À l'encre du bar

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Poésie, nouvelles, slam et Spokenword. Nombreuses éditions à compte d'éditeurs Contact https://www.stephanmarylezebre.com/contact/ Mon roman "A prendre ou à laisser" est en vente sur tous ... [+]

Image de Nouvelles Renaissances - 2021
Image de Très très courts
Bien sûr, il aurait pu continuer à marcher au soleil couchant le long des bords de Loire, continuer à admirer les lumières de la ville au loin, surtout la grande roue, elle-même bien plus haute que le toit de la bibliothèque centrale, déjà fort élevée, surplombant le pont Napoléon qui enjambe le fleuve, mais il en a assez. Assez de marche, assez des faux-semblants qui depuis la mort de sa sœur, l'ont mis à plat. Sans parler de son cancer. A ces réflexions, il se sourit en son for intérieur :
« On dirait un mauvais nanar ! Ta sœur morte, toi... respire mec et arrête de ressasser le passé. Il fait doux, c'est le printemps, les gamins dorment chez leur mère. Une bière, voilà ce que tu désires le plus à cet instant, une bonne bière bien fraiche dans un endroit calme, limite serein. Oh oui, tremper tes lèvres dans la mousse onctueuse d'une guinness. Dessiner un cœur sur le dessus et, une fois la pinte descendue, retrouver la forme au fond du verre. Magie de cette bière la et pas une autre ». Il regarde autour de lui. La ville est à trois bon kilomètres. Il est à pied. De toute façon, il faudra bien qu'il se rentre à un moment ou un autre alors hop, en route. Il marche pour tenter de ne plus penser, ne plus panser.

Bien sûr, il aurait pu continuer à discourir avec son neveu et sa nièce mais ils l'ont épuisé. L'âge des questions incessantes, des questions plutôt intelligentes pour leur jeune âge, mais des questions encore et toujours. Les faux jumeaux, après l'époque des pourquoi, en sont venus aux pourquoi et comment. Lorsqu'il a raconté son après-midi à leur mère, elle a éclaté de rire. C'était la première fois depuis... Depuis que ce foutu automne leur avait enlevé la femme qu'ils aimaient le plus tous les deux. Il l'avait regardé avec tendresse. Elle avait ri, enfin ! Puis ils avaient fait venir les enfants de leur chambre et les minots avaient remis ça, s'adressant exclusivement à lui comme si, inconsciemment, ils savaient que bien fatigué, il partirait ensuite, leur laissant maman juste pour eux.

- Lui : Dis à quoi ça sert de grandir quand on est déjà adulte ?
- Être adulte petit gars c'est juste cesser de te prendre les pieds dans un cordon alors pas d'amalgame ! tu aimes quand Amal fait ses gammes ?
- Lui : Oh oui je dis toujours bravo et j'adore son piano. Dis pourquoi Jieu existe puisqu'il qu'il ne fait rien ?
- Pas Jieu, Dieu ! Parce qu'il a beaucoup de travail avec son doudou
- Lui : Et le doudou il le lave comme moi mon grigri ?
- On peut dire ça comme ça
- Elle : C'est vrai que quand on aime on souffre ?
- Ça dépend si tu tombes sur les genoux ou sur la tête
- Lui : Mais si on tombe sur les deux ?
- C'est comme les Inuits, on rentre dans son igloo
- Lui : Pour plus avoir froid ?
- On peut dire ça comme ça p'tit gars, on peut dire ça 
- Elle : Qui peut se permettre de juger les autres et décider de condamner ou pas ?
- La mélancolie gamine
- Elle : Ça représente quoi une salle avec douze chaises vides sur la scène  ? j'ai vu ça à l'école !
- Écoute, je me tais. Tu entends mon silence ?
- Lui : C'est que le pestacle a commencé ?
- Une chaise n'est vide que le temps qu'un cul de Judas vienne s'y installer
- Lui : On peut dire ça comme ça ?
- On peut !
- Elle : Quoi faire pour que les ours blancs ne meurent pas ?
- Ne pas accepter qu'ils meurent quand un bloc d'iceberg coule emportant leur territoire. Les regarder mettre leurs museaux dans leurs pattes et pleurer doucement sans bruit avec eux
- Elle : Que veut dire pardon quand on dit excuses moi ?
- Tout est affaire de doigté. Excuse-moi devient vite je m'excuse. Pardon est plus fort. On ne dit pas je me pardonne pour s'excuser
- Lui : Bin si dans des livres c'est écrit "Jieu me pardonne". Ils disent des bêtises dans les livres ?
- Tu as tout compris. Viens m'embrasser
- Lui : Elle est où maman Mona ?
- Pas loin. L'une est restée ici pour vous et l'autre est partie là-bas. Cesse de regarder au loin, elle va revenir c'est promis
- Lui : C'est où là-bas ?
- Loin dans le ciel gamin, très loin. Tu la reverras ne t'en fais pas mais quand l'avion se posera sur le tarmac, ta main pourra enfin lâcher ta tête et nous serons là pour te voir danser à la kermesse de ton école
- Lui : Et maman Mona ? Elle viendra aussi ?
- On peut dire ça comme ça. Fermez les yeux et regardez la, vous voyez bien qu'elle est toujours là
- Elle : Donc on va tous mourir ?
- Inévitable et aussi basique que 2 et 2 font 4. Mais avant de mourir tu vieillis. Alors tu veux cibler tes souvenirs et remonter le temps avant, puis la mélancolie s'installe très, trop tard
- Lui : Je peux demander à mon grigri avant qu'il soit trop tard si je comprends ce que tu dis ?
- Elle : La mélancolie c'est quand t'es malheureux ?
- Oui ! On peut dire ça comme ça
- Elle : Dis comment fait la terre pour tourner sans donner envie de vomir ?
- C'est dans la tête. Tu fixes un point sur le mur en face et au lieu de foncer dessus, tu imagines ce qu'il y a derrière. Puis tu fais le tour
- Elle : Les anges ils volent et donc ils ne foncent pas dans le mur ? On peut dire ça comme ça ?
- On peut dire ça comme ça les enfants, on peut dire ça comme ça...

Il est partit. Attablé à l'encre du bar, il songe à ce printemps qu'il va tant aimer, qui va le métamorphoser. Il ne focalise pas sur ce monde égoïste empreint du rougeoiement abrasif des extrémismes non, il pense à cette saison 2021 qu'il a désiré par-dessus tout. Il ne regarde ni n'entend rien d'autre que cette flamme allumée en lui. Pendant un an, il a espéré ce renouveau pour ressentir la puissante alternative que la nature offre entre la vie et la mort. Près de lui, quasiment aux portes de l'Olympe, il a enfin découvert la philosophie dans l'acte d'aimer. Il se souvient de cette journée où à moitié grisé, il a marché dans la rue en titubant, haranguant le passant d'un son formidable ! Instantanément tout était devenu lumineux, extatique. Il ne peut pas s'empêcher de sourire. Une femme s'assied auprès de lui au comptoir, subjuguée. « How are you ? » lui demande-t-elle. Il la regarde, fond dans ses yeux et murmure d'une voix presque adolescente « Perfect day ! » puis il revient à lui, en lui. Il a par la beauté de son regard posé sur le monde, atteint un niveau quasi surhumain qui a défié la faucheuse. A son contact, il a saisi la pureté de l'instant, dépoussiéré de son passé et point encore dans le futur, simplement vivre dans le présent. Heureux, il se sent la force d'écrire à la vie de la main gauche pour lui dire « J'T'aime tellement ». Le printemps 2021 va lui offrir la dimension inaltérable du sentiment d'être vivant. Il ressent encore de façon épidermique les émotions très fortes tant il a eu peur de se perdre, condamné à mourir avant la fin de 2020.

Très intériorisé, en dehors de la réalité ambiante, loin d'une femme assise auprès de lui à l'encre du bar, il écoute inlassablement la progression harmonique de la vie victorieuse sur la mort. Tel un hymne à la joie, celui de Beethoven peut-être, la faucheuse a fini par passer son chemin. Il entend à nouveau la musique mélodieuse des sirènes mythologiques accompagnant le voyageur perdu dans les limbes obscurs de l'oubli. Elles lui ont naturellement signifié qu'il y a une jonction quasi empathique entre l'amour absolu et la vie. Encouragé par leurs chants harmonieux, il a pensé différemment. Lentement il s'est élevé dans l'éther si subtil de la tranquille certitude que pour une seconde d'amour, la vie a un sens que seul l'amant philosophe peut appréhender. Elles l'ont convaincu que la sève des verbes « aimer vivre » le nourrissait et l'aidait à s'exhausser jusqu'à toucher du bout des doigts le royaume des divinités.

A l'encre du bar, il commande une autre guinness qui va l'isoler un peu plus de cet univers si décalé que d'aucuns nomment la modernité. Il boit son verre en une fois et repart serein à la rencontre d'Hypérion. Il ressent un besoin viscéral de lui dire « J'ai mis des mots » puis après un silence, le temps d'une respiration, reprendre sa phrase « J'ai mis des mots sur ma douleur ». Il se sourit. Métamorphosé, il a gagné. Il est vivant.
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Les Histoires de RAC · il y a
Intéressant et bien mené ♫
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Stéphan Mary · il y a
Merci beaucoup