Affranchir au tarif lettre

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Auteur ingénieur, prof en devenir, j'écris depuis plusieurs années sous le nom de Balthazar Tropp  [+]

À l'intérieur de la Poste d'Haubry du Hénaut, pas de machine à encaisser les chèques, ni d'affranchisseuse automatique. « Une Poste à visage humain », comme dirait le Maire. En ce lundi matin, le visage humain c'est Philistin Lavoisier. Lui échangerait bien ses bordereaux et ses tampons contre une rangée d'automates rutilants. Et si seulement on pouvait le débarrasser des trois vieilles femmes agglutinées contre son bureau ! Elles sont venues voir les derniers beaux timbres livrés la veille et feuillettent le classeur d'un œil expert, grognant de plaisir.
— Mon bon Philistin, dans Timbres magazine, ils annonçaient une série spéciale don d'organe, des timbres d'une très belle facture à ce qu'il paraît, des cœurs pourpres avec des dorures en relief...
Celui-ci déglutit :
— J'en ai pas vu la couleur m'dame Martin, vous vous êtes pas trompée sur la date ?
Regard méprisant, elle ne lui répond pas et replonge dans son classeur.
« Vieilles biques, pense Philistin. Manquerait plus qu'elles soient là quand Brigitte arrivera, si elle arrive. »
Brigitte Poincarré a trente ans, entretient une correspondance amoureuse avec un Parisien, et dans les rêves de Philistin, elle est toujours nue. Il faut préciser qu'il a développé un sacré béguin pour elle. Elle est étrange. Depuis un an et demi, elle se pointe à la Poste deux fois par semaine, avec la régularité de la marée. Une fois le lundi, une fois le vendredi. Chaque fois, Philistin se promet qu'il lui parlera, et chaque fois sa gorge se noue. De toute manière, elle n'est pas entreprenante. Son indifférence devant la gêne évidente de Philistin n'augure rien de bon. Il doit lui faire autant d'effet qu'un porte manteau, et devant la pauvreté de sa stratégie de séduction, n'en veut qu'à lui-même.

Aux environs de onze heures, elle apparaît derrière la porte vitrée. Philistin salue les vieilles, et détourne les yeux devant les timbres qui dépassent de la manche de la Martin, trop content de s'en débarrasser. Brigitte s'efface poliment de l'allée pour les laisser passer. Elle est grande, avec des petits seins haut perchés, et des belles fesses, porte des grosses culottes de campagne et ne met jamais de soutien gorge sous ses hauts décolletés. Elle a les yeux bleu vif, et attache ses cheveux en une queue de cheval qu'elle porte haut derrière la tête. Une fois, alors qu'elle se retournait, il a pu apercevoir la naissance de son téton.
Sa rêverie est interrompue par la voix de Brigitte, rauque, un peu trop forte :
— Bonjour, pourrais-je avoir un carnet de timbres, s'il vous plaît ?
Au lieu de se servir dans le classeur que feuilletaient les ancêtres, il sort de son sous-main une planche de timbres pourpres, ornés de cœurs aux pourtours lisérés d'or. « Très belle facture effectivement », pense-t-il... Il a prévu de traîner en lui rendant la monnaie, et d'aborder quelques thèmes bateaux, mais elle s'empare des timbres en déposant l'appoint sur le comptoir, et avant qu'il ait eu le temps de lui bafouiller un au revoir, se dirige vers la sortie. Elle s'arrête devant la boîte aux lettres à droite de la porte, y glisse une enveloppe grise, et un instant plus tard il est tout seul dans la grande salle. Cette lettre, elle la glisse dans la boîte deux fois par semaine. Il n'a pas besoin d'utiliser sa clé pour savoir à quoi elle ressemble. Elle est adressée à un certain « Ralphi Nistie-Vilosie, 37 allée de la Réorganisation, 75000 Paris ». Ce qui fait que cette correspondance a retenu son attention, c'est que pas une seule fois depuis qu'elle a commencé son petit manège, elle n'a affranchi la lettre.

Quand elle a commencé à les envoyer, elle mettait un des timbres que lui vendait Philistin. Il n'avait jamais osé lui dire que ce n'était pas suffisant, que même en considérant le tarif économique, un seul timbre à 47 centimes ne peut servir à une lettre de plus de 20 grammes. Et les lettres qu'elle envoie sont lourdes, 38 grammes, 7 feuillets de papier. Comme il l'aimait bien, et qu'il lui semblait inconcevable de lui faire la remarque, il complétait l'affranchissement avec les timbres invendus, et tamponnait la lettre. Mais le temps passant, les lettres se sont mises à tomber dans la boîte sans le moindre timbre. Voilà maintenant six mois qu'il finance de sa poche la correspondance amoureuse de son fantasme. De quoi rendre dingue le plus aguerri des facteurs. N'importe quel employé de poste aurait renvoyé la lettre sans état d'âme. Il pourrait lui faire la remarque, mais lui parler tarifs d'affranchissement risquerait de sonner terriblement administratif à côté de la prose érotique qu'elle doit échanger avec l'homme à qui elle écrit.

Il passe la pause déjeuner en compagnie de Bernard, l'autre Postier de Haubry. Bernard c'est un bonhomme, un vrai, Golf IV bleu métalisé, et une poule différente dans son lit tous les samedi matin. Philistin est chargé des plis en partance d'Haubry, Bernard se charge de ceux y arrivant. Philistin assure la permanence le matin pendant que Bernard livre les lettres, et l'après-midi les rôles sont inversés, Philistin fait la tournée des boîtes pendant que Bernard s'occupe des mémères. Ce midi ils se séparent sur le café, et l'un et l'autre se dirigent vers leur véhicule. Philistin se dépêche de vider les boîtes aux lettres avant de retourner avec son butin dans la salle de tri. C'est une pièce aux murs percés de dizaines de petites alcôves, dans laquelle personne ne rentre à part lui. Il n'a pas besoin de fouiller longtemps pour retrouver l'enveloppe grise. Quand il la retourne, il laisse échapper un glapissement. Non contente de ne pas l'avoir affranchie, elle n'a même pas renseigné l'adresse! Sur le papier gris, il n'est écrit que « Ralphi Nistie-Vilosie ». Il s'assoit sur la seule chaise de la salle, et allume une cigarette. Il évite de fumer en public, car à chaque fois les gens lui font la remarque. Comme à un enfant. Ça commence à lui courir d'être l'idiot du village. Le monde entier le traite comme un simplet, et Brigitte le prend pour son son secrétaire particulier. Il va finir par devoir les écrire lui-même ses lettres. Drôle d'idée ça. La cigarette reste un instant suspendue entre ses lèvres. Pas si bête, mais il va falloir la jouer fine ce coup-ci. Pas comme avec la petite Lise Monier, quand il était en CM1. La lettre ne vient pas rejoindre la petite case estampillée Paris, mais finit dans la poche intérieure de son veston.

Le lendemain, Bernard déjeune seul. Philistin se rend en civil à la papeterie Petits Papiers qui fait l'angle de la Rue de la Gare et de l'avenue Voltaire. Quand il retourne à la Poste, un petit sac en papier rose dépasse de sa poche.

Sous l'ampoule vieillotte et tiquetante de la salle de tri, il aligne la lettre qu'il a subtilisé la veille, ainsi que ses achats : une petite enveloppe grise format 90x140, du papier à lettre ordinaire et un stylo à plume épaisse. En tâchant du mieux qu'il peut d'imiter les rondeurs de l'écriture de Brigitte, il commence à remplir un des feuillets. Mais elle écrit vraiment bien, et lui, vaille que vaille, a dû arrêter l'école après l'affaire de la petite Lemonier. Remarque, ça n'est pas la pire chose qui lui soit arrivée. A l'internat, les enfants avaient pour la plupart subi les mêmes vexations que lui, et ne lui couraient plus après en criant « tintin crétin, tintin crétin ». Enfin après avoir froissé une demi-douzaine de feuillets et fumé le tiers d'un paquet de cigarette, il a devant lui ce qui pourrait bien être une lettre écrite par Brigitte :

Ralphi,
Je suis partie avec Philistin, j'avais besoin d'un amoureux qui soit là pour moi, qui puisse m'emmener au cinéma, manger des gauffres à la gaufrerie de Michelle à coté de la gare, et pour pouvoir dormir à côté de lui.
Nous déménagons demain à Castelnay-sur-Roux, on a trouvé une petite maison pas trop loin de la Poste. Je ne veux plus qu'on s'écrive, sinon Philistin va pas être content, mais si jamais tu veux quand même m'écrire, l'adresse est derrière la lettre. En tout cas, ne m'écris plus à Haubry, la maison va être détruite.
Je ne t'aime plus, j'aime Philistin.
Brigitte Poincarré.

Avec un claquement de langue de satisfaction, il plie la lettre en trois et la glisse dans la petite enveloppe sur laquelle il a calligraphié l'adresse qu'il connaît par cœur. Dûment affranchie et tamponnée, elle rejoint la petite alcôve estampillée Paris.

En sortant de la Poste, il croise Bernard en grande discussion avec une jeune femme blonde. Ça ne loupe pas :
— Eh Tintin, c'est quoi ce sourire niais ? Me dis pas que t'as recommencé cette connerie de chat sur le net !
Il rigole grassement, imité par la petite blonde. Philistin aurait bien aimé être capable de lui clouer le bec, mais ça n'a jamais été son style, ce qui explique en partie que la dernière paire de fesses qu'il ait vue soit celle de Lise Lemonier, en CM1.

***

Le jeudi soir, quand Philistin referme les volets roulants de la Poste, il est à deux doigts de perdre son emploi. En deux jours, il a réussi à faire suffisamment de bourdes pour recevoir un appel du directeur départemental, l'accusant de sabotage et de haute trahison. Les trois vieilles biques, qui n'ont toujours pas digéré l'affaire des timbres rouges, font circuler une pétition pour le virer, qui a atteint pas moins de 27 signatures. Il n'est même pas sûr de ne pas le mériter, il a passé les deux derniers jours à envisager toutes les éventualités, et a fini par conclure que son idée n'était peut-être pas aussi géniale qu'il le pensait. Brigitte débarrassée de son Parisien, rien ne lui garantit que c'est dans ses bras qu'elle ira se jeter. Sans compter que le bougre peut très bien avoir flairé la supercherie, et décidé de pointer son mètre quatre-vingt-cinq de puissance virile à Haubry pour récupérer la belle et occire l'usurpateur. « La nuit porte conseil », disait sa mère. Celle-ci lui coûte deux paquets de Winston Light.

Le lendemain, sur le coup des dix heures du matin, il se met à haïr la chemise rose qu'il a passé. Il y a d'abord eu cette désagréable sensation d'humidité à la jonction du bras et de l'épaule alors que Mme Martin était occupée à voler des timbres. La sensation s'est transformée en une tache rose vif quand le petit Malaval est venu récupérer son mandat, et pour finir le voilà en train de servir Soeur Marianne englué dans un tissu multicolore et poisseux. Et Brigitte qui ne devrait pas tarder à passer la porte. Elle sera désespérée de ne pas avoir reçu de réponse, même si elle s'efforcera de le cacher. Il lui fera la remarque, et elle, touchée par son tact, acceptera sans hésiter son invitation à dîner. Avec un peu de chance, sa gaucherie réveillera son instinct maternel, et elle aura envie de le protéger et de le cajoler. Elle lui proposera de passer voir sa collection de timbres. Nouvelle montée de sueurs. Elle voudra peut-être qu'ils fassent l'amour... Il a envie de tout annuler. Au vu de son expérience, ce sera certainement catastrophique, si tant est qu'il arrive à faire quelque chose. Il n'avait jamais sérieusement envisagé que cela puisse lui arriver. On passe un temps fou à assimiler les concepts de politesse, de pudeur, de vie privé, on ose à peine regarder les fesses des filles, on se donne du cher Monsieur, tout ça pour se retrouver finalement couvert de sueur à besogner la chère Madame que l'on osait à peine tutoyer la veille. C'est à n'y rien comprendre.

Bernard vient le sortir de sa torpeur. Sa grosse voix raisonne dans la grande salle vide et Philistin se met à jalouser sa formidable présence :
— Eh ben mon vieux, tu t'es endormi ? Ça fait 20 minutes que les rideaux devraient être baissés, et nous occupés à nous casser le ventre !
Philistin soupire et obtempère, il aura attendu jusqu'au bout.

Il se laisse traîner jusqu'à la brasserie de la gare. Son compagnon parle, mais il n'arrive pas à accrocher assez longtemps pour que les mots produisent l'alchimie du sens. « ... Kangoo ... réception... vélo... hahaha ». Le rire l'irrite, et Bernard rit tout le temps. Il trouve ça dur de comprendre les blagues, encore plus dur d'en faire, surtout qu'il a souvent l'impression qu'elles comptent moins que les personnes qui les font. Il en a déjà fait les frais en reprenant à son compte certains traits de son collègue. Décidément, il a été bien con de se monter la tête avec cette Brigitte, il faudrait qu'elle soit débile pour lui trouver un quelconque intérêt.

Ils choisissent une table avec vue sur la rue. Philistin tripote machinalement les bouts de jambon dans son assiette pendant que Bernard, intarissable, continue son soliloque. Il a appris à apprécier l'écoute silencieuse de Philistin, c'est si rare. «... et la pauvre pourtant, je lui avais bien dit de ne pas... ». Philistin n'écoute plus, Brigitte vient de passer devant la fenêtre vitrée. Bernard qui s'est interrompu devant l'attitude de son compagnon de table reprend de plus belle :
— Ah c'est donc ça ! C'est la petite Brigitte qui te met dans cet état ! Ma foi ça m'étonne pas, elle est au moins aussi frappée que toi ! Poincarré, Poincarré, et elle tourne pas rond non plus !
Et il se met à rire, manquant de basculer avec sa chaise.
— De toute façon c'est foutu, renifle Philistin.
— Oublie-la, elle n'est même pas fichue de recopier une adresse
— Comment tu le sais ?, interroge Philistin, troublé.
— Eh bien voilà plus d'un an que je lui livre ses propres lettres, renvoyées par Paris. L'adresse qu'elle met dessus n'existe pas.
La lettre dans sa poche intérieure lui brûle la poitrine. Si l'idée qui vient de germer dans son esprit s'avère vraie, alors il est certainement encore plus con qu'il ne le pensait. Il sort l'enveloppe et la décachette sous les yeux ronds de Bernard. L'écriture est ronde, enfantine :

Philistin,
Je vais finir par croire que tu ne les ouvrira jamais mes lettres. Je me trompe peut-être, mais j'ai l'impression que seul toi pourrait comprendre la solitude...

La lettre vole quelques instants et se pose doucement sur un coin de carrelage. Philistin est déjà sorti de la brasserie, et court. Au détour de l'Avenue Voltaire, il aperçoit les trois vieilles collectionneuses de timbres. Elles marchent côte à côte, occupant toute la largeur du trottoir. Le matin encore il se serait arrêté, aurait subi leurs regards pleins de mépris et leurs ricanements, et les aurait laissé passer sans broncher. Mais il est midi trente-sept, une femme l'attend devant la Poste, et les trois biques finissent le cul par terre, se demandant ce qui a bien pu se passer dans la tête de cet idiot.

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