je pose un regard nostalgique sur l’affiche collée sur le mur des toilettes qui me fait face : l’appel à la « Manif pour tous » du 2 novembre 2012 à laquelle nous avions participé fièrement, César et moi. Mon futur mari m’y avait présenté à ses amis comme son nouveau compagnon, celui avec qui il finirait sa vie. 7 ans déjà.

Ma main droite tient fermement ma verge, la gauche serre toujours aussi fort le manche du scalpel. Des gouttes de sang perlent de son embout et maculent le lino parme.

Je viens d’autopsier César.

Il était vivant quand j’ai commencé.

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Carl Pax · il y a
Une progression dans l'horreur de l'avilissement que j'ai trouvée parfaitement écrite et décrite, au point que sans cette chute libératrice et réjouissante j'aurais pu penser que c'était une histoire vécue !

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