Wilfried dans le métro

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« Mesdames et Messieurs, excusez-moi de vous déranger pendant votre trajet, je m’appelle Wilfried, j’ai trente-cinq ans, j’ai pas de travail pas de logement. Si vous aviez la gentillesse de me donner une petite pièce ou un ticket restaurant, je pourrais manger à ma faim, et ce soir je ne dormirais pas dans la rue. La rue... c’est dur, Mesdames et Messieurs. Je vous remercie d’avance, et je vous souhaite une bonne fin de trajet ». Wilfried est très ému, c’est la première fois qu’il fait son boulot de mendiant. D’ailleurs il n’a pas parlé assez fort, et il a oublié une partie de son texte, il avait prévu de développer un peu sur la rue. Pourtant il avait répété.
Il est petit et sec, tout brun, avec un grand nez, et des baskets noires pas encore trouées. Wilfried c’est son nom de scène. C’est André, son pote du square, qui lui a conseillé : « Joël ça fait con comme nom, prends Wilfried. C’est accrocheur, ça marchera mieux ». Il regarde autour de lui, voir si quelqu’un porte la main à la poche, ouvre son sac, ça c’est bon signe. Mais là c’est mal parti. Il n’a pas été bon, il n’a pas encore trouvé son style. C’est normal après tout, il commence. Le genre timide débutant comme lui ça peut marcher, mais il faut savoir toucher les cœurs. Lui il est très ordinaire pour l’instant. Il faudra aussi revoir le look, jogging et sweat ça ne va pas du tout, c’est mieux d’être un peu soigné. Mais pas trop, sinon on n’a pas l’air de manquer.
Il remonte le wagon en répétant « Une petite pièce ? Un ticket restaurant ? S’il vous plaît Mesdames Messieurs », mais il passe trop vite, les dames et les messieurs n’ont pas le temps de se sentir coupables. S’il avait suivi l’atelier théâtre du collège, ça l’aiderait peut-être aujourd’hui. Il essaie de regarder les gens dans les yeux comme lui a dit André « quand tu en accroches un par le regard, c’est gagné ». André, dix ans de métro derrière lui, un pro, il lui explique tout. Mais comment les accrocher ? ils détournent tous les yeux. De toute façon il faut tenir jusqu’au bout, descendre à l’arrêt et faire les wagons suivants. Quinze secondes pour convaincre, une minute pour ramasser, pas facile. Il paraît que quand on est un très bon, on peut se faire quinze euros par train.
Il fait son deuxième wagon. Il a le trac, la boule au ventre, mais pas le choix, faut y aller. Il se positionne dans le carré des strapontins, et se lance : « Mesdames et Messieurs... ». C’est déjà plus assuré, et il n’oublie pas le couplet sur la rue, la nuit et le froid, ça fait son petit effet. Il apprend vite Wilfried. Tiens, une dame lui sort un euro, avec un sourire rapide « merci Madame, c’est gentil, merci » – très important la politesse –, et un jeune aux écouteurs aussi. Ça mord pas si mal, ça lui donne du courage pour finir le train. Parce qu’il en faut un peu quand même, pour brailler à tout le monde qu’on est qu’un pauvre raté, un nullard, un sert-à-rien. L’orgueil, vaut mieux se le mettre sous le bras, et juste penser au pack de bière qu’on pourra se payer, pour boire un coup avec son pote André.

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