Zone

il y a
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Il y a des jours où l’on succombe à cette idiotie qui nous mène dans les zones périphériques de nos villes.
Hier, j’avais une sorte de cafard immense, grignotant mon âme bleue et personne ne répondait à mes appels. Cette angoisse indéfinissable, ce sentiment de vacuité totale m’étreint parfois et je comprends tellement le désespoir de ceux qui n’en peuvent plus et décident tout simplement de s’arrêter là.
On entrevoit l’absence de sens, l’impossibilité de vaincre le temps, la déchéance, la mort et on se dit alors « À quoi bon ? »
Moi dans ces cas-là, je prends ma bagnole et je file. Assez loin de la maison. Le trajet déjà me calme. Les feux rouges m’agacent et me reconnectent.

J’arrive dans une Zone qu’une Nationale qui n’en finit plus traverse en sa partie médiane.
Le long des deux voies limitées à 70, des enseignes font le tapin.
Elles cherchent à vous rabattre vers ces entrepôts aux couleurs saturées et désordonnées, cacophonie rythmique.
Attendent en rangs serrés les pièges à ménage en début de vie à deux : hangars qui déversent leurs lits en mélaminé, leurs canapés modulables, leurs penderies évolutives, leurs rouleaux de tissus sublimes ou vulgaires, leurs pneus, leurs vis, leurs lampes à poser, à fixer, leurs trouvailles décoratives du monde entier, des distributeurs de petits bonheurs matériels.
Je me gare facilement après avoir slalomé autour de mon quatrième rond-point. Et là commence l’errance. Je passe d’un entrepôt à l’autre regardant jusqu’à m’en gaver les objets, les choses dorées, les laques réfléchissant la lumière des néons. Au début, je suis surprise, ravie par les nouveautés. Les jolies serviettes en éponge de bambou ! Comme il est bien vu ce fauteuil !
Une odeur persistante de plastique flotte parfois dans certains magasins. D’autre fois, c’est celle écœurante d’une chambre mal aérée, mélange d’exhalaisons humaines, tièdes et fétides. Il n’y a pas de client, nous sommes en semaine. Je fais des kilomètres à l’abri du vent, de la pluie, du soleil, c’est selon.
Je marche et je regarde jusqu’au dégoût.

J’achète un carnet que je trouve beau et dont je n’ai pas besoin. Quand j’écris, j’utilise mon ordinateur, mais j’adore les carnets alors celui-là va sans doute rejoindre les autres dans un tiroir pansu.
Je passe devant une carcasse noire et décharnée, reste d’une enseigne qui a mis la clé sous la porte. Les structures de métal noirci sèchent, dévitalisées.
À côté, un bâtiment vert et beige. Cette enseigne vous chante les louanges d’une vie écologique et saine.
C’est immense et aussi laid qu’ailleurs, plus silencieux, plus déprimant aussi.
Les légumes soi-disant sains semblent défraîchis, il y en a peu. Au rayon vrac, j’admire les grands conteneurs en plastique qui exposent leurs jolies graines.
Les mélanges ont parfois des noms amusants : la rescousse de l’étudiant, le réconfort des mamans, mirobolante sensation.
J’actionne la poignée pour faire tomber des amandes de Sicile dans un sachet de papier brun.
Le distributeur s’enraye et je dois me contenter d’une vingtaine d’amandes.
Je ne vais pas chercher le vendeur, tant pis.
Un rayon vante les pouvoirs stupéfiants des pierres : « elles vous apportent chacune un bienfait par leurs ondes et leurs pouvoirs magiques. »
Elles chantent la Carmagnole aussi ?
J’en ai marre. Je sors.

Une rafale me cueille et me sort de ce cycle infernal.
Le calme, l’apaisement, l’envie de revenir chez moi.
La Nationale commence à ronfler, je ne devrais pas tarder si je compte éviter les embouteillages. Une enseigne de boustifaille prête à balancer aux clients, voit une voiture s’arrêter à son drive. La voiture prend son malodorant sac gras et repart en ripant sur le bitume.
Un camion prend sa place, résigné à mal manger.
Je reprends la route et au dernier rond-point, un coup de volant vers l’ouest. Je fonce vers la mer.

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Elisa Comte · il y a
C’est tout à fait ça, ces « zones ». Que c’est bien écrit !
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France Passy · il y a
Merci.
Vous zonez aussi Elisa?

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Elisa Comte · il y a
De moins en moins en région parisienne, mais en province oui !
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Elisa Comte · il y a
Oui ça m’arrive : fouiner dans les brimborions d’un bazar m’apaise ! Quel plaisir de trouver un gadget pour la cuisine et que je n’utiliserai jamais !!!
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Felix Culpa · il y a
Un texte fort, j'aime ces descriptions, ces enseignes qui font le tapin, et cette zone, qui nous confère un positionnement dans une autre dimension du temps plus urbaine.
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Marie Quinio · il y a
Bon, des amandes et la mer, les coups de tête nous mènent sur le bon chemin
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Randolph · il y a
Un texte fort, écrit sans concessions ! Merci ! (je me suis abonné...au plaisir de lectures croisées....)
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France Passy · il y a
Merci Randolph.
Texte refusé par Short édition donc ces encouragements sont les bienvenus.
Au plaisir de vous lire également.

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Joëlle Brethes · il y a
Vertige devant cette société de consommation qui ne fait finalement que creuser le mal-être et conduit parfois à de fatales extrémités... Cette précipitation vers la mer est-elle réellement destinée à oxygéner votre narratrice ou s'agit-il d'une fin "à la Crin Blanc" ?
J'ai adoré "des enseignes font le tapin".

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Fleur A. · il y a
Un texte bien écrit bonne idée que de foncer vers la mer
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France Passy · il y a
Merci Fleur. Hé oui la voiture c’est aussi la liberté d’avoir un coup de tête
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Atoutva · il y a
La zone commerciale au bout de la ville. Un décor bien vu et bien décrit. Mais il est vrai que si on veut un peu d'air, rien ne vaut la mer.
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Sidonie Larue · il y a
Une écriture percutante et mordante pour dénoncer ces "zones" sans âme. J'adore ce texte !!
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France Passy · il y a
Merci Sidonie.
Cela me touche vraiment.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Le ressac de la mer est beaucoup plus reposant .
Une description très réaliste de la zone qui immobilise ;

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Brigitte G. · il y a
La justesse de votre analyse, le ton à l’humour légèrement grinçant j’adore. C’est sûr que pour chasser un petit coup de déprime il y a mieux que ces zones commerciales sans âme.