A tombeaux ouverts

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Note de l'éditeur : cette nouvelle peut choquer.

Le texte est très dur mais le Comité éditorial de shortEdition lui a trouvé un intérêt et une force justifiant de le publier. Sans une mention spéciale (avec pictogramme spécial) qui met en garde mais qui attire aussi l'oeil du chaland. Mais avec un avertissement : ce texte est heurtant.  

 

Ce n'est pas la mort qui tranche prématurément la vie des hommes...
Ce sont les hommes qui attirent la mort au milieu de leur vie...

Comment est-ce que les femmes meurent ?
Comme elles ont vécu... certainement... comment sinon ?
Angela ne s'est jamais posée la question.
Mais aujourd'hui, elle se demande pourquoi son corps est étendu là... sur le sol en béton de cette impasse.

Parce que la vie est elle-même une impasse ?, souffle une petite voix à son oreille.
Parce qu'au fond de l'impasse, se trouvait un mur, un mur infranchissable. Parce qu'Angela ne savait pas grimper au mur. Elle n'avait jamais appris. Ni à grimper, ni à dire non, en fait elle n'avait appris grand-chose sur les murs, à part peut-être qu'on pouvait se les prendre dans la face.

La voix dans la tête d'Angela continuait son monologue... Elle eut comme un sursaut, elle venait de comprendre la métaphore entre le mur et dire non... Elle esquissa un imperceptible sourire et un filet de sang en profita pour s'échapper de sa bouche. Elle le sentit couler le long de son cou. C'était chaud. C'était un peu de chaleur...
Dans les vapeurs des alcools forts, on ne se souvient pas... ou on ne se souvient plus ou on ne veut plus se souvenir. L'alcool ça vous endort le crâne, ça vous enveloppe de coton, à travers cette couche épaisse de douceur, de vague douceur, on sent moins le monde et sa réalité.
Alors on s'arrange avec ce que la vie nous donne, avec ce qu'on peut bien lui prendre, avec ce que l'on veut bien croire. En fait, Angela n'avait été qu'une grenouille de plus sur cette terre... Croa... Croa... argumentait la voix dans sa tête.
Elle avait mal entre les cuisses et du sang, une grosse mare de sang stagnait sous ses fesses. C'était chaud et gluant. Ca sentait fort. Elle se sentait au chaud et en sécurité dans sa chaleur, dans son odeur...
C'était comme une première fois.
C'était la fin pourtant.
Elle le savait bien.
Elle qui n'avait jamais été sûre de rien.
Elle était sûre de ça au moins...
Mais la fin pour certains d'entres nous n'est qu'une porte vers la liberté, une ouverture vers autre chose que cette souffrance ineffable, journalière, quotidienne que l'on peut porter sur son dos ou à bout de bras, mais que l'on porte dans tous les cas, comme le Christ et sa croix. Elle n'avait plus mal au dos. Elle avait les bras écartés. Le dos droit contre l'asphalte. La lame qui était entrée entre ses cuisses avait dû couper quelque chose à l'intérieur. Elle était rentrée six fois, sept fois peut-être, si bien qu'à la fin Angela ne sentait plus rien... Elle n'avait jamais touché le ciel autrement de toute façon, elle avait si souvent touché le fond ces derniers temps...

Il y a tellement de façon de mourir... Angela le sait bien. La première fois qu'elle est morte, c'était contre le mur de la cave. Elle revoit ce garçon, sa peau si sombre, son visage aux pommettes saillantes, il était si beau, jamais elle n'aurait espéré qu'il s'intéresse à elle, qu'il l'a regarde avec ses yeux légèrement bridés, sa bouche et ses lèvres épaisses et sa langue... sa langue qui passait de sa fente à son ventre à elle avec une espèce de frénésie bestiale. Ce garçon était si noir que sa peau luisait sous la lampe. Elle voyait son crâne rasé, lisse. Ca ressemblait à une danse, son corps dur comme du marbre, collé contre son bas ventre. Sa jambe droite cherchant à l'ouvrir. On aurait dit un enfant à son premier Noël, en train de se vautrer dans ses cadeaux, passant de l'un à l'autre avec des yeux de fous... C'est la première fois de sa vie où elle se sentait vivre... exister, au moins pour quelqu'un... au moins pour un moment...
Elle sent quand elle y repense, ses doigts larges et froids qui cherchaient une entrée dans son corps.
Elle se souvient de cette poussée d'adrénaline, puissante qui balayait tout sur son passage, la morale, la pudeur... Comme elle sentait à cet instant-là, son cœur et son âme s'ouvrir... Une vague de chaleur qui partait du cœur de ses jambes et qui montait jusqu'à sa tête, en battant la cadence à ses tempes. Son cœur qui perdait follement le rythme.
Elle n'a pas eu peur.
Elle était fascinée.
Elle avait suivi son désir.
Noir désir...
Sombre à l'intérieur comme à l'extérieur. Angela aimait les hommes sombres. Le mâle était noir. Le bien était blanc. Le blanc éblouissait les yeux. Les yeux fermés, on ne voit plus rien. La nuit étouffe les douleurs. La nuit étouffe les couleurs...
Consentante ou pas. Peu importe. Le corps parfois nous dicte d'autres lois. Un peu comme lorsque ta tête dit une chose et ton corps le contraire et ses cuisses s'ouvraient doucement. Il y avait comme une rivière qui coulait, et les doigts du garçon étaient de drôles de poissons, qui faisaient de drôles de bruits.
Elle n'avait pas peur de lui, elle l'attendait. Ca devait être lui, c'était écrit quelque part sur les murs de la cité... Marie-Ange est une pute qui s'est fait niquée par...
Elle l'avait suivi.
Elle savait bien ce qu'il voulait faire. Elle n'avait pas les détails mais elle le savait bien. Elle savait ce que les garçons qui entrainent les filles dans les caves veulent faire. Ca faisait des jours qu'il la voyait descendre l'escalier, son regard était si lourd qu'elle ne pouvait pas le regarder dans les yeux. Il ne s'est pas passé beaucoup de temps avant qu'il ne lui adresse la parole.
Quelques mots.
Un échange si succinct. Rien qu'on ne puisse retenir...
« Viens avec moi, je veux te dire quelque chose... »
Et sa main fermement qui avait saisi son bras. Elle sait très bien qu'il n'a rien à lui dire, elle aurait aimé pourtant entendre sa voix lui murmurer ce que l'on dit aux filles pour qu'elles s'ouvrent plus facilement, toute cette vaseline de logorrhée verbale en mots acidulés, doux comme du miel. Mais rien, il a juste mis son visage dans ses cheveux blonds... Il les a reniflés comme un animal. Puis ses mains sur ses fesses, sous sa robe. Son slip arraché. Son visage qui descend sur son ventre et cette langue qui la fouille, affamée. Avec cette pression presque palpable, comme s'il avait peur qu'elle parle, qu'elle lui dise non, qu'elle se sauve. Il tient son cou dans sa main. Elle a cette impression vague d'être cet animal pris au piège par le chasseur, apeuré, elle attend qu'on l'achève. Les yeux implorants pour qu'elle ne souffre pas trop longtemps.

Comment aurait-elle pu se sauver ?
Il n'y avait rien à sauver.
Elle était déjà perdue.
Elle était déjà offerte comme d'autres femmes avant elles avaient pu l'être, sacrifiées sur l'autel lancinant du désir. Entre le désir et la peur du désir. Sur les vagues, sur la houle, loin des mères tranquilles qui regardent jouer leurs enfants dans le square, si loin de cette cave sous cette lumière blafarde. Elle était dans un autre monde. Un monde où l'on peut être prise, dévastée, pénétrée, sans long discours, sans sentiment. Elle ne connaissait rien d'autre. Dans le monde d'Angela, on ne parlait pas. Les coups pleuvaient à défaut de la moindre explication. Les coups, ça fait mal mais à l'évidence c'est aussi pour certains un moyen de s'exprimer. L'amour dispose de tant de maux pour se dire, pour se donner. Son père l'aimait c'est sûr. Sans amour, on meurt. Elle n'était pas encore morte donc il l'aimait. C'était d'une logique récurrente, improbable mais récurrente.

Angela devait survivre.
Elle a la tête tournée en direction de la porte de la cave et elle entend le bruit de sa ceinture qu'il défait avec précipitation, elle sent ensuite comme un serpent qui se glisse en elle, dans la moiteur tropicale de son intimité...
Elle a peur de le regarder dans les yeux, elle a peur que tout s'arrête, que son cœur déborde.
Et l'émotion qui monte de son cœur à ses yeux, elle est incapable de lui donner un nom cependant elle connait le nom qu'elle voudrait lui donner, elle ne connait que son nom. Elle a peur que l'attention qu'il lui porte, ne s'évanouisse comme un courant d'air. Elle voudrait couvrir son visage de ses mains pendant qu'il s'écarte un instant d'elle et qu'elle offre à sa vue, son âme ou son sexe. Mais il se perd déjà en elle. Elle sent son gland à l'entrée de l'orifice, il est brûlant, circoncis, turgescent. On dirait une arme prête à exploser. On dirait une lame. Il va lui faire mal, elle le sait. Et elle va aimer avoir mal. Il la prend jusqu'à la garde, s'enfonce en elle, sans précaution, se retire et s'engouffre à nouveau par saccades pour finir dans un râle sourd contre son oreille. Quelque chose coule entre ses cuisses, c'est rouge comme du sang. C'est à cet instant que son ventre à elle, explose, comme si son plaisir a lui avait été le détonateur de son plaisir à elle. Elle finit de jouir alors qu'il est immobile en elle. Ses mains ont saisi ses hanches et le maintiennent contre son corps. Il a l'air étonné, des spasmes de son corps. Un coup d'œil rapide sur cette fille qui a l'air de prendre son pied. Il n'a jamais vu ça à l'évidence, il ne sait même pas que ça existe... Il ne sait rien des femmes sinon que l'on peut se vider dans le corps de celles qui ne savent pas dire non. Quelques secondes se passent avant qu'il ne s'écarte, la repousse, se rajuste, elle tourne la tête mais il fuit son regard et se dirige vers la porte de la cave restée entrouverte. Elle a juste le temps de voir sa silhouette de dos dans la lumière.
Ses épaules larges.
Sa nuque.
Ses fesses dans son jean.
Elle se retrouve seule, debout contre le mur, les cuisses entrouvertes, un filet de foutre qui coule d'entre ses jambes, un peu de sang poisseux qui s'y mêle. Elle avait juste eu envie de mourir, ou de vomir... Ou les deux...
Un haut le cœur.
Elle était morte à cet instant.
Elle avait pensé rester là, sans bouger, à attendre qu'il revienne. Attendre qu'il la prenne dans ses bras, qu'il lui sourit, qu'il lui passe la main dans les cheveux, qu'il lui prenne la main. Ou peut être un mot, un geste, un regard. Un baiser... Mais rien. Elle a redescendu sa robe, ramassé son slip sur le sol sale de la cave, s'est essuyée avec et a remonté l'escalier jusqu'au hall.
Il n'était plus là. Le chasseur n'était plus là. Sa robe était tâchée.

L'animal était mort.

Le chasseur était satisfait.

Un autre chasseur attendait à la même place, adossé au même mur.
Il ricanait. Il lui dit quelque chose. Elle n'entendit pas.

Abandon... abandon de l'autre... abandon de soi.

Après le désir, vient le manque. La mort continuait de rôder dans le coin. Parce que l'amour et la mort ne sont que les deux extrémités de la vie. Ils sont toujours ensemble et ne s'éloignent jamais bien loin.

Angela n'avait pas mis longtemps avant de le comprendre, de comprendre sa force, sa puissance, le rôle qu'elle avait à tenir pour satisfaire ses vices... et ceux des autres, pour satisfaire sa faim. Cette faim insatiable et dont elle ne pouvait déterminer avec précision, l'intention. De quoi avait-elle faim ? Elle aurait été incapable de le dire. Mais le sexe, l'avidité de son sexe était le signal, c'était comme un grognement sourd dans son ventre. Elle ne pouvait lui dire non. Elle ne mit pas longtemps à changer les règles du jeu et à devenir non plus la proie mais le prédateur.
Parfois la douleur est si grande, si forte, qu'elle nous laisse des traces, comme l'eau laisse des traces sur la pierre. Angela s'était prosternée sur sa douleur, elle l'avait localisée... elle était au centre de ses jambes... c'est donc là qu'elle devait se punir...
Elle savait sur le bout des doigts, l'attitude, le regard, le ton de la voix, tous ces artifices que la nature a donné aux femmes pour les rendre invulnérables... pour les rendre désirables... pour rendre les hommes fous.
Elle savait les mettre à genoux.
Elle savait se mettre à genoux.
Elle n'avait désormais plus rien à perdre.
Angela savait cultiver cette folie, c'était devenu son jardin de prédilection, elle ne pouvait plus survivre autrement. Il lui fallut bientôt sa dose quotidienne d'adrénaline comme un drogué accroché à sa seringue. Elle était accrochée à leur braguette. Sa main trouvait toujours naturellement son chemin.
Elle n'était qu'un vide... un vide à remplir... et plus les sexes défilaient, plus le vide s'agrandissait... C'était... magique. L'infini était en elle, entre ses jambes.
Un vide incommensurable, un trou que rien ne satisfait pleinement plus de quelques minutes. Le sexe était là pour la soulager, pour lui procurer cette sécurité si aléatoire, si vaine, cette certitude si folle, si indécise, si superficielle. Elle aurait pu se remplir de nourriture... elle se remplissait de foutre...
Elle allait toujours plus loin dans le recherche du plaisir et de la douleur. A se faire toujours plus mal, la douleur la première et la plus basique est celle du corps. Elle se mit à bousculer son corps, à l'ouvrir, toujours un peu plus violemment. Les enchères étaient de plus en plus hautes. Les traces de plus en plus visibles. Un homme, deux, trois, quatre. Gang bang.
Une femme, plusieurs hommes.
Sueurs, corps luisant du sperme d'inconnus. Chacun de ses orifices étaient là dans le but de satisfaire un partenaire voire deux. Mais son esprit n'était jamais rassasié. Son cœur était tellement vide... C'était une lente descente dans les bas fonds de la ville, dans la noirceur de son âme. Elle rôdait dans les lieux glauques comme une louve. Elle était là où il faisait noir, là où les limites de l'imagination s'arrêtent. Dans les déserts affectifs où traînent ceux qui souffrent, ceux qui survivent, ceux qui errent, ceux qui ont mal. Ses hanches noircies de bleus à cause de la violence des hommes qui la prenaient, debout, contre un mur... Une marionnette qui connait sur le bout des doigts, sur le bout de la langue, tous les gestes qui mènent jusqu'au plaisir.
Suspendue à leur bouche, une main fouillant entre ses cuisses... comme s'il y avait perdu quelque chose.
Comment le désir résiste t-il à l'excès...? On dirait qu'il se mute, qu'il se transforme... Au début, c'est une danse de joie, de gaité et peu à peu il devient une danse macabre... Le sexe passe de moment magique à manipulation physique. Le frottement des corps devient égratignure... L'odeur si excitante parvient à vous donner la nausée... Le sexe dénué de toutes intentions sauf orgasmiques devient stakhanoviste...
La beauté ne résiste pas à la déchéance. Le ventre douloureux, les entrailles entrouvertes... la bouche hagarde, l'œil éteint... Combien de mains qui ont trituré ses seins, combien de bassins qui ont frappé le sien, combien de bouches qui ont craché dans la sienne...
Angela n'a pas compté.
Angela n'a jamais su compter.
Angela ne comptait pour personne.
Un jour... on a tous les choix, le lendemain on n'a plus aucun choix...
L'homme ne respecte que la perfection. Une femme doit être cinglante, incisive, pointue, lucide et ne doit jamais laisser voir ses faiblesses. Ce sont les règles d'un jeu, des règles implicites mais que tout le monde connaît. Elle ne doit jamais baisser sa garde. C'est elle qui doit prendre même quand elle se laisse prendre. Elle part toujours la première et n'appartient à personne. Une faille... une seule. Et le charme est rompu. Et on ne joue plus. On se prend la réalité comme une bite dans le cul en ramassant sa savonnette dans les douches de la prison.
On devient fou.
La belle que chacun veut honorer de sa virilité devient vite, celle qui a été salie par tous... celle dont on ne veut plus que comme kleenex, celle qui sent le foutre et pour les hommes, l'odeur du foutre des autres n'est excitante que lorsqu'on le respire sur une femme que l'on a pas eu.
Angela sourit. Elle se revoit danser dans les bras de cet inconnu qui prenait ses mains et les portait à sa bouche, reniflant son odeur avec délectation.
« Tu sens bon... tu me rends fou...! »
Quelques minutes avant, elle était sous le porche de gauche, à la sortie de la boite de nuit, agenouillée devant celui dont elle léchait les couilles avec un air de petite fille qui lècherait une glace au chocolat. Un peu de son foutre, sur le bout de la langue et ses mains à elle, collantes et odorantes... qu'elle frotta contre le mur froid pour les nettoyer.

Pour une femme qui cultive les amants de passage, il y a rarement d'avenir glorieux... sauf cas de professionnelles et encore celles qui se retirent du circuit au bon moment, non, rien de bien valorisant juste une dégradation lancinante comme un arrière goût sur la langue quand le fruit est douteux...
La pomme était habitée par un ver.
Le ver était dans la pomme.
Eve devait être chassée au plus vite du paradis...
Eve devait souffrir...

Il suffit juste qu'elle baisse la garde. Il suffit juste que son cœur se fêle, et par la faille, le ver dévastateur ne tarde jamais bien longtemps à la faire tomber, à dévorer la pomme de l'intérieur. Tomber dans tous les sens du terme. Tomber de son piédestal, passer de la chasseresse à la crasseuse, tomber sous le charme d'un seul, tomber amoureuse, tomber de haut, et en effet, plus elle est haute, plus le choc est rude.
Angela était en hauteur, plus haute que toutes les autres avec leurs chaussures plate-formes. Son esprit était à mille mille au dessus du sol, au dessus de la crasse, en plein vol, en totale liberté. Elle n'avait peur de rien. Elle n'avait aucune règle sinon celles qu'elles voulaient bien se fixer. Et même ses propres règles changeaient tout le temps.
Quand elle est tombée... Ils étaient nombreux autour d'elle à l'avoir vu s'écraser comme une merde. Le message est passé comme la foudre, de bouche en bouche, comme un herpès fulgurant.
Son cœur vide s'était ouvert.
Son cœur vide était resté ouvert.
Son cœur à lui s'était aussitôt refermé comme un étau, broyant tout autour de lui, l'âme et l'amour naissant d'Angela.
Amour... elle avait si souvent entendu parler de lui...
Il était si fier de l'avoir remise à sa place... cette salope... mais pour qui s'était elle prise ? Lui devait-il quelque chose parce qu'il était entré dans sa ceinture abdominale quelques heures avant...?
Elle ne savait ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais appris.
Elle se l'était pris comme une porte dans la gueule.
Elle était tombée sous le choc.
C'était une autre douleur.
Différente.
Pas la douleur à laquelle elle s'était presque habituée. La douleur physique était presque son amie, elle lui rappelait qu'elle était en vie.
Cette douleur-là était lancinante et lui donnait une furieuse envie de se vider... de se vider de sa colère, de sa peine, de son sang. Ca lui avait donné la chiasse. Elle qui pensait que son cœur était vide. En fait, il était rempli à ras bord d'un nombre incalculable de merdes en tous genres... Comment cela avait-il pu lui arriver à elle ?
Elle ne savait pas.
L'amour et la mort sont les deux extrémités de la vie, qui a dit ça déjà ?
Elle ne savait pas non plus.
Une chose était sûre. Cette histoire avait mis le mot fin sur son histoire à elle... Elle essayait vainement de se rattraper aux branches mais c'était trop tard, le mal était fait. Les branches la déchiquetaient au passage. En tombant sur le sol son bustier s'était déchiré, un de ses seins sortait de son décolleté. Il était lourd et las... Elle n'avait pas vu le temps passer sur son corps, mais il était passé quand même... Son ventre strié de lignes blanches, elle qui n'avait pourtant jamais donné la vie, ses petites bosses sur le haut de ses cuisses. Pour la première fois, depuis longtemps, ses propres yeux s'étaient posés sur elle. Ils s'embuèrent.
Le message était passé.
Elle ne dominait plus rien, ni personne. Ceux qui la veille étaient obnubilés par son image, ceux qui la vénéraient religieusement, implorant chaque soir qu'elle veuille bien s'offrir, ceux là même ne la regardaient plus. Peut-être même qu'il y avait longtemps qu'ils ne la regardaient plus... Elle n'avait plus de goût, elle était comme les autres, voire moins que les autres. Comme un vieux jouet, qui n'a plus de pile, un vieil ours qui n'a plus d'œil et dont le remplissage fuit. L'un d'entres eux les avait vengés, vengés de leur manque de dignité, de leurs yeux larmoyants quand ils la voyaient embrasser quelqu'un d'autre, de leur égo bafoué.
Ce soir là, aucun n'a daigné la relever...
Le temps était passé...
Ils ont tourné la tête en riant.
La soirée pouvait continuer. L'alcool et la fumée pouvaient continuer à scléroser leurs âmes et leurs cœurs et à boursoufler les cicatrices.
La reine était morte...
Vive la Reine !!!
Une autre fille venait de passer la porte sous les yeux du videur... Elle avait le même regard qu'Angela. La même bouche avide. Le même cœur... vide.
Rouge sang.
Des seins fiers.
D'un coup le sol s'était ouvert sous elle, le ciel n'allait pas tarder à lui tomber sur la tête, elle avait besoin d'air. Elle avait du mal à respirer. Sa bouche cherchait de l'oxygène comme un poisson rouge hors de son bocal. Sa poitrine essayait de contenir son cœur mais son cœur tenait trop de place, il lui écrasait les poumons. Il allait exploser. Il allait exploser à la face du monde. Ses entrailles allaient s'exposer sur le bar rose Pink. Rouge sur rose...
Elle sortit, prit l'air de la nuit.
Il était 3 heures, peut-être 4.
Elle s'adossa un instant contre le mur froid et humide et se laissa glisser jusqu'au sol. Sous ses fesses dénudées, le sol était glacé. Elle frissonna de tout son être. Il se rendit compte qu'elle n'avait pas de culotte et que ses cuisses étaient écartées. Elle n'avait cependant plus la force d'avoir honte. Elle voulait juste un peu d'air. Elle voulait juste pouvoir respirer encore.
C'est à ce moment là qu'il est arrivé. Il avait un drôle de sourire qui lui tordait la face. Il avait un regard de biais et une mauvaise dentition. Un accidenté de la vie comme il y en a tant qui rôdent la nuit à la sortie des boîtes de nuit auxquelles ils n'ont pas accès. Il sentait cette odeur qu'elle n'aimait pas chez les hommes.
Une odeur de rance.
Une odeur de transpiration.
Une odeur qui disait... qu'il vivait seul. Dans un appartement sale, mal entretenu. Une odeur qui disait qu'aucune femme comme elle ne pouvait le toucher... Qu'aucune fille du tout n'aurait envie de le toucher. A part sa mère et encore.
Une sale odeur de malheur. Elle la connaissait bien cette odeur, c'était l'odeur de son père. L'odeur de sa maison quand elle était petite. L'odeur des vêtements qu'elle portait quand elle partait à l'école le matin, le ventre vide. L'odeur de ce qu'on fuit et qui un jour ou un autre vous rattrape et on vous le colle devant la figure, vous ne pouvez plus détourner les yeux. Elle était redevenue cette petite fille avec ses cheveux dans la face, ses fesses sales et ses yeux mornes et sans joie...
Elle était redevenue Marie-Ange.
Et cette odeur... c'était l'odeur de la mort.
Il était là pour elle, pour qu'elle touche le fond, pour qu'elle aille jusqu'au bout, pour que le cercle se ferme sur elle.
Elle ne savait pas faire autrement.
Alors elle s'est levée.
Il avait dû sans doute lui demander l'heure ou une cigarette. Elle avait mal entendu. Elle a baissé la tête pour regarder dans son sac. Un uppercut l'a saisi sous le menton, suivi d'un coup de tête qui lui a fracassé le nez. Elle n'a pas eu le temps de réagir, étourdie par la violence du choc. Il l'a attrapé par les cheveux.
Elle l'a suivi, en se laissant traîner.
Elle n'avait même pas à dire oui...
Elle ne savait pas de toute façon dire non...
En s'approchant de l'impasse où il traînait, son regard a été attiré par une ombre sous un porche, un de ses ex-amants qui se faisait sucer. Elle a perçu le geste de sa main qui bloquait la tête de la fille contre son sexe pour qu'elle ne prête pas attention à ce qui se passe autour d‘elle. Il l'a vue. Il a vu la mort qui rôde. Il ne viendra pas à son aide. Personne n'a jamais pu l'aider. Il va jouir dans la bouche de la fille. Il va jouir et elle va mourir.
Elle sent son cœur qui se calme... Comme s'il était apaisé. Elle n'a pas senti la lame. Elle l'a pénétrée comme aucun homme ne l'avait pénétrée auparavant. Le sang qui s'écoule de son corps est toujours aussi chaud. Il réchauffe le sol en béton.
Le soleil ne va pas tarder à apparaître.
Elle se demande si elle pourra voir le jour se lever.
Et la petite voix lui dit doucement à l'oreille que... non.

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