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Zones retirées

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Prijgany

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Avide de découvertes atypiques, après une marche exténuante sous un soleil de plomb en terrain aride, puis une progression irrégulière semée d’embûches dans une jungle hostile, piolet de montagnard entrecroisé dans l'havresac, machette primitive en action, enfin, la raréfaction des grands végétaux vous annonce le terme de vos efforts, autrement dit, une entrée dans un aspect totalement méconnu de votre environnement habituel.

Mais prudence ; les ultimes pas dans ce milieu inamical peuvent s'avérer les derniers de votre existence.

Enfin, voici le dernier buisson. Le traverser vous titille... mais aussi une piqûre de moustique.

Pourquoi résister à ces deux tentations ?
L'être humain voyageur est téméraire, n'est-il pas ?
Et puis il est jouissif de se gratter.

Tel un chirurgien se préparant à une intervention, vous sortez des gants caoutchoutés de votre poche kangourou, tout en abreuvant de mots grossiers les moustiques environnants. Alors, précautionneusement, vous écartez les derniers végétaux...

Là... cet éblouissement devant tant de beauté. Votre enthousiasme exhale des centaines de « merci mon Dieu » dans l'atmosphère, et vous incite à accomplir le ninety nine, cette figure de hip-hop ressemblant à un poirier.

Grâce à un monocle muni d'un rebord galerie, vous venez de lire sur un panneau : village lacustre de Horme-sur-Londrain - police verdana, une de vos préférez sur votre pc -.

Ces petites barques bâties à la force du poignet, ces pontons, ces pétunias, ces narcisses ornant les berges, ces enfants nus, piquant à tour de rôle une tête dans l'eau boueuse... et puis ce totem non sacrificiel sculpté à la main, ornant la grand-place du village...

Quelle félicité !

Un drapeau imparfait, tant sa structure aurait de quoi étonner un professeur de géométrie aimant se complaire avec la photo de Pythagore sur le recto de son tee-shirt, stationne au sommet du cabanon le plus élevé. Vert lorsque le bain est autorisé, c'est-à-dire deux heures après le déjeuner.
Comme il est commode, ce village ; et surtout, sécurisant, lorsque le temps devient maussade, annonçant un reflux violent de la marée.

N'écoutant à ce moment-là que leur courage, voilà les hommes sélectionnés parmi les plus robustes, plongeant dans une eau saumâtre à terrifier le plus téméraire des poissons abyssal, afin d'ôter les puissantes poutres de bois enfoncées dans la vasière.
Et bientôt, comme par miracle, toutes les maisons se dandinent, tels des canards jaunes dans un jeu enfantin de fête foraine.

Mais pour autant, n'allez pas croire que le village se trouve tiré d'affaire. Il faut encore s'armer de courage, et surtout de pagaies solides en bois local, afin d'amener ce qui le constitue vers des horizons plus cléments - en général, un petit périple de trois ou quatre mille mètres suffi amplement, pus-je constater -.

Cela dit, vivre en permanence dans un village lacustre déplacé ou non, ne s'avère pas aussi paradisiaque qu'on pourrait l'entendre ou le lire - maints écrits sur le néolithique l'atteste -. Ainsi, à force de prendre de la graine sur le plan intellectuel, nos amis antédiluviens finirent par abandonner ce genre de campement.

J'ai moi aussi fait l'expérience du village lacustre il y a maintenant quelques centaines de milliers d'années, et je peux vous dire que je ne suis pas resté plus de trois semaines dans ces maisons, de construction aléatoire, et ce pour des raisons compréhensibles : supporter le clapot de l'eau de jour comme de nuit devient vite insupportable. Et puis, manger du poisson chaque jour... Ces préparations me causèrent des démangeaisons intenses, tel le psoriasis, sur les jambes, le ventre, le dos, les avants-bras et les joues. Véritablement, des individus ne possédant pas même un brevet de cuisine, préparaient ces filets à l'emporte pièce.

M'en empiffrant quand même, puisque cette nourriture constitue comme la pain en France, les pâtes chez l'italien, le riz chez l'asiatique, et les animaux marins chez l'esquimau, l'aliment principal, je me vis affublé de coliques extraordinairement dérangeantes à différents moments de la journée, et fus contraint de rejeter dans une eau verdoyante où vaquaient ça et là quelques nénuphars géants, une bonne partie de mes horribles festins.

Dépité, j'ai donc fini donc par regagner à la nage un village mieux agencé, slalomant entre bois dérivants, crocodiles itinérants, canardage de singes hurleurs, et autres jeunes boas rejetés par leur mère pour non respect des traditions. Encore il me fallut marcher des jours et des jours, pour retrouver un univers autrement plus attractif, celui de la civilisation.
Là ce fut une nouvelle fois accablant, je vous le certifie, traînant des pieds devenus sanguinolents au cours des derniers kilomètres.

Enfin, les derniers massifs de végétaux apparurent, puis les tentes jaunes et bleues du camp principal, et enfin, des hommes tatoués, cravatés, bien chaussés, équipés de téléphones frappés des marques les plus prestigieuses.

Par conséquent, à ces agences de voyage qui sur leurs prospectus, proposent aux hommes préhistoriques de quitter bois et marais pour s'expatrier dans des villages lacustres, afin de découvrir de nouvelles distractions et une source de vie originale, je leur dis vaillamment : paroles de copain, réfléchissez avant de signer. Vivre pleinement le bon feu d’antan au cœur de la forêt et la bonne cuisse de cerf rôtie à flanc de coteau, peut s'avérer enthousiasmant, mais séjourner dans des villages lacustres durant plusieurs mois... j'en suis pour ma part totalement réfractaire, jusqu'à crier haro sur certaines agences ayant pignon sur rue.
Un ami me suggéra d'ailleurs qu'on devrait les trouver dans des impasses, à l'image de ce qu'ils proposent à une clientèle exaltée par l'idée de pouvoir vivre au moins une fois dans leur vie, ces moments de tâtonnements qui précédèrent l'apparition de découverte scientifique ou technique.
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