A la tombée de la brume

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La science ne m'a jamais surpris. Enfin, presque jamais. Peut-être au tout début de ma vie, mais je ne savais pas ce que c'était, la science, ça ne peut pas compter. Non. Tout est science, d'une manière ou d'une autre.

Encore un colloque qui se termine, encore de la route à faire, pour changer. Train-train habituel en somme. Que ne faut-il pas faire pour avoir des contacts et des financeurs... Tiens, j'ai oublié d'enlever mon badge erroné en partant. Les organisateurs se sont encore trompé en écrivant mon nom. Docteur Victor au lieu de Viitor. Rien de nouveau à l'horizon.

Sans compter que l'horizon, actuellement, n'existe pas. Du moins, il doit se cacher dans cet épais nuage de brume. Manquerait plus qu'il soit givrant.

Il est où, mon portable ? Je dois prévenir Hâl que je serais en retard. Foutue visibilité. J'ai dû le laisser dans mon sac, sur le siège passager. Ah, ce n'est pas bien ce que je fais, là, je vois plus la route. Bon, ce n'est pas comme si quelqu'un allait traîner dehors par ce t...

Oh bordel c'était quoi ça ! Heureusement que j'ai de bons freins ! Un coup d’œil dans le rétro. Ça se rapproche, ça vient me voir. Ah ! Ça passe dans mon angle mort. Baisse la fenêtre pour mieux distinguer. C'est...

- Je vous ai surpris, je crois !
- Je vous confirme !

Ce jeune homme qui me parle est habillé de manière étrange, non ? Ce n'est pas vraiment la mode du moment, comme dirait Liamm. Après, c'est très fluo, cela m'a tout de même permis de le voir, on ne va pas se plaindre.

- Vous pouvez me déposer à Metropolis ?
- Euh... Oui, bien sûr, si c'est dans ma direction.

Il rit ? Après tout, si nous étions sur la même route, c'est que cela doit être la direction. Metropolis ? Jamais entendu parlé. Cela doit être le surnom donné par les gens du coin à la ville la plus proche. Un hommage à Fritz Lang peut-être ? Ou à Superman, qui sait ?

Mais... C'est moi ou son blouson vient de s'éteindre à peine rentrer dans la voiture ? C'est fou, ce que l'on peut faire aujourd'hui.

- C'est nouveau, comme habit ?
- C'est cela, moquez-vous, j'ai l'habitude ! En tout cas, c'est plus récent que cette antiquité !
- Pardon ?

Il vient de me dire que ma voiture, qui a à peine quatre mois, est dépassée ? Mais c'est qui ce...

- Et vous faîtes quoi dans la vie, Docteur Victor ?
- Eh bien, quand je ne ramasse pas d'auto-stoppeur, je participe à des congrès scientifiques et j'écris de temps en temps des articles.

Il rit de nouveau. Bon, il devrait au moins être de bonne compagnie. Oh, en fait non. Quel bavard ! Il croit vraiment que sa vie d'étudiant m'intéresse ? En plus, d'une université que je ne connais pas, sans doute de seconde zone, vu son nom ? Et quoi, son skateboard ? Il est « tombé en panne » ? Effectivement, il lui manque les roues de chaque côté, difficile de pouvoir faire quelque chose avec, mais de là à dire « tombé en panne » comme pour une voiture... Le voyage va être long...

Ah ! Finalement, des lumières au loin. Des lumières étonnamment hautes, d'ailleurs. Des tours d'usines ? Je pensais qu'il n'y avait que des champs ici ? Ou alors, je n'ai pas pris le même chemin qu'à l'aller ? Foutu brouillard.

- On arrive !
- Ah, c'est ça alors Metropolis !
- Bien sûr, qu'est-ce que vous voulez que cela soit d'autre ?
- Hum... Bref, de toute façon, ce n'est pas mon chemin, je vais vous déposer là, à côté du poteau cassé.
- Comme vous le souhaitez ! Ça me va très bien ! En tout cas, merci de m'avoir avancé, Docteur Victor !
- De rien, ce fut un plaisir. Ah, au fait, je ne suis pas le docteur Victor, mais Viitor. Je sais, le badge est faussé.
- Docteur... Viitor ?

Allez, j'ai encore beaucoup de route à faire, on va raccourcir les adieux ! Un coup d’œil dans le rétro, une nouvelle fois. Il n'a pas bougé d'un iota, mais son blouson s'est à nouveau allumé.

Bon, ça fait combien de kilomètres que je suis dans ce brouillard ? Ça commence à bien faire ! Ah ! Suffit que je le dise pour que le soleil commence à pointer son nez ! Et une station-service aussi ! Parfait ! Une pause s'impose !

On ne peut pas dire que cela grouille de monde dans le coin. Hum, des sachets périmés de nourriture... Vive l’hygiène... J'espère que le kawa est au moins correct ici.

- Un café, s'il vous plaît. Corsé.
- Et un café, un ! Ça fait plaisir de voir quelqu'un qui s'arrête dans le coin, c'est rare !
- Pourtant, avec l'usine, ça doit bien attirer le travail, non ?
- Quelle usine ? Ah ah ah ! S'il y avait une usine dans le coin, on le saurait ! Ça fait trente ans que j'habite la région, et j'ai surtout croisé des vaches et des moutons !

Il se fiche de moi, ou bien ? Et mon portable qui sonne au même moment, évidemment. Enfin, qui sonne, qui sature plutôt. Douze SMS d'un coup, plusieurs de Hâl. C'est vrai que, du coup, j'ai oublié de l'appeler quand j'étais avec l'autre. Par contre, certains datent d'il y a quelques heures déjà, quand j'étais au colloque. Mon téléphone bugge, j'ai l'impression qu'il est repassé en horaire d'été. C'est bizarre ça. Ou alors...

- Votre horloge est à l'heure ?
- Évidemment ! Elle est synchronisée avec l'Internet, même !

Non mais, c'est simplement impossible. Je ne peux pas être parti depuis cinq heures, j'ai roulé à peine deux heures ! Je veux bien que le temps passe plus lentement lorsqu'on parle, mais tout de même !

- Bonne journée !

Pas la peine d'attendre la réponse. Je veux en avoir le cœur net. Hâl et Liamm attendront. Je vais refaire le trajet en sens inverse.

Si cela fait vraiment cinq heures que je roule, c'est sans doute pour cela que le gars de la station-service ne connaissait pas d'usine dans le coin. Et puis, je ne devais pas capter le réseau avec mon téléphone dans ce coin paumé. Ça ne peut être que ça.

Ça ne peut être que ça.

Ça ne peut être que ça.

Une heure que je roule, et toujours pas d'usine.

Ça ne peut être que ça.

Deux heures que je roule, et toujours pas d'usine.

Ça ne peut être que ça.

Trois heures que je roule, et toujours pas d'usine.

Ça ne peut...

C'est le poteau, enfin je crois. Difficile à dire, il est intact. Ça ne peut pas être lui. J'ai le sentiment que si, pourtant. Est-ce que je deviens fou ? Dans tous les cas, je n'ai traversé que des zones rurales. Alors, d'où venaient ces lumières ?

La science ne m'avait jamais surpris. Jusqu'à aujourd'hui. Tout est science, d'une façon ou d'une autre. Je crois que je tiens un nouveau sujet d'article.
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