Al Wajib - Le Devoir

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"Toute vie n'est qu'un poème, un mouvement. Je ne suis qu'un mot, un verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant " Blaise Cendrars

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Ahmed courait.
Il pleuvait. Il faisait sombre. Il faisait frais.
Peu importait.
Ahmed courait.
Transporté par une force en lui, une lueur qui le dépassait, Ahmed traversait la ville sous le son des klaxons, des cris et du sol criblé de pluie. L’odeur d’essence emplissait son âme, le rire des passants glissait sur lui comme les gouttes venues du ciel. Ahmed était pressé, mû par la force du devoir. Elle l’attendait. Il n’y avait pas une seconde à perdre.
Dans les cafés inondés de lumières, des hommes de tous les âges fixaient avec dévotion les écrans de trente pouces où une boule bicolore roulait de pied en pied selon une loi divine et mystérieuse comme nulle autre.
Tandis qu’Ahmed poursuivait sa cavalcade, le tonnerre éclaboussait les routes de Casablanca de sa colère. Mais nul n’aurait pu, hormis Dieu lui-même, dévier Ahmed de son but. Ses muscles fins et secs se tendaient et se distendaient sous le rythme de ses efforts, la sueur se mêlait à l’eau nuageuse qui l’assaillait et renforçait encore davantage sa détermination. Imène l’attendait, il ferait bientôt nuit. Elle sombrait peut-être déjà dans le doute. À cette pensée, Ahmed laissa échapper un cri issu du fond du cœur. Il avait dit Wallah. On pouvait l’accabler de critiques et d’attaques, il savait qu’il resterait droit et digne. Il accordait à la parole donnée une valeur ultime. Qu’est-ce qu’un homme qui renie ses valeurs et ses engagements ? Est-ce encore un homme ? L’intelligence lui a été confiée pour qu’il s’élève au-dessus des contingences et des incertitudes du règne animal pour construire un royaume d’harmonie et de piété. C’est le respect du pacte originel entre les hommes qui se reproduit à chaque serment. C’est toute l’humanité qui s’engouffre dans la guerre ou qui maintient sa paix à chaque promesse : sera-t-elle tenue comme le lien qui relie le monde à Dieu, et les hommes entre eux ?
Ahmed courait. Son t-shirt et son pantalon étaient pleins d’eau. Son cœur battait une chamade inégale et terrible. Son visage rougissait sous la puissance de son pas. À chaque fois qu’il heurtait le sol avec violence, il apercevait le visage d’Imène, irradié de lumière. Ses traits fins, ses yeux brillants, et son long nez qui semblait un tremplin vers le ciel. Arriverait-il à l’heure ? Cette tempête de sueur et de phares recouverts de brume lui avait fait perdre toute notion du temps. Seule l’éternité cheminait à ses côtés. Il n’entendit même pas les appels à la prière de l’Al Maghrib, il n’aperçut pas les vendeurs d’escargots sur le bas-côté de la route. Ahmed avançait vers sa destinée. L’amour est le plus puissant carburant de l’homme.
Imène, là-bas, à la lumière d’une bougie, l’attendait. Fixant à travers la petite fenêtre le ciel gris, elle ne pouvait qu’espérer. Serrant la petite amulette qu’elle avait achetée devant le mausolée de Sidi Abderrahmane, elle priait pour le retour d’Ahmed. Avant que la nuit complète et terrifiante vienne tirer ses voiles sur la ville. Avant qu’il ne soit trop tard.
Ahmed courait. Il se savait proche du but, il fallait redoubler d’efforts. Malgré la tempête qui se déchainait sur la ville, malgré la faim, le froid, la langueur qui prenait lentement possession de son corps, Ahmed gardait le cap. Enfin, au détour de la rue Moulay Hassan, il entrevit les néons colorés du salon de massage. Il aperçut la silhouette d’Imène se diriger vers l’entrée et, triomphant, déposa entre ses mains encore pleines d’huile d’argan les 300 dirhams qu’il lui devait.

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