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York Mallory

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Fiction autour d’un fait réel

Alors que la météo nous promettait une traversée des Alpes françaises mouvementée, mais... « tout à fait envisageable », nous avons quitté Londres, le 13 novembre 1944 au soir.
Notre avion, un AVRO YORK de la Royal Air Force britannique, a décollé sous la pluie. Et puis, au-dessus de la Manche, nous avons été avalés par un épais brouillard.
« Quel temps de chien » jura le lieutenant Casey, aux commandes de ce vol de liaison avec les Indes.
Nous étions dix personnes entassées dans cette carlingue, en partance pour Calcutta via Naples.
Il y avait là huit aviateurs chevronnés de la RAF, appelés en renfort sur le front du Pacifique. Etait également présent, le chef d’Etat- Major de l’aviation britannique, le Chief Marshall Trafford Leigh-Mallory, accompagné de son épouse, seule civile à bord.

Le brouillard se déchira comme nous abordions les côtes de la France.
La nuit était tombée. Le sergent Chandler alluma les feux de position, le débarquement allié en juin ayant sécurisé les plages.
Au-dessus du territoire français, la nuit était claire, étoilée, dangereuse.
Mais notre aéronef survola sans encombre les grandes plaines agricoles dévastées, les villes endormies dans les ténèbres de la guerre, les forêts hachées par les obus de mortiers et les lacs aux remous sanglants.
De lourdes silhouettes sombres se dressèrent soudain à l’horizon. : « Nous y voilà ! Nous allons aborder les Alpes, et là, c’est quasiment du 5000 ! » nous renseigna le caporal navigateur Burnett.
« A vous de jouer, mon lieutenant » continua-t-il à l’adresse du pilote. Celui-ci effectua quelques manoeuvres et l’avion s’éleva, prêt à affronter le massif montagneux et sa tempête annoncée.

La météo entendue à Londres n’avait pas menti.
Déjà, la proximité des hautes cimes avait modifié le temps. La nuit s’était assombri, les nuages remplissaient le ciel, un vent qu’on imaginait glacial se mit à souffler et commença à nous ballotter de tous côtés.
La radio de bord crachotait des informations presque inaudibles, mais sans un mot, nous serrâmes tous notre ceinture d’un cran.
La tempête se renforçait et lorsque les flocons de neige se mirent à tournoyer jusqu’à aveugler le pilote, notre voyage se compliqua singulièrement.
Giflée par les rafales, la neige frappait les vitres du cockpit. Elle obstruait les hublots, et empêchait toute visibilité.
Nous survolions une vallée étroite, blessure livide surplombée par des pentes rudes et des sommets crénelés. Des villages minuscules blottis dans la nuit, des prairies et des forêts de sapins défilaient comme un mirage sous le ventre du York.
Puis brutalement, la terre s’éleva et devint rocher, des pics blanchis se découpèrent dans les projecteurs de l’avion, des crêtes acérées barrèrent le ciel.
Il fallait monter et monter encore, mais les éléments déchaînés brisaient tout élan et maintenaient notre engin sur place dans un tangage incontrôlable.
Prendre de l’altitude, coûte que coûte ! Au coeur du tumulte, le lieutenant Casey, arcbouté de toute sa force sur le manche de l’appareil, priait tout bas le dieu « frenchy » des montagnes pour qu’il nous épargne.
Mais notre sort fut scellé quand les hélices de l’aile gauche se détachèrent.. Elles furent englouties par l’abîme et notre mince espoir de survie disparut avec elles.

Le silence était de mort dans ce boucan d’enfer.
Sous l’apparente impassibilité toute britannique de l’équipage et des passagers, la peur faisait luire la sueur froide sur les visages et rendait les yeux fous.
Mes larmes se fracassaient sous mes paupières. La terreur cognait dans ma gorge. Pourtant, il me fallait rester stoïque, être une vraie femme de soldat.
Bien que mortellement blessé, le York voulut redresser la tête. Mourir avec les honneurs. Il fit un bond de quelques mètres dans l’air électrique.
« C’est reparti » me suis-je dit entre deux pulsations de glace.
Mais ce fut là son ultime geste de bravoure et ce fut ma dernière pensée.
Une bourrasque s’empara de notre avion déchiqueté. Il fut projeté contre la paroi, rebondit, virevolta un court instant, puis s’éventra lourdement sur un replat et explosa.


3 h du matin, le 14 novembre 1944. Dans le village alpin Le Rivier d’Allemont, à 1300 m d’altitude dans la chaine de Belledonne, Paul se réveille brusquement, tout de suite sur le qui-vive. Il saute sur son fusil.
Le bruit d’une violente explosion vient de secouer la vallée. « Nom de dieu, les Boches, ils sont encore là... »
Vite habillé, il sort de chez lui avec précaution, l’arme à la main. Mais il n’est pas le seul, tout le village est debout, aux aguets.
On s’interpelle, on s’interroge, les sentinelles disent avoir entendu un avion en difficulté, mais... Que faire par ce sale temps, le vent qui souffle à perdre haleine couche les hommes, la neige profonde empêche de marcher et gèle les visages... Pourtant... si c’était les Alliés ?
« On renforce les équipes de garde, au cas où. On avisera demain matin ».
« Mais, c’est sûr, il faudra aller voir là-haut ! »
« Hé, oublie pas, la neige, elle est là pour six mois ! ».

On nous retrouva, ou plus exactement, nos corps furent retrouvés au mois de juin suivant, après la fonte de la neige, à 2028 m d’altitude. Au milieu des mille et un débris métalliques éparpillés dans le vallon du crash.
Les villageois du Rivier d’Allemont nous descendirent à dos d’homme dans leur petit cimetière.
« Ils nous ont enterrés chez eux, comme dix des leurs. Grâce leur soit rendue d’avoir pris soin de nous ».
« York Mallory », c’est le nom que porte maintenant notre combe fatale, nos sauveteurs en ont fait un jardin d’été et de mémoire. »

Lady Doris Jean Leigh-Mallory

PRIX

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A. Nardop · il y a
Un rappel de la grande histoire devenue histoire locale bien agréable à lire.
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Geny Montel · il y a
Merci d'avoir fait revivre ces moments d'histoire Soazig.
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Jean Calbrix · il y a
Un beau récit bien écrit et qui capte l'attention jusqu'au bout ! Bravo, Soazig ! Vous avez mes cinq votes.
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Pierre de silence · il y a
Il est bon de rappeler le passé, si funeste soit-il.
Vous l'avez magnifiquement évoqué.

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Mona · il y a
Merci pour cette dramatique évocation si bien écrite.
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Maggydm · il y a
Merci pour ce récit. Je l'avait déjà entendu raconter par les gens du pays. Il me plait toujours autant même s'il est tragique. Belle écriture. Mon soutien
Si vous souhaitez passer par ma page,... Bonne fin de journée à vous

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Kiki · il y a
Jusqu'au bout en haleine.UN texte poignant; BRAVO. Mes 3 voix.
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans la visite de cette cavité. MERCI d'avance

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Miraje · il y a
Un récit palpitant qui permet aux protagonistes de revivre .
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très joli ! Bravo, Soazig, voici mes 5 voix ! Je vous invite à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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