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Hécate XIII

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Sur notre Monde la Dernière Guerre s'est engagée.
Et nos morts, pourtant à terre, se sont tous relevés.
Un raz de marée, une vague de cadavres sans cesse nourrie, grandissante et affamée.
Au milieu de la débâcle nos mains se sont déliées. On m'a arrachée à toi. Le flot des corps était trop fort, nous n'avons pas pu lutter et nous avons été séparés.

Ils ont voulu que j'embarque sur ces paquebots bondés. Quitter les terres, partir, fuir "notre ici".
C'était hors de question.
Une erreur sur l'eau et nous étions tous perdus. Une erreur d'analyse de sécurité et ce bateau deviendrait un tombeau. Monter à bord pour périr ?
C'était surtout hors de question que je m'en aille sans tenter de te retrouver.

Je me suis accrochée à nos souvenirs, à notre nid, à notre tanière.
Jusqu'à ce la terre, peu à peu, se transforme en paysage lunaire.
Des feux mourants, des cendres, des ruines et des décombres. Ce silence oppressant. Personne ne sait ce que c'est. Ce silence. Ce gris. Cette angoisse. Le monde était si bruyant. Le silence était un fantasme et un luxe. Personne ne sait...
Et puis soudain tout devient assourdissant à cause des hurlements. Des grondements. Des luttes. Des assauts.
Toutes ces foutues nuits terrée. A tenter de ne pas perdre la raison au milieu du silence ou au contraire des déferlements.
Ils grattent, ils errent en hordes, ils grondent. Et moi je m'entête à rester en vie, à rester humaine.
De toute façon quel autre choix s'offre à moi ?
Ils sont presque tous partis d'une manière ou d'une autre, ventre à terre. J'ai laissé passer ma chance et il est trop tard. Et toi ?
Ceux qui restent sont peut être encore plus dangereux. Des groupuscules violents, sans lois, sans pitié et sans espoir.
Je m'en cache aussi. Je me cache de tout. Et toi ? Une humaine ai-je dit ? Une bête apeurée oui. Je m'épuise à survivre à l'instinct.

Mais j'ai quand même avancé... estropiée, blessée, éreintée.
J'ai avancé des années me sachant seule et condamnée. Avec ce foutu espoir au creux de l'âme: je vais me réveiller? Nous allons vaincre ! Tout renaîtra, oui, et tu seras là.

Je t'ai inlassablement cherché.
Tracé, pisté, prié, hurlé...
Je me suis raccrochée à nos souvenirs. Comme à un rocher, à une bouée, pour éviter de sombrer dans la folie.
Elle menaçait de me gagner. Ce gris obsédant, partout. Ce combat. L' harrassement.

J'ai marché seule si longtemps, contemplant la fin de l'Humanité. Des jours, des nuits. J'ai cessé de compter. J'ai cessé de lutter.
J'ai laissé l'Apocalypse abattre sa marque sur le monde.


Un jour pourtant j'ai basculé. La bête terrorisée que j'étais a laissé sa place quelque secondes à l'ancienne humaine. Un éclair de lucidité. Une prise de conscience. L'instinct de survie s'est tu.
Bien.... Qu'on me donne juste une place d'où contempler la chute.
Regarder l'espèce mourir plutôt que continuer la lutte.
J'ai cherché un point culminant d'où me jeter.
Une place de choix pour m'élancer.
Trouver une place où atterrir, m'endormir sans cette peur au ventre. Dans la douleur oui peut être, mais pitié, m'éteindre à tout jamais...

Une église s'est dressé devant moi. Une église et son clocher.
J'ai pénétré ce lieu mystique froid et vide. J'ai rampé sur ses pavés.
J'ai élevé une dernière prière à ses statues emmurées:
"Je veux une dernière fois voler et atterrir brutalement à tout jamais."

Mais au bout de la nef une ombre s'est glissée. Une ombre qui ressemblait à un souvenir que j'avais longtemps cherché.
Je crois que mon coeur va exploser. Ma raison déraille ça y est ! C'est impossible.
Mais je cours déjà vers cette silhouette, grande et sombre.
J'ai appris à me mouvoir sans bruit et la silhouette marche vers la sacristie.
J'entends une porte claquer. Du mouvement ! Ça fait si longtemps que je n'ai pas parlé, si longtemps que je vis dans ce silence qui garantis ma sécurité qu'aucun son ne sors de ma bouche.
Je me fonds entre les rangées de bancs. Je manque de glisser. J'ai l'impression de flotter et en même temps un poids m'opresse la poitrine.
Putain d'espoir ! J'ai du mal à respirer.
J'empoigne le battant de cette pièce où tu as disparu à nouveau.
Non pas deux fois ! Tu es là, je t'ai retrouvé ! Je veux me fondre dans tes bras. Je veux de la vie. Je te veux toi. Je n'aurais donc pas pris la mauvaise décision.
Le battant, la poignée... Je sens un courant d'air. Une fenêtre ouverte ? Ce claquement ça n'était que le vent ?
Le battant, la poignée et enfin... la porte. Lourde, massive, sculptée.
Je la prends à pleine main pour la faire pivoter.
Je t'aperçois, de dos. A contre jour. Ton ombre gigantesque.
Tes bras sont le bout du chemin ! Je tends les miens vers toi.
Un grondement sourd s'échappe de ma gorge. Je prononce ton nom.
Un grognement répond à mon appel.
Tu fais volte face et je croise ton regard bleu.
Mon Dieu !..
Tes bras sont bien le bout du chemin. Tes bras sont le bout du chemin et je vais m'y éteindre.
Tu me serres une dernière fois et je m'y réfugie, résignée.
Tes bras sont le bout du chemin. Tes bras sont ma dernière demeure et tu vas me dévorer.
La porte se referme en grinçant sur nos corps enlacés.
Je meurs de t'avoir enfin retrouvé.
Mourir à tes côtés.
Je vais pouvoir t'aimer à en mourir dans l'éternité.

PRIX

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Patrick Peronne · il y a
En vous lisant, j'ai pensé à "La route" de Cormac McCarthy, au film - Le livre d'Eli -, dans sa quête de LE retrouver, il y avait des accents Atwoodiens et la fin plus lyrique et mystique m'a ramené à Graham Greene. Merci pour cette joli balade au pays de ceux qui savent écrire. ***** pour votre excellent texte.
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Medulla Oblongata · il y a
Déclamation ténébreuse d'un thème épineux, la forme est très originale et le style flamboyant ! Toutes mes voix et vœux de réussite pour votre texte!
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Hécate XIII · il y a
Ça me touche. C'est gentil 😊
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Nathaliedk · il y a
Très poignant...
👏👏👏👍👍👍

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Hécate XIII · il y a
❤️💕💞
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Yves Le Gouelan · il y a
La fin de l'humanité pourrait ressembler à ça et à l'errance de quelques survivants.
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Hécate XIII · il y a
En effet. Prochaine guerre bactériologique ? 👽
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Cristo · il y a
superbe texte sur fond d'holocauste terrestre, soumission puis révolte et quête de l'amour humain dans le lieu du divin.
On ne peut qu'adhérer
mes 5 voix
ma participation
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Elisabeth Marchand · il y a
+5 ... le but est atteint... adieu!
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Hécate XIII · il y a
Je vous ai tuée ? 🤔😱😂
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Elisabeth Marchand · il y a
Non... je disais adieu à votre héro!ine !!
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Hécate XIII · il y a
🍁R. I. P
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Thierry Mulot · il y a
Trop peu de lectures pour un texte qui vaut vraiment le détour.
ça me rappelle un truc que j'avais fait il y a 2 ans :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/migration-11

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Hécate XIII · il y a
En effet, nos textes se font écho! 😉
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Laetitia Gand · il y a
un monde étrange, inhumain, glauque et oppressant. Belle approche du thème. Merci :) Mes votes !!
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Cristina sabaudia · il y a
Quelle flamboyance ! on se laisse emporter dans ce tourbillon qu'une certaine sérénité apaise finalement .... De l'espoir dans le cauchemar... la vraie plume d'Hécate ! Cristina Sabaudia
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Hécate XIII · il y a
Ma plume n'est jamais très gaie 😉❤️
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Frédéric Bernard · il y a
De sanglantes retrouvailles dans un contexte de fin du monde. J'aime beaucoup le frisson provoqué par ces ambiances où l'ancien monde s'effondre mais essaie désespérément de trouver des solutions : bateaux qui fuient, camps de survivants... Ici, une dimension très romantique s'ajoute à l'horreur, le personnage reste cohérent avec ses valeurs jusque au bout.
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