AH ! NE RIEN FAIRE !

il y a
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Beaucoup en rêvent : avenir brillant, cadre de vie, voyages, amis, manoir...  

 Moi, mon plus grand rêve était de ne rien faire. 

      Mais voilà. Le moindre croûton tu dois le gagner, le mendier ou le voler et je n'ai aucun goût pour l'effort, la cloche ou le cachot. Pour vivre au sec, faire l'amour caché, garder ton beurre au frais, il te faut des murs et ça coûte un bras. Après ta naissance, rien ne sera plus gratuit. J'ai la nostalgie des  « sixties » où tu vivais quasi nu au milieu des canettes, te nourrissant du sandwich de la voisine nippée de chiffons qui chantait l'amour et la paix en parlant à son joint... Fini tout ça, misère...    

     Les rêves, surtout les plus fous, ont peu de chance de se réaliser. Bayer aux corneilles devant un ballet d'hirondelles chez le grand-père de la Creuse ou observer les silures-nains buller dans le bassin de la Mairie, ces moments de paix étaient si rares que je dus me rendre à l'évidence : les silures-nains bullaient mieux que moi ! 

     En deuxième année de fac « master-éco », au milieu d'un amphi chauffé à blanc, je répondis à une question piège par une pirouette qui imposa silence dans l'assemblée. Je regrettai déjà mon audace et l'obligation de développer qui suivrait mais du haut de sa chaire, derrière sa moustache nietzschéenne, le prof n'insista pas et j'eus l'immodestie de croire qu'il me regarda comme un « collègue ». Convoqué dans son bureau, j'eus droit à des questions techniques inattendues auxquelles je fis face. Impassible, il appela le Directeur d'une entreprise de « Ponts et Chaussée », là où j'aurais peu de chances de contempler des hirondelles de printemps mais où la construction d'un bassin pour silures restait possible.

 Ce professeur de fac, familier des plateaux télé, me recommanda, moi, blanc-bec imberbe et inconnu,  à la tête d'une entreprise cotée en bourse !  Allez savoir, certains jours tout va très vite et en une heure l'affaire était pliée. Dès mon installation, des anomalies enterrées sous le tapis me sautèrent aux yeux et je contestai des projets bouclés en y décelant des failles. Je semais la pagaille dans des dossiers où il ne manquait que la griffe dans le parapheur. D'instinct, le patron approuva ma façon de travailler, inédite mais qu'il jugea efficace. Il disait à mon sujet, fier de sa découverte : « Une intelligence qu'on nous envierait bientôt ! » J'étais piégé. Comment voulez-vous, dans ces conditions,  ne rien faire  ?

      En fin de journée je retrouvais Marie, fière de moi  (elle m'appelait « Aladin »)  et mon chat noir « Yoko » papattes en rond dans son panier trop grand, le seul à réaliser mon rêve : ne rien faire ! Cela dura des mois. Marie la douce ne transigeait pas sur les plaisirs charnels et le repas du soir avalé, elle me reprochait mon manque d'enthousiasme tandis que les silures du bassin de la Mairie et les hirondelles du grand-père creusois occupaient mes pensées. Ne rien faire restait, pour moi,  une activité interdite.

    Les maçons, couvreurs, peintres venaient prendre les consignes dans mon bureau de verre du dernier étage. Ils me trouvaient prostré, le regard au ciel à travers les baies vitrées. Réveillé par un raclement de gorge, je les découvrais enfin, étonné de leur présence.  La Direction, consciente de ma fragilité, n'oubliait jamais, chaque trimestre, de conforter un salaire déjà honorable. Comme si l'argent était la solution à tous les problèmes...

 La révolte gronda. Un soir, après le souper, prétextant prendre l'air, je m'enfuis au hasard des routes. En mode « Robinson » on survit très bien avec une carte « gold » en poche et une voiture neuve « toutes options ». Durant mon périple,  je suivais dans la Presse la dégringolade en bourse de « ma » société, ce qui me procurait une satisfaction imbécile. J'errais sur les routes, loin des collègues grincheux, de leurs exploits sexuels de la semaine et coupé du smartphone dont la sonnerie ridicule vous poursuit jusque dans les toilettes ! Le pire était le midi, à la cantine où, par la magie d'un bœuf-mironton accompagné de son rouge « Grande Réserve » et de quelques plaisanteries lourdingues, on oubliait joyeusement ce qu'on était devenus : des foutriquets pollueurs de planète, des bétonneurs sans scrupules, éjectables pour un pet de travers. Un matin, lassé de mon errance et des sourires dans les hôtels glacés, je décidai de rentrer chez moi.

      Au crissement des pneus sur le gravier, Marie déboula, l'œil torve, présentant un autre visage. N'ayant pas digéré mon abandon de poste d'une grande entreprise, elle ouvrit les hostilités. Ma décision, prise sans la consulter, n'était qu'un caprice d'enfant gâté qui ne tenait pas compte des conséquences pour « son » train de vie, « sa » maison, « ses » vacances, ma  « douce » dévoilait son autre côté. Quand l'argent manque, le vernis tombe.  Sur un échiquier j'étais le Bouffon et Marie la Reine car à l'achat, pour éviter les « longueurs administratives » le pavillon fut, à sa demande, déclaré à son nom !   Son insistance aurait dû m'alerter mais quand on aime...  Elle me poussa dehors avec ma brosse à dents et ma bouteille pur Malt, ne gardant de moi que les bijoux offerts dans l'opulence et la procuration sur mes comptes bancaires...  Je pus enfin ne (presque) rien faire, juste partager les tâches quotidiennes au refuge social qui m'accueillit. C'est le moment que choisit le papé de la Creuse pour m'appeler à la rescousse. Un conflit l'opposait au voisin qui lui déclara que sa clôture dépassait les limites du cadastre, qu'il avait vérifié, etc... Je compris à sa voix fêlée que l'affaire l'empêchait de dormir, lui qui ne se plaignait jamais. Je partis le rejoindre le jour-même. Mes visites étaient rares mais j'avais mes entrées dans cette longère sans âme aux tuiles cassées, perdue au milieu d'un bois mystérieux, le bois aux hirondelles !  

 La pomme de discorde était un arbre, un pommier justement, aux branches sèches et fragiles, donnant irrégulièrement de drôles de boules immangeables. C'est ce vestige de la Nature que le voisin convoitait. Il déclara vouloir faire du « Cidre de Creuse » et affirma que l'arbre lui revenait de droit. Sans chercher querelle, ayant rempli un panier de ces fruits hautement indigestes, je l'offris au bonhomme « de bon cœur » lui conseillant de tester leurs qualités gustatives avant d'engager de coûteuses dépenses de pressoir... Absent le lendemain, on ne le revit qu'en fin de semaine sur le pas de sa porte, flattant le flanc de son labrador, donnant dans notre direction des coups de menton peu amicaux. J'avais mon idée sur sa maladie... ce que confirma Firmin le facteur : le père Morisset avait eu une de ces chi ...  qui l'avait cloué au lit pendant six jours ! Grand-père et moi fîmes semblant de compatir, nous retenant de pouffer ! Le facteur repartit sur son vélo antique, ignorant le drame homérique qui venait de secouer le hameau. Les envies de conquête du voisin stoppèrent net et le fameux pommier resta chez nous. « Merci fiston » !  me cria plusieurs fois Lucien qui pourrait à nouveau dormir sur ses deux oreilles sourdes comme deux pots, rougies par le bouchon. Quant à mon rêve de farniente, il fut encore repoussé aux calendes. Mais franchement, devant tant de détresse, pouvais-je rester sans rien faire ?

 En quittant la Creuse, j'entrevis une « carrière » monastique : contempler le Ciel en rendant grâce à Marie (la vraie) toute la journée, depuis l'Angélus jusqu'aux Vêpres. Mais voilà, entre potager à entretenir, fromage à affiner, liqueur à distiller, champs à retourner et réfectoire à restaurer (!) sur la pointe des pieds, lâchement, je m'éloignai de la foi... 

Il ne restait, pour me payer ces foutus murs protecteurs, que la Loterie, le Casino, l'héritage d'une grand-tante ou... la rencontre d'une fée ! La loterie, c'est trop bête, on oublie. Le Casino supposait des fonds que je n'avais pas. Quant à mes deux vieilles tantes, elle ne montraient aucun signe de fatigue, virevoltant en cadence dans les dancings à paillettes des Grands Boulevards. Entre le « Fitness-Club » de la rue de Rivoli et les coupes de « brut » au « Select » avant la tête de veau sauce « Coupole », les deux septuagénaires nanties respiraient la santé ! La dernière solution posait une question de morale. J'avais beau retourner le problème en tous sens,  vivre au crochet d'une femme, fût-elle une fée, au mieux ça n'est pas élégant,  au pire ça porte nom de poisson.

    Je fus sauvé par la technologie, protectrice des arts et des artistes ! Bénie soit l'ère du numérique ! Aux dernières nouvelles, ma chansonnette, postée hier sur « Ton Tube », composée sur le piano bastringue de ma « Maison des Jeunes ET de la Culture » cartonne sur les rézoos ! Humble dans l'effort physique autant que dans l'étalage de mes dons, j'avais oublié cette passion de jeunesse : improviser des airs sur le « Pleyel » familial. Une amie me prêta sa voix et résultat : vingt mille vues le premier jour, un million en une semaine et les producteurs qui font la queue sur mon portable. J'ai fait « simple » : une jeune amoureuse éconduite par son mec amour-toujours parti voir ailleurs, sur fond de musique bluesy à trois accords et demi. J'imaginais ma chanson au concert, les projecteurs baisser, l'émotion monter et les lumières complices se balancer dans la nuit... Depuis, les lumières n'en finissent pas de se balancer et ma bonne étoile de briller. Je vis de mes droits d'auteur en ne faisant... presque rien.

      Entre temps le papé de la Creuse est décédé, me léguant sa longère et son « bois aux hirondelles ». J'ai retrouvé mes petites chéries, plus vives que jamais, comme si elles me reconnaissaient !  Désormais un imposant « Steinway » trône dans la pièce à vivre faisant résonner la ferme de mes harmonies. Je révise les « Classiques Favoris » de mon enfance en attendant l'éclosion d'une nouvelle chansonnette « tubique ». Quelques fidèles de mon ancienne boîte m'ont édifié un bassin « versaillais » avec fontaines-gargouilles télécommandées pour distraire la colonie de silures-nains qui s'ébrouent joyeusement. J'ai récupéré Yoko, il semble apprécier la vie à la campagne, même si les mulots lui donnent du fil à retordre.

 J'ai (enfin)  compris qu'il y avait mieux à faire que de ne rien faire...

 Faut dire que mon activité ne m'épuise pas non plus, hein...

 Quand je ne compte pas mes mesures...

Je compte mes sous.   

                                                       

 

 

 

 

 

 

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Jean Paul · il y a
ça me rappelle quelqu'un: glande , voyage, grandes écoles, un tube...
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de l air · il y a
Ah bon... ? Qui ?
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Jean Paul · il y a
Antoine un chanteur des années 68
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Felix Culpa · il y a
Le travail c'est de l'esclavage ! Vive le farniente !
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Noan Gouliet · il y a
Les bulles des silures-nains réveillent en nous ce côté contemplatif que l'on adopte (parfois), lorsque, sous la pression domestique, on se risque à entrouvrir la porte d'un garage pudiquement fermée sur un capharnaüm sans nom. Si seulement l'art de la nouvelle se vendait aussi bien que les chansonnettes sur "ton tube", l'espoir, même ténu, d'un échappatoire pourrait renaître. Merci pour cette fable (en est-ce bien une ?) truculente et si bien contée.
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de l air · il y a
Merci Noan. Pour la question, on pourrait dire que la vie est une fable écrite au jour le jour...
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Flor Ever · il y a
Quelle histoire! !!!!pleine de rebondissements.
Ne rien faire ou trop en faire... Mais quoi que nous fassions, le faire bien!
C'est long de compter!

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de l air · il y a
Merci Flor
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Jeanne · il y a
Ah ! Qu’il est doux de rien faire quand tout s’agite autour de soi ! Ne rien faire, regarder les trains, le temps passer, les passants pressés, les grains filer dans le sablier, un passe-temps fort plaisant. Ne rien faire, c’est tout un art, un savoir-faire, c’est un état d’esprit, c’est toute une philosophie de vie, hormis le strict nécessaire comme se tourner les pouces, se balancer au gré du vent, des alizés, se laisser bercer au chant des cigales, des grillons loin de la civilisation, d’un écran plat dernier cri, d’une sonnerie d’un portable insupportable. Ne rien faire, regarder les nuages jouer à cache-cache, à saute-moutons, les papillons batifoler, les abeilles butiner, les bulots buller, les poissons faire des ronds dans l’eau, les fourmis s’activer, ah les jolies colonies de... vacances ! Ne rien faire, c’est une économie de temps, d’énergie, c’est faire fructifier son capital et intérêts, "Le travail c’est la santé, ne rien faire c’est la conserver".

Ah ! Ne rien faire ! ou l’éloge de la paresse ! Ou l’histoire d’un doux rêveur, d’un nonchalant, un baba cool, un fort en thème un peu bohème, un faux oisif, partisan du moindre effort, fidèle à ses valeurs ou quand le naturel revient au galop ! C’est un artiste, un auteur-compositeur, un youtubeur, un influenceur, pour occuper son temps libre, il compte ses sous, tient des comptes d’apothicaire. Un récit truculent, truffé d’humour, parsemé de brins d'auto-dérision, une Nouvelle que j’ai lue d’un trait, bue comme du petit lait et pourtant… ce dernier n’est pas ma tasse de thé. Vous êtes de l'air un conteur né… avez des talents cachés que je ne découvre qu’aujourd’hui… par manque de temps, d’opportunités peut-être. Pour l'heure, joli début de soirée.

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de l air · il y a
Toujours un plaisir Jeanne de lire vos mots qui dansent comme une farandole et vos pensées si paisibles et si justes... Chez vous aussi l'humour s'invite, tournoie, s'envole pour mieux revenir à un moment... sérieux ! Et merci pour le " conteur né " qui me fait grand plaisir et me donne envie de récidiver !
Très belle journée.

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Virginie Denise · il y a
Peut-être faut-il trouver un "faire" qui donne du sens à notre vie?
J'aime beaucoup votre plume!

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de l air · il y a
Merci Virginie
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Etre payé pour ne rien faire, c'est comme boire un grand vin dans un dé à coudre :)
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de l air · il y a
Attention il ne fait pas rien... il compte ses sous après avoir "composé" une chansonnette tubique !
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Les Histoires de RAC · il y a
Une lecture qui m' a transposée quelques accords plus loin dans une autre partition (dimensions ?), certes éphémère mais bien agréable ♫♪♫
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Ombrage lafanelle · il y a
L'art de ne rien faire. Et d'être payé pour.
Votre style est sympa, j'aime beaucoup. Tout en finesse et phrases bien tournées. Et tiens, je m'abonne même, je suis bon prince

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Mary Benoist · il y a
Ne rien faire... mon rêve aussi. Très difficile à, réaliser. Texte plein d'humour, très agréable par les temps qui courent.

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