Across the line

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Putain de mission, putain de pays, putain d'époque.

« Monsieur Keane, vous n'avez pas le droit à l'erreur, l'humanité compte sur vous monsieur Keane, notre monde dépend de votre réussite monsieur Keane, bla-bla-bla monsieur Keane... »

— Mon cul, oui ! grogna Lucas, une ronce accrochée à la jambe.

Quand il s'agissait de baver des conneries en salle de réunion, de gerber du discours patriote et d'étaler sa petite science, on croisait des brouettes de blouses blanches, songea l'ancien militaire amer.

En revanche, ici, s'amusa-t-il finalement après un regard sur la jungle sèche l'entourant, pas la moindre trace d'un grouillot de laboratoire. Le terrain n'était pas l'affaire des majors de promo, et heureusement, conclut-il à la vue du maquis broussailleux dressé trois pas devant.

Après plus d'une heure à se battre avec une végétation aussi haute que lui, Lucas Keane foula enfin un plateau granitique ridé. Un coup d'œil sur l'analyseur vissé à son poignet le convainquit de l'inutilité du bibelot. Tirer une cartographie précise d'un endroit où aucun homme n'avait jamais posé le pied relevait du miracle. La rivière tracée sur l'écran du gadget aurait dû serpenter juste là, à ses pieds. Mais rien. Devant, de la caillasse à perte de vue, derrière, ce foutu bourbier épineux, la conclusion s'imposa vite : il était seul au milieu de que dalle.

— Putain, souffla-t-il en repensant aux mises en garde des cerveaux de l'opération.

« Le largage n'est pas une science précise, avaient-ils marmonné, presque honteux de l'envoyer au casse-pipe. Il se peut que l'ajustement des coordonnées durant le saut engendre une déviation par rapport au point d'impact initial... »

Pour dériver, il avait dérivé en effet. Pas de rivière et avec sa chance habituelle, il errait probablement à deux ou trois cents bornes du fameux point.

— Foutus physiciens, grommela-t-il en ajustant la lanière de son énorme sac à dos. Possible qu'il lui faille des jours pour trouver un des spécimens. Si c'était le cas, les rois de la calculatrice auraient de ses nouvelles. La petite mission de routine risquait de se transformer en véritable raid. Pourtant, sur le papier, rien de plus simple : attraper un commis, enfin pas vraiment attraper, approcher plutôt, viser, appuyer sur la gâchette et lui inoculer la substance. Sur le papier, pesta Lucas en se remettant en route.

Et s'il se loupait ? Étrangement, la question ne lui avait jamais effleuré l'esprit. Les pontes, eux, devaient cependant se ronger les ongles en ce moment. Surtout, personne n'avait mentionné les scénarios perdants. Mais si Lucas saisissait bien le tableau, l'échec passerait complètement inaperçu. Tout disparaitrait avant que quiconque ne s'en rende compte et personne ne lui en tiendrait rigueur. Le seul accroc : personne ne viendrait le chercher ici. Fâcheux.

Quoique, soupira-t-il, pas sûr que quelqu'un vienne même s'il réussit. Après tout, son sort était déjà scellé. Condamné à perpétuité à Rikers, il faisait cependant partie de la poignée de personnes sur Terre ayant les capacités physiques aptes à encaisser le voyage. De plus, avec un profil psychologique tirant sur le syndrome du héros, l'envie de se racheter, il s'affichait comme le martyr parfait. Cela ne l'étonnerait même pas que le formulaire d'amnistie signé par le président traine déjà dans la corbeille à papiers. Peu importait, se dit-il les yeux levés sur le ciel platine, cet endroit valait mille fois les murs lézardés et humides de sa cellule.

Une fois trouvé un point d'observation et repéré une bande de verdure, Lucas Kean arriva sur les bords de la rivière deux heures de marche plus tard. L'ancien commando s'accroupit, plongea les mains entre les rochers et porta le liquide à sa bouche. La fraicheur saisit ses gencives sensibles, mais la douleur s'estompa à la seule pensée de la pureté de cette eau. Puis il s'aspergea le visage et ratissa les alentours du regard. Devait-il planquer ici, attendre au petit bonheur la chance qu'un de ces animaux pointe son nez ou bien descendre la rivière pour augmenter les probabilités d'une rencontre ?

Le temps de trouver une réponse, il extirpa l'arme fourrée dans un étui accroché à sa cuisse et sortit la boite en aluminium dissimulée dans la poche intérieure de sa veste.

Une fois ouverte, il se saisit de la seringue à deux doigts et la secoua doucement vers les nuages. Le liquide transparent souffla une petite bulle tandis que Lucas estimait le prix du joujou. Des milliards, sûrement. Pour ça qu'il n'en disposait que d'une seule. Hors de question de se louper, s'intima-t-il avec un hochement de tête. Avant de la faire tomber, il l'inséra dans le canon du flingue en polymère et la verrouilla. Quelle histoire de fous, songea-t-il en se relevant. Et encore, il n'était pas sûr d'avoir tout compris. Les trucs de causalité ou il ne savait même plus très bien, la localité physique de...

Putain !

Aux aguets, il bondit en retrait, à couvert derrière un buisson. De l'autre côté de la rive, à une trentaine de mètres, le fourré s'agitait. Un genou à terre, la respiration maitrisée, Lucas resserra la main sur la crosse de son arme à l'entente d'un grognement. Quel genre de bestioles pouvaient bien roder ici, s'interrogea-t-il en espérant ne pas trouver de réponse. Puis, la bête sortit de sa cachette. Massive, impressionnante, elle se traina sur la berge tandis qu'hébété par cette vision, le visiteur ignorait la conduite à tenir.

— Hé !

Il regretta cet appel aussitôt lancé. Trop tard, le bestiau, curieux, tourna la tête vers lui, renifla l'air ambiant et se fendit d'un rictus animal.

Lucas Keane inspira un grand coup, se rassura avec une pensée du genre « C'est maintenant que t'entres dans l'histoire mon vieux » et se leva. Ses réflexes refirent surface en moins temps qu'il n'en faut pour le dire. Il ajusta le spécimen, pressa la détente sans hésitation et en silence, la seringue se planta dans l'épaule de l'animal.



Mille huit cent soixante-trois siècles plus tard.

La lumière revint dans la salle de cours dès l'arrêt de la projection.

— Voilà ! tonna la spécialiste sur son estrade. L'enregistrement de Lucas Keane tel qu'il a été vu par les scientifiques il y a à peine un siècle. C'est donc ainsi, au même titre que le nucléaire il y a deux mille ans, que les voyages spatio-temporels devinrent des armes de dissuasion. Il fallut attendre l'incident de la Seconde Guerre mondiale pour que les Moratoires internationaux sur le Passé incluent enfin l'interdiction de visionner l'histoire. Aujourd'hui, il demeure donc strictement prohibé, même à des fins scientifiques, d'observer la moindre partie du passé.

— Madame ?

L'enseignante chercha une seconde la main levée dans la salle sombre.

— Oui ?

— Je ne comprends pas, Keane a été aperçu lors d'une observation temporelle, mais pourquoi ne pas attendre de voir si la trame s'oriente vers ce nœud ? Pourquoi l'envoyer délibérément. Cela veut dire que l'on force la trame ?

— Nous ignorons s'il sera envoyé délibérément, je vous rappelle que Lucas Keane n'a que huit ans à l'heure actuelle et que les instances n'ont pas encore statué sur son avenir. Quant à la libre motricité de la trame, je crains malheureusement que personne ne possède encore la réponse. Vous voyez, il s'agit de ce qu'on appelle : la singularité paradoxale. Premier point : l'observation a eu lieu, ce qui induit logiquement que la scène s'est produite. Et pour que Lucas Keane se retrouve à cet endroit hier, il faut bien que demain il s'y rende. Mais pour qu'il s'y rende, il nous faut savoir où et quand l'envoyer, donc avoir observé cette fenêtre. Et ainsi de suite. Second point : si nous ne l'avions pas observé, tout ceci aurait-il eu lieu ? L'humanité serait-elle là pour en parler ? Nous n'en savons rien. Le fait est que nous l'avons vu. D'où la complexité physique à définir ce moment. C'est un évènement qui n'a pas de causes, pas de moteur premier, c'est, pour l'instant, la seule exception dans le tissu temporel.

Un silence perplexe inonda la salle de longues secondes avant une nouvelle question :

— Qu'y avait-il dans cette seringue au juste ? osa la voix au moment du bip de fin de séance.

— Nous aborderons le sujet demain, en partie, car la solution est, vous vous en doutez, extrêmement complexe. Rapidement, en termes de potentiels génétiques, elle a implanté quelques légères transformations physiques, mais l'essentiel des caractères modifiés est d'ordre neurophysiologique. Des ajustements cognitifs sur le langage notamment, ainsi que des mutations de l'hippocampe et du néocortex. Le tout, principalement, grâce à la gravure génomique de la croissance de la protéine DUF1220. Enfin, nous verrons ça au prochain cours, en détaillant plus précisément les variations entre Sapiens et les autres espèces du genre Homo. Tout cela se trouve, si vous désirez avancer, au chapitre Autosapiogénèse de votre livre.
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Anne K.G · il y a
Texte intéressant, qui fait magistralement la peau à l'expression "la boucle est bouclée".
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Florent Rigout · il y a
Merci beaucoup!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le choc des temporalités donne à l'intrigue une certaine originalité . Cela demande à nos neurones un temps de réajustement qui n'est pas désagréable car cela force l'attention.
Une découverte.

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Florent Rigout · il y a
Merci ! Le but était de faire cogiter, en effet, avec un soupçon de science, puisque la protéine nommée à la fin, servant dans le schéma cérébral, est une des grandes différences qu'il existe en homo sapiens et les espèces la précédant, sans que la science ne comprenne encore pourquoi elle a augmenté significativement chez sapiens.
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Vero. La Comete · il y a
Vertigineux loopings dans le temps. Je suis allée lire vos autres textes en ligne et me suis abonnée.
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Florent Rigout · il y a
Merci beaucoup à vous, pour la lecture et le reste !
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Vero. La Comete · il y a
En y repensant, je crois que ce me rappelle un peu le voyageur imprudent de Barjavel.
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Florent Rigout · il y a
Je l'ai lu il y a longtemps et ce n'est pas dans le futur qu'il se rend plutôt ? Après, oui, le thème est largement exploité déjà, difficile d'amener de l'originalité.
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Vero. La Comete · il y a
Oui, mais il se rend aussi dans le passé où il cause une modification de l'histoire, qui entraine un paradoxe. C'est avec cette situation paradoxale, bien amenée dans ton texte, que je faisais le rapprochement
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Fred Panassac · il y a
Une intrigue du genre « retour vers le futur » où l’on assiste à un événement passé (mais non encore survenu) sur lequel les scientifiques peuvent influer pour changer le cours de l’évolution…
Tout n’est pas parfaitement limpide, mais l’écriture est fluide et la lecture de cette anticipation en quelque sorte inversée, est agréable.
Le langage de Lucas est cru mais cela s’explique par le fait qu’il est un ancien détenu amnistié pour cette mission particulière, donc pas un enfant de chœur.
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Florent Rigout · il y a
Merci pour votre lecture, si jamais je serais ravi d'éclairer ces passages pas limpides ! Cordialement

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