Attente

il y a
6 min
535
lectures
204
Finaliste
Jury

Pour certains, la vie, c'est le pain et l'eau ... pour d'autres, c'est aussi la feuille et la plume ou le livre et le stylo

Image de Grand Prix - Hiver 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Il en avait vraiment assez d'être assis sur ce banc, laid, et surtout très inconfortable. Son dos le faisait atrocement souffrir, c'était la faute de cette saloperie de dossier trop dur et bien mal conçu.
Mais comment donc pouvait-on construire des machins pareils ? Sinon pour emmerder l'utilisateur.

S'il s'y appuyait, il avait les vertèbres écrasées. Mais s'il se penchait en avant, son abdomen rebondi se retrouvait comprimé par ses énormes cuisses. Ce n'était pas mieux. Alors il passait son temps à se tortiller sans jamais trouver de position à peu près supportable. Il soupira, c'était exaspérant !
Tout de même, ils auraient pu prévoir un siège un peu plus confortable, d'autant qu'il était obligé d'y passer une bonne partie de la journée. Mais, il ne faut pas attendre grand-chose de bon de l'administration, pas vrai ?

Et il en avait vraiment assez d'être là, où il lui fallait faire semblant d'écouter ce qui se disait, ce dont il n'avait rien, mais alors plus rien à foutre ! Voilà longtemps que pour lui, tout était joué. Il le savait, il le savait depuis ce soir, ce soir pas si lointain en fait, où tout avait dérapé.
Et comment cela avait-il pu se produire ? Voilà des semaines qu'il tournait et retournait la chose au fond de sa tête pour mettre le doigt exactement, mais alors vraiment très exactement sur le petit incident, cet infime grain de sable, ce minuscule élément déclencheur de la catastrophe.

Notre mémoire ne retient pas le quotidien et la vie s'écoule de jour en jour, sans incident notable en règle générale, calme et tranquille, en fait non, pas si calme et tranquille, mais au bout du compte, on en garde quoi ? Les mariages, naissances et morts autour de nous. Aussi, il faut créer l'exceptionnel pour avoir d'impérissables souvenirs. Et alors là, bravo, pour le coup, l'exceptionnel, il avait vraiment su le créer !

Il soupira, et contrairement à d'habitude, regarda autour de lui. Oui, il y avait foule ce jour-là. Normal, on arrivait au bout de cette mascarade et cette journée était cruciale, pour lui bien entendu. Pour toute cette foule curieuse, assemblée pour la curée, c'était simplement la fin du divertissement et ils attendaient le feu d'artifice.

Il ricana. Stupéfiant que tous ces gens n'aient pas de meilleure occupation, que de venir ici, à le regarder, lui, comme une bête curieuse, ou un monstre, ou une erreur de la nature, ou encore pour certains comme la victime d'une société déboussolée !
Tu parles d'une connerie !
Il changea de position sur ce foutu banc. Mais c'était toujours aussi pénible.
Il avait le dos moulu et les fesses douloureuses. Était-ce fait exprès ?
Cette humiliation faisait-elle partie de la punition ?

Tiens, ce type là-bas, il était venu tous les jours et ce n'était pas un journaleux, ça, c'est sûr, pas de calepin, ni de crayon, pas d'ordi non plus. Non, un simple observateur, un simple d'esprit plutôt, vu sa tronche de crétin. Pfff ! Il restait là, à le contempler, lui, comme s'il était tombé de la lune, à attendre quoi ? Que l'on se paye sa tête ? Pauvre type, va !
Par contre, lui se ferait bien la sienne !
Il se sentait devenir violent... comme il l'avait été avec sa femme, ce soir-là !

Oui, il était très énervé, la faute à Gisèle, bien sûr, avec qui il s'était sévèrement engueulé, une fois de plus et pour une connerie bien entendu. C'était quoi déjà la connerie du jour ? Il ne s'en souvenait même plus. Ah si... voilà, il avait oublié le pain ! C'était pour le pain qu'elle lui avait fait un pataquès, cette conne. Et son pain elle l'avait eu et pas qu'un peu. En plein dans la tronche qu'il lui en avait mis un, oh, pas très fort, il savait retenir ses coups, mais pour le coup elle avait de quoi gueuler !

Il se tortilla sur le banc. Comment donc s'installer ? Il ne trouvait pas, rien à faire, il avait mal partout.

Mais ce n'est pas cela qui avait tout déclenché. Non, car engueulade ou pas, il avait pris depuis longtemps l'habitude de sortir le soir. En fait, depuis le moment où Gisèle avait totalement changé de comportement, s'était aigrie, repliée sur elle-même, et pour faire bref, le rejetait.

Donc, fin en rogne tout de même, il avait foutu le camp jusqu'au bar du coin. Là, il avait bu, un peu trop bu, beaucoup trop bu en vérité, oui, autant être honnête et dire les choses comme elles sont.
Tiens, la petite nana, là-bas dans le coin, plutôt mignonne, mmmmh, si Gisèle lui ressemblait... oui, enfin elles n'ont pas le même âge, mais quand elle était jeune, sa Gigi, elle était plutôt gironde... d'ailleurs, oui, en regardant bien, elle avait un peu la même allure ; d'abord le même sourire et puis surtout les courbes, ah, ces courbes aphrodisiaques qui donnent à la main l'envie irrépressible de toucher et de caresser, oui, ça surtout, ca-re-sser ! Doucement, tendrement et sa main de mimer le geste !
Et comme il se souvenait de leurs premiers rendez-vous, de ces moments tendres et doux qui vous laissent pour la vie un goût d'éternité que l'on passe le reste de son temps à rechercher !
Et cette première fois, où les corps aimants se donnent et s'abandonnent dans cette éblouissante fusion... Ô merveilleuse chimie où deux ne fait plus qu'un ! Un fugace sourire de bonheur illumina son visage.
Oh oui, il l'avait aimée sa Gisèle.... mais que s'était-il donc passé ? Le quotidien tout simplement, et le temps qui apaise tout, nivelle tout, y compris les grandes passions, le temps qui rabote tout, ce temps maudit qui détruit les choses les plus précieuses...
Finalement, il serait peut-être préférable d'agir comme ces fous de Slaves (n'est-ce pas Onéguine ?), qui fuient leur amour pour mieux le regretter et ainsi le garder vivant au fond du cœur ?
Mouais... Trêve de balivernes !

Non, il y avait autre chose aussi, qui avait été important, voire crucial. Le départ de Julien, Julien le fils unique, tant aimé, tant adoré par sa mère, qu'il avait fui le domicile parental dès que possible, afin d'échapper à cet amour étouffant.
Il en avait été extrêmement affecté, d'autant que Julien l'avait rangé dans le même casier que sa mère et que les relations père-fils étaient devenues quasi inexistantes.

C'est à partir de là que les rapports entre Gisèle et lui s'étaient vraiment détériorés, que l'existence commune était peu à peu devenue infernale et que son humeur s'était singulièrement altérée. Toute son ancienne bonhomie avait disparu, et il s'était aigri d'une manière telle qu'il se reconnaissait à peine lui-même.
Mais cela non plus n'expliquait pas totalement ce geste définitif qui avait foutu son avenir en l'air, enfin ce qui en restait.
Il soupira.

Oh, comme tout cela était stupide !
On était vendredi, le soir où il y avait le plus de monde dans ce bar et il y avait ce type qui le regardait d'une drôle de façon. Se connaissaient-ils ? Il n'en avait pas l'impression, pourtant, en réfléchissant bien, sa tête ne lui était pas inconnue. Mais, impossible de se souvenir où et quand il avait pu le voir... ou l'entrevoir.
L'inconnu s'approcha de lui, en lui disant quelque chose qu'il n'entendit pas, la salle étant bien trop bruyante, mais c'était visiblement menaçant.
Il comprit simplement que le type était un ami de Julien. Ah oui, et c'est avec son fils qu'il l'avait vu une fois, il y avait déjà longtemps de cela. Et ce type venait lui reprocher de n'avoir pas su s'occuper de Julien, qui allait très mal, sombrait dans une grave dépression à cause de lui, son père, qui ne l'avait ni aimé ni compris, et surtout pas défendu des excès d'attention de sa mère, cette mère qui ne tolérait pas que son enfant chéri puisse être attiré par les garçons et l'avait couvé d'un amour tentaculaire et destructeur !

Mais que racontait-il donc cet imbécile ? Comment pouvait-il échafauder des scénarios aussi grotesques ? Raconter n'importe quoi sur son fils et dauber sur sa Gisèle ?
Il sentit la fureur monter en lui, une fureur prête à éclater et le mener au pire.
Il avait bu, beaucoup trop bu et ne se sentait plus capable de se contenir.
Oui, c'est là, là très exactement qu'il s'était senti exploser.

Pourquoi, mais pourquoi cet incontrôlable accès de violence qui l'avait conduit... là où il était ?
Non, rien à faire, il n'arrivait pas à comprendre cette perte totale et subite de toute raison.

Non, il ne savait plus comment il avait pu attraper cette bouteille, la fracasser contre le comptoir, en brandir la partie ébréchée et extrêmement coupante et commettre ce geste, oh ce geste !...

À ce moment précis, un brouhaha s'éleva dans la salle.
Un personnage important faisait son entrée et s'installa.
Alors le silence se fit et une voix s'éleva.
— Accusé, levez-vous.
204

Un petit mot pour l'auteur ? 69 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
En quelques lignes, l'inconfort de ce banc dont comprend qu'il est de justice, le physique du personnage qui parle de son milieu, voilà ce qui s'appelle la maîtrise de la concision!
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Etre mis au banc de la société, c'est peut-être ça que ça veut dire. En tout cas, le déroulé de l'histoire autour du banc raide et inconfortable est une belle trouvaille. A voté.
Image de Marie-France Morel
Marie-France Morel · il y a
Merci à tous pour vos sympathiques messages et vos encouragements :-)
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
La découverte progressive de ce qui a amené cet homme à s'asseoir sur ce banc... inconfortable est très habilement agencée
Image de Dominique Gil
Dominique Gil · il y a
Tout d'abord, j'ai cru ..eh non ! L'histoire racontait autre chose ! Bravo et bonne finale ! Mes voix pour vous accompagner.
Image de Manuel Sartrault
Manuel Sartrault · il y a
Histoire bien glauque dont on apprend tout progressivement, histoire d'une vie qui s'effiloche, où tout fout le camp inexorablement. On s'imagine très bien dans la peau de ce mec foutu. Bravo à l'auteur pour l'atmosphère et l'acuité du rendu des pensées. J'adopte.
Image de Blandine Rigollot
Blandine Rigollot · il y a
Intéressante histoire, pimentée par une chute peu banale.
Image de Granydu57 Ww
Granydu57 Ww · il y a
Saisissant !!!
Image de pierre Allart
pierre Allart · il y a
Pour moi verdict favorable....pour l'auteur du récit !
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Bonne chance pour ce récit que je découvre ...et qui attrape le lecteur à la gorge et au coeur ...on imagine et puis la chute raconte autre chose ... j'ai beaucoup aimé le ton du texte, le personnage coupable mais quelque part victime aussi .. belle chance à vous !
Image de Marie-France Morel
Marie-France Morel · il y a
merci de cette lecture attentive

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Lettre d'adieu

Akiza KY

« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Peut-être que je rêve, peut-être que je vois mal. Sinon personne n’ose me dire que c’est ma sœur qui est sur ce ... [+]