Yoriko

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"En ce monde, il y a deux catégories de personnes. Celles qui savent et celles qui ignorent. Bon. Chaque catégorie peut très bien s'en contenter. Mais là où cela devient pervers c'est que  [+]

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J'ai rien fait de mal.

Tout était pour le mieux. Enfin, c'est comme ça que mes amies voyaient les choses. Moi y compris. Surtout moi. Je vivais un rêve éveillé. On a beau lire plein de choses sur l'amour, le grand kif et tout ça, ben c'est autre chose quand c'est là, au creux du ventre. Quand on vous regarde en entier, pas juste pour vos nichons ou votre cul. On se sent vivre vraiment. Croquer à pleine dent, ouais c'est une expression que je pige maintenant : comme si avant c'était fade et maintenant plein de goûts. T'as envie de regoûter à tout et n'importe quoi, tu croques quoi. T'as faim, tu te lèves avec envie, tu traînes plus la patte, c'est terminé les matins foireux ou t'es collée à ton oreiller, où tu lézardes en geignant jusqu'à ce que tes parents viennent ouvrir tes volets et te forcent à te lever et mettre un pied devant l'autre...

Bordel.

Tu vois, on parle de communautarismes et ce genre de trucs, mais putain ça m'étonne trop pas. Je sais pas qui a peur de qui ou de quoi et je m'en bats les reins, mais y'a quelque chose qui se digère pas et ça va pas en s'arrangeant, le temps il arrange tout, mon cul ouais. C'est de pire en pire, l'amour tout le monde s'en fout, mais la réputation, les regards des voisins, du reste de la famille, les qu'en-dira-t-on, alors ça, c'est plus important que l'avenir de la planète et le tri des déchets. J'ai une éducation catholique, oui. Mais ça doit pas m'empêcher d'aimer un catho, un juif, un musulman, un bouddhiste, un animiste ou même un laïque, qu'est-ce que ça peut foutre à mon père et mes frères ? Pourquoi on nous rabâche que l'amour sauve alors qu'il condamne ?

Putain.

Quand j'ai rencontré Yoriko, elle m'a électrisée. C'était la première fois que je voyais une fille dégager une douceur et un calme pareil. Et c'était la première fois que j'entendais parler du shintoïsme. Un concentré de sagesse, moi les gens qui savent plein de trucs, ça me branche carrément. Yoriko elle arrivait comme ça, elle ressemblait à personne d'autre, elle connaissait un bout du monde auquel je ne m'étais jamais intéressée, c'était l'invitation au voyage de Baudelaire. J'ai toujours adoré ce poème. « Les soleils mouillés, les ciels brouillés »... elle m'inspirait ce genre de choses. Alors on est devenue amies. Mais j'ai vite compris que je voulais qu'elle soit davantage. C'était la première fois, je suis plutôt branchée mec, mais Yoriko, je pouvais rien faire face à elle. C'est étrange hein, comment ça peut partir ce genre de sensation ; je veux dire d'où ça part ?... Alors on a... enfin. On s'est mise ensemble voilà.

Merde.

Mes parents voyaient qu'il y avait un changement. Ca se sent les gens heureux. Et moi je découvrais vraiment quelque chose de... nouveau. Je crois que dans un premier temps ils pensaient que je me droguais. J'ai eu une discussion avec ma mère sur le sujet un soir, et mon père s'en est mêlé, mais ils n'ont rien obtenu. Je leur ai dit la vérité : j'allais bien, et pour une fois c'était parfaitement vrai. J'aimais mes parents et mes frères, mais je me méfiais de leur réaction. C'est quand même pas rien, enfin, le monde te fait comprendre, les histoires horribles que tu peux entendre parfois, tout ça te fait réaliser que c'est pas quelque chose que tu peux balancer à table entre le fromage et le dessert. Alors j'ai gardé pour moi.
Mais c'était sans compter mon fouille-merde de grand-frère. Il m'a suivie un soir ou j'allais rejoindre Yoriko. Je pense que c'est papa qui lui avait demandé... je disais quoi.. ? Oui. Ce soir-là. J'ai pas eu le temps de comprendre quoi que ce soit. Il m'a attrapée par les cheveux la seconde où j'embrassais Yoriko. Il gueulait des choses horribles, je pleurais fort et je me débattais, j'essayais de lui mettre des coups, mais il était beaucoup plus fort que moi. Il m'a jetée dans le salon. Il a expliqué que j'étais une sale fille, que je lui faisait honte, qu'heureusement il m'avait chopé pour me remettre dans le droit chemin. Mais quel putain de chemin file droit ? Ça existe pas ça les routes toutes droites. Mon père m'a juste mis une claque. Mais une énorme claque. Je suis à moitié tombée dans les pommes. Ma mère ne disait rien, elle pleurait, pas parce qu'elle avait mal pour moi, elle pleurait parce qu'elle avait honte. Honte de sa fille. Honte que sa fille en aime une autre.

C'est là que j'ai compris.

Le monde il te pardonne pas d'être heureuse au milieu des gens malheureux. Même ta famille elle t'autorise pas le bonheur que toi tu veux. Il faut que ton bonheur ce soit le leur d'abord. Le reste ne doit pas exister.

Il m'ont interdit de retourner à mon lycée et dès la semaine suivante ils m'ont envoyée en internat dans un lycée de Lyon. Un de mes oncles y travaillait et pourrait faire le rapport de mes moindres gestes à mon père. Pour être bien sûrs que je ne rechuterais pas, ils étaient parvenus à faire circuler le bruit que j'étais lesbienne dans le lycée.

Je m'en suis pris plein la gueule.
J'ai serré les dents pendant un an. Je ne suis fait presque aucun ami. Je me suis noyée dans les études pour pouvoir partir loin dès ma majorité. Partir et ne plus revenir. Couper tous les ponts, larguer les amarres. Commencer à vivre comme je l'entendais sans qu'on me pointe du doigt, qu'on m'insulte, qu'on invente douze mille histoires dégueulasses sur mon compte.

Et me voilà avec mon Bac S mention Bien dans la poche. Maintenant je peux laisser ça derrière moi et commencer à construire ma vie comme je l'entends. À faire ce que je crois juste et bon.

Je n'avais rien fait de mal.

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