Agonie mangue banane

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Pourquoi on a aimé ?

Derrière ce titre à l’image très poétique se cache un texte étonnant. L’autrice se sert d’une scène rurale, morbide et triste pour nous

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Je descends mon jardin vers le fond du bois où je vais déposer l'animal mort pour que d'autres vies puissent y prélever et continuer (ou commencer) la leur. Pendant ma marche lente, marche funèbre, son ombre et la mienne associées en créent une autre qui nous ouvre la voie, projetée devant nous par le soleil naissant. C'est l'ombre d'un être que je ne connais pas : les pattes aux fins sabots de la chevrette font comme des bois de part et d'autre de mon thorax et sa tête qui pend au bout du long cou déjà rigide nous transfigurent elle et moi en un insecte vertical, un combattant, qui avance, moitié mort, moitié vivant, vers une séparation. Séparation : désagrégation, disjonction, dislocation, dispersion.

Ce matin à six heures elle était encore vivante, j'ai assemblé un petit enclos en palettes que j'avais imaginé dans la nuit, pour qu'elle soit plus tranquille qu'au poulailler, trop près de la route. Mais quand je suis venue la chercher pour l'y placer, ayant eu soin de garnir au préalable le sol d'herbes douces, la chevrette s'était affaissée et sa respiration bruyante était encore plus lente et difficile. La ligne de ses vertèbres saillantes dans la lumière du matin disait la fatigue de la pauvre bête, d'une vie arrachée à la souffrance. Et, sortant de l'alignement de son corps maigre, la patte arrière fracturée, retournée, ressoudée depuis des mois (des années ?) dans un angle improbable et grotesque.
Il n'était plus temps de l'abreuver et de la nourrir, c'était la fin. Je l'ai laissée seule, veillant à ce que les chiens ne l'effraient pas en s'approchant de l'autre côté du grillage.

Hier, la véto m'a demandé si je voulais l'euthanasier. Pourquoi euthanasier les bêtes ? Pour nous soulager, nous, pauvres civilisés peureux et pressés. Ce qui se passe dans l'agonie est peut-être nécessaire, ce temps qui nous paraît douloureux vu du dehors, peut-être qu'il est une étape à la préparation du voyage. Non, pas question de précipiter sa mort. Ça prendra le temps qu'il faudra, et tant pis si je souffre et me ronge les sangs à assister au spectacle, en bonne occidentale effarouchée.
Hypocrisie des services vétérinaires de vouloir « soulager » les souffrances des bêtes alors que chaque heure, partout, on la mange leur souffrance, on bâfre en potée ou en barbecue leurs existences industrialisées, artificialisées, invraisemblablement écourtées par des mises à mort terrorisées.

Je n'ai pas gardé la chevrette vingt-quatre heures, mais j'ai eu le temps de la transbahuter jusque chez moi en voiture puis chez le véto aller-retour, de la médicamenter, vitaminer, vermifuger, et de la frotter d'anti-puces. Que ne l'ai-je laissée mourir tranquille là où les chiens l'avaient trouvée ? C'est vrai : dans la pénombre, j'avais cru que c'était un faon... J'avais cru aider une vie qui commençait alors que j'en ai troublé une qui s'achevait.

Au moins dans son agonie, aura-t-elle englouti avec un appétit inconcevable du loin de son anémie hallucinante, a dit la véto – c'est une guerrière a-t-elle ajouté, sa patte, j'ai jamais vu ça –, au moins se sera-t-elle délectée de quelques petits morceaux inespérés de mangues et de bananes. Et m'aura-t-elle donné l'illusion joyeuse et gonflée d'espoir d'une bête qui reprend vie en mangeant dans ma main.

Suivant la sente discrète tracée par le passage des animaux, je dépose la chevrette au fond du bois, là où il devient pour moi inaccessible, arrêtée par les broussailles que forment brusquement les pruneliers et les genévriers, sans transition avec les grands feuillus. Mes biceps tremblent qui ont porté ses quinze petits kilos sur les trois-cents mètres de notre étrange procession. Je lui devais bien ça ! Qu'est-ce que ça peut faire ? Des courbatures ? Ha !

Je la dépose et me libère et les larmes viennent sans que je le veuille, ridicules, comme une enfant je pleure bêtement, je pleure pour toutes les injustices de la vie dont je ne sais toujours pas accepter les règles, je pleure pour toutes les souffrances cumulées, innombrables, passées et présentes, et pour les souffrances à venir, je pleure sur cette patte tordue à cause des chiens qui l'ont un jour poursuivie, je pense à la « régulation » par la chasse alors que je sais les mélasses jetées pour engraisser et fixer les populations. Je pleure parce que je suis bête, je ne sais pas pourquoi je pleure, je pleure parce qu'on meurt, je pleure parce que moi aussi je vais mourir, je pleure sur moi, lamentable égoïste, détestable humaine, je pleure sur tout ce que l'humain sème de désolation, je pleure alors que d'autres se réjouissent de bronzer bientôt en cette journée trop chaude, anormalement chaude, je pleure pour les arbres qui lentement, imperceptiblement, cette année encore, vont se dessécher et mourir eux aussi, je pleure et je suis bête.

Je remonte lentement vers la maison. La pensée qu'au moins, j'aurais fait de l'exercice, musclé mes bras et mes jambes, et l'idée qui pointe déjà d'écrire un texte, que « ça » va me servir à quelque chose, je les regarde passer comme les étrangetés de mon humanité inhumaine, monstrueuse, détestée.
J'aurais voulu rester cette chimère de nos ombres mêlées, et ne plus penser, et ne plus haïr, juste vivre.
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mariedeville · il y a
Magnifique
Je me sens si proche de votre texte
Merci

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Pascale C · il y a
Beaucoup aimé les images, la longue marche, les ombres entremêlées, le désarroi… Merci.
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Gilles Eskenazi · il y a
Un texte qui me parle et me touche. Bravo et merci.
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Long John Loodmer · il y a
Ce très beau texte m'a fait penser au problème de la fin de vie pour les humains : euthanasie choisie ou soins palliatifs ?
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Virgo34 · il y a
De l'émotion pour cette cause en faveur de l'animal.
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Isabelle Levy · il y a
Récit très juste, plein de vérité, nous parlant de la grandeur et faiblesse de notre humanité. Toutes mes voix!
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Nicolas Auvergnat · il y a
Eh eh eh... Ça marche bien bien ton truc... Ça progresse... Eh eh eh...

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