50€, ou le Syndrome du Froid

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Alors, c’est comme ça que tout doit finir. Au bout de quarante-neuf ans d’une vie misérable. Sans voir un autre bout du tunnel que le fond obscur du lac glacé. Dans ce froid général. Dans cette eau avoisinant sans doute les zéros.

Personne pour me sauver, et pour quoi faire ? L’homme qui me poursuivait a fui depuis longtemps, forcément. Il n’est pas fou, lui, il n’aurait jamais tenté de traverser la fine glace qui séparait les deux bords. Et ce n’est pas moi qui vais pouvoir m’en sortir par moi-même. Il aurait fallu que je sois plus forte. Ou que je sache nager. Inutile de battre des pieds et des mains, alors pourquoi j’insiste jusqu’à user de mes dernières forces ?

Qui va me retrouver ? Va-t-on déjà me chercher ? Personne n’y pensera. Personne. Peut-on seulement comprendre mon calvaire ? Et je ne parle pas que de maintenant.

Ça caille davantage. Moins cinq, à la louche. Je ne sens plus le bout de mes doigts. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour une cigarette... Rare plaisir coupable pour un peu de chaleur. Mais bon, une cigarette dans l’eau, difficile de l’allumer.

Ou un peu d’alcool. Pourquoi pas un vieux pinard ou une bouteille de whisky ? Une bière tiens. Non, la seule pression que j’ai, c’est celle de l’eau sur mes épaules, de plus en plus forte. De toute façon, ce n’est pas pour moi, ça, j’ai déjà vu les ravages que cela causait. Ma mère disait bien que ça la réchauffait, et pas besoin d’un quelconque feu pour en consommer. C’est plutôt l’inverse même, elle consommait pour avoir le feu. Sa cirrhose l’a remercié d’ailleurs.

J’aurais pu demander conseil à mon père sinon. Après tout, il est sauveteur secouriste. Ou bien maître nageur. Enfin, un métier où on doit bien savoir nager. Mais bon, hier, il était chirurgien. C’est au moins ça, l’avantage de ne pas le connaître, ce père, d’en faire ce que l’on veut, quand on veut. Ça m’arrangeait bien à ce moment-là. Ça m’arrangerait bien aujourd’hui aussi. Le pompier, pas le charcutier. Faut suivre un peu.

Je débloque complètement. Ça doit être les moins dix, facile. Mes mains deviennent de plus en plus bleues. C’est tout ce que j’arrive à distinguer dans cette obscurité, ça et... pourquoi ne vois-je plus ces petites bulles au-dessus de ma tête ? N’ai-je déjà plus d’air ? C’est ça, se noyer alors ? Je pensais que cela serait plus difficile. Au final, c’est surtout très long. Et froid. Mon sang remonte, je le sens. Qu’on en finisse. Ces dernières secondes ne vont pas changer la donne. Il paraît que l’on voit défiler toute sa vie dans ces instants-là, alors pourquoi ne vois-je rien ? Je n’en ai pas eu, de vie ? Mais est-ce vraiment ma faute, à moi qui n’ai connu que la rue depuis toujours ?

J’ai sans cesse dû lutter pour survivre, alors une vie... Ça aurait pu être bien en fait, j’aurais pu être comme ces messieurs-dames, à courir tout le temps, à n’avoir jamais le temps, d’ailleurs. Ils sont exténués. Moi aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Je ne sais pas qui vit réellement finalement. Eux ou moi ? À froid, aucun des deux peut-être. Ah ah. À froid.

Je suis en train d’y passer, et je pense encore à ce que je n’ai pas eu. Un toit déjà, de l’aide... Non, c’est faux. L’assistante sociale, tiens. Elle était sympa, même si elle ne pouvait pas vraiment faire grand-chose au final. Elle m’a permis d’avoir une adresse fixe pour les courriers, c’est toujours ça de pris. Moi, je peux dormir dehors, mes lettres au chaud.

Bizarre, je ressens à nouveau de la chaleur dans le bas de mon ventre. Est-ce parce que je pense à quelque chose d’un peu humain, ou bien que ma vessie m’a lâché ? Dans tous les cas, je prends.

De l’humain... Oh, Sekou ! Comment oublier ton sourire charmeur ? Tu nous faisais voyager dans ton pays, par l’admiration que tu lui portais, malgré l’horreur qui s’y déroulait. C’est vrai que ce n’était pas la même chienlit, mais on partageait finalement nos malheurs. C’était tellement bon de se sentir écoutée, et de voir dans ton regard plein d’espoir que le plaisir était dans les deux sens. Tu disais que tu y retournerais un jour, tu ne pensais pas que ça serait si tôt. Deux places en moins nécessaires dans les centres, faudrait-il déjà qu’il y en ait, de la place.

Je n’ai même pas pu lui dire au revoir. À lui comme aux autres d’ailleurs. La tournée d’adieu aurait été courte de toute façon dans tous les cas. Aya, Fatou et Razane. On ne se parlait pas vraiment, juste un bonjour de loin lorsque l’on se changeait dans les vestiaires de la boîte. Au moins, on se respectait. Enfin je crois. Vous rigoliez bien ensemble en tout cas, et ce n’était pas de moi. Je n’en demandais pas plus, au fond.

En parlant de fond, l’aurais-je atteint ? D’où sortirait cette vase qui me fouette le visage, sinon ? Je pensais le lac plus profond, comme quoi. Je viens de réaliser que je n’ai même pas perçu l’impact. Mes jambes ne ressentent plus rien. Le froid comme le chaud. Je n’éprouve plus rien. Je ne suis plus qu’un morceau de viande. Ça doit être cette flotte à moins quinze. Forcément.

Pourquoi cela met si longtemps ? Eh oh, Dieu ? Tu Regardes ailleurs, encore ? Tu fais comme toutes tes ouailles ? Je fais partie de leur paysage depuis des lustres. La pire chose pour eux serait de devenir moi, alors Fais-moi disparaître. Si je ne suis plus visible, plus de problème. Il paraît.

Je veux encore sentir un peu de chaleur, par pitié. Juste un peu. Après toutes ces années de galère, j’avais enfin une porte de sortie avec ce boulot. Qu’est-ce que j’ai pu l’apprécier, cette douche chaude après le travail ! Là, tout de suite, j’aurais envie de moins d’eau autour de moi, c’est sûr. Le contexte, quoi.

Le salaire n’était pas assez pour vivre décemment, mais je n’avais jamais eu autant non plus. Et c’était plus rentable que mendier. Sans doute moins dégradant aussi, même si avec le temps, c’est devenu le dernier de mes soucis. Si seulement il n’y avait pas eu ce foutu uniforme.

L’eau de javel, ça lave tout, même les couleurs. Je vois bien que les grandes pontes ne savent pas ce que c’est que de nettoyer. Après tout, ils nous payent pour ça. Mais il faut être sacrément abruti pour choisir un uniforme qui s’abime facilement. Ou alors très manipulateur, quand on remarque la caution dessus. Peut-être les deux, cette fois-ci. Ah ah. À froid. C’était drôle quand même.

Évidemment, ça n’a pas manqué. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre, que de l’amener avec moi en partant du boulot, pour tenter de sauver les meubles. Je ne pouvais pas en demander un nouveau, caution oblige. Et je ne pouvais pas l’échanger discrètement avec celui d’une collègue. Ça ne se fait pas, voyons. Non, je plaisante, je ne connais juste pas la combinaison de leur casier.

Je savais pourtant que le quartier du teinturier était malfamé la nuit, mais je n’avais pas le choix. Pourquoi a-t-il fallu que je croise ce mec et qu’il me suive  ? Je les connais, ces gens-là, ils ne veulent qu’assouvir leur besoin. Ce n’est pas comme si c’était la première fois. Je n’ai plus douze ans, hein.

Je ne pouvais pas faire autre chose que filer à toute vitesse, mais je ne connaissais pas bien le quartier. Lui, si. Il allait me rattraper. J’étais presque à sa merci. Mais ce soir, je voulais fuir. Je suis fatiguée de subir. C’est tout. Même si ça devait dire risquer de traverser le lac à pied. Pourquoi la glace a-t-elle choisi de se fendre pile à l’endroit où je passais ? Et pourquoi, malgré mon corps rachitique, a-t-elle décidé de céder sous mes pieds ?

Et pourquoi tout ça, au final ? Pour ne pas avoir à payer cette foutue caution de cinquante euros ? C’est ça, ce que valait ma foutue vie ?

Mais bordel, quand est-ce que je vais enfin mourir ? Je n’ai plus d’oxygène depuis longtemps maintenant, éteins-toi, cœur fatigué ! Tout le reste est déjà tétanisé depuis des lustres, on n’attend plus que toi ! Et puis, éteins la lumière en partant, s’il te plaît. Je crois que je n’ai plus jamais envie d’être ici. Le froid l’a emporté. Il faut savoir sortir par le haut, même quand on est tout en bas.
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