3
min

Wonderful World

179 lectures

14

Finaliste
Sélection Jury

« New York est la ville où l'on se sent chez soi quand on est de nulle part. »
Melissa Bank

On marche. Court. Trébuche. Se relève. Peut-être est-on fou, peut-être pas. La fatigue est absente et nos pas se font sûrs.
Avancer. Avancer dans la ville, avancer dans le temps. Le métro berce nos rêveries. Odeurs de café chaud, de sueur, d'ignorance, d'humilité. Claquements de portes, clameurs, paroles inaudibles dans les hauts parleurs. Un groupe de touristes baragouinent un semblant d'anglais pour demander son chemin. On ne s'arrête pas. La ville ne s'arrête jamais. C'est un monstre, un monstre géant qui ne sait dormir. Toutes les couleurs du monde se mêlent ici, dans cette rame de métro bondée, se mélangent si laidement qu'on en a mal à la tête. Toutes les couleurs, et toutes les époques. Le temps s’embrouille, les dates se confondent. Est-on en 1900 ? En 1999 ? En 2014 ?
Bâillement.
Sur l’une des rames, un immense graffiti. Quelques arbres verts, entourant une infinie rose rouge. Elle s’offre aux passagers solitaires.
I see trees that are green, red roses too
I see them bloom for me and you (1)
Dehors, toujours cette vivacité, ce mouvement. Pas d'arrêt. Des enfilades de magasins. Des crieurs, journaux sous le bras. Un seul titre à la une, le naufrage du Titanic. On avance, poussés par un but obscur.
Des enfants passent et courent. Leurs cris et leurs vies s’embrouillent en une écume ambrée. Engloutissant les passants. L’air vif. Nos cœurs.
Le ciel est encore clair. Le gris des nuages est translucide, l’eau qui s’en effondre également. On les imagine blancs. Au-dessus d’un endroit lointain.
Déjà, la nuit se fait sentir.
I see skies of blue, and clouds of white
The bright blessed day, dark sacred night (2)
Stores graffités, rues désertées, ordures, mendiants. Quartier mal famé. On se presse, on se bouscule, on passe. Sans regarder. Sans entendre. Sans sentir. Sans faire attention.
Façades de briques écarlates. Droites. Fières. Hautaines. Misérables. Derrière celle-ci, un café clandestin fait tressauter ses senteurs de vin. Derrière celle-là, des revendeurs de drogue.
Les immeubles se rapprochent. S'enserrent étroitement. Presser le pas, pressé, allez plus vite. Boutiques fermées, ordures, jazz. Des mélodies qui dégringolent d'un peu partout. Des notes, des rythmes de vie. Quartiers miséreux, quartiers heureux.
And I think to myself
What a wonderful world (3)
Quelques mots. Restent en tête, mais pas le temps de s'arrêter pour parler avec le grand noir à la voix grave qui chante ces paroles.
Fredonnement de la ville. Psalmodie de ses cabarets répartis à tous les coins de rue. Ritournelle de l’oppression ambiante. Mélodie de la foule. Rythme de nos pas sur le trottoir. Refrain des gratte-ciel. Building. Main de géant tendue dans le ciel pourpre. Elles sont innombrables, malgré les deux qui se sont écroulées il y a si peu de temps.
Les grilles des commerces se ferment peu à peu.
Les lampadaires encore valides s'allument en vacillant.
Explosion de couleurs dans le ciel et dans nos yeux. Le bleu s’en va doucement, avalé par un rouge canari mêlé à l'orange prune. De l’autre côté du ciel, le rose homard dispute la place du violet de minuit.
The colors of the rainbow, so pretty in the sky
Are also on the faces of the people going by (4)
Mais les couleurs sont passées, ternes. La faute aux lampadaires.
C'est la nuit qui se met en place.
Passage. Deux amis se tombent dans les bras.
I see friends shaking hands, saying: "How do you do?
But they're really saying: "I love you". (5)
Immense avenue. Explosion d'odeurs que l'on sent en passant. De petites caravanes dégoulinent le long de la rue. On en arrête une, observe les pancakes cuits à la minute et servis dans une serviette pâle. On jette trois dollars sur le comptoir et on repart. Plus vite plus vite plus vite.
Nuit de la ville. Comme le jour. Phares de voitures. Lampadaires brisés, commerces qui ferment. Un boucher assis sur une chaise interpelle les clients. On traverse. Pas de viande après du chocolat.
Tenth Avenue.
Un petit cinéma est coincé entre deux immeubles. A l’affiche, le dernier film d’un certain Charlie Chaplin.
Trait de lumière nocturne entre deux immeubles. Une lumière grasse qui a pris le gris des nuages. Pas gris bleu, pas gris fer ou gris souris. Gris cotonneux. On lève la tête. Des pigeons survolent l'avenue, plongent dans les nuages, les picorent du bec et attrapent sur leur plumes noires les premières gouttes de pluie.
Deux jeunes filles en robes mauves et tabliers blancs sont assises sur un bout de trottoir sec, des allumettes plein les mains. Jetées à la rue par la crise. La lune se lève, vacillante, dans le ciel angulaire, fourbi par la terrible course de New York.
Port.
Cris de mouette, poissons, marins ivres. On se resserre, on a peur, on tremble un peu. Les hurlements aviaires semblent être ceux d’enfants.
I hear babies cry, I watch them grow
They'll learn much more, than I'll ever know (6)
Mais on ne s'arrête pas. On passe, on passe, on court, on trébuche on se relève. Un but.
And
Plus de lumières, à part une, vacillante, au loin. Nuit noire. On baisse la tête, et continue.
I think
Et, plus tard, tandis que le bateau s'éloigne, on rit, en finissant les miettes de gâteau pour mieux voir la ville sans repos s'envoler dans la brume.
To myself
On tourne la tête vers plus loin, vers devant. Ferme les yeux.
What a
Une page qui tourne.
Wonderful
Autre errance.
World

Louis Armstrong, What a Wonderful World

(1) Je vois des arbres qui sont verts des roses rouges aussi
Je les vois s'épanouir pour moi et toi
(2) Je vois des cieux bleus et de blancs nuages
L'éclatant jour béni la noire nuit vénérable
(3) Et je pense pour moi-même
Quel monde merveilleux
(4) Les couleurs de l'arc-en-ciel si belles au firmament
Sont aussi sur les visages des passants
(5) Je vois des amis se serrer la main, se dire « comment vas-tu »
Mais en réalité ils se disent « je t'aime »
(6) J'entends les bébés pleurer, je les regarde grandir
Ils apprendront bien plus que je n'en saurai jamais

PRIX

Image de 2014

Thème

Image de Micro-nouvelles
14

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Elena Lmr
Elena Lmr · il y a
Une jolie description qui se lit comme un poème. Pas vraiment d'histoire, mais une mélodie certaine... Avec un petit coup de coeur sur cette phrase, au rythme parfait : "Quartiers miséreux, quartiers heureux."
+1, et bonne chance pour cette finale où on nous permet de rêver encore plus grand !
[Elena, L'héraldique & Les Graines s'envalsent]

Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire que vous situez dans le passé, mais intemporelle et d'un très beau style. J'aime particulièrement le rythme donné par les paroles de la chanson de Louis Armstrong. + 1
Image de Julie Cedo
Julie Cedo · il y a
Un texte juste beau. Qui coule du début à la fin. Qu'on lit et relit sans se lasser. Une histoire imagée, un puzzle de couleurs et d'idées. Des mots justes, bien trouvés. Un style vivant, un style qui nous emmène avec lui en un souffle, tout simplement. J'aime. J'aime et j'espère le voir primé !