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Karine C.

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« Matthieu, mon amour, quand je serai là-haut, à plus de 8000m d’altitude, presque en apesanteur, bien au-delà des nuages, je penserai à toi ».

J’ai écrit ce message sur WhatsApp le jour de notre ascension alors que la nuit englobait les bivouacs du C5, le dernier camp installé au plus près du mont Makalu, à l’est de l’Everest. C’était idiot de ma part, je savais que ce message ne partirait que lorsque nous serions de retour au camp de base soit bien plus tard, le temps d’y redescendre. Mais j’avais besoin de formuler qu’au moment où mon rêve se réaliserait, mes pensées iraient vers lui. Je l’ai enregistré en brouillon comme une lettre d’amour dont on réserve l’envoi de peur de commettre une erreur. J’ai éteint le téléphone satellite et l’ai soigneusement rangé dans la poche de ma veste, une précaution vitale en cas d’accident.

Il y a quatre ans, une erreur technique m’avait fait perdre le sommet. Cette fois-ci, je suis parfaitement préparée et je ne renoncerai pas. D’ailleurs, les montées jusqu’au dernier camp se sont faites sans trop de difficultés ni de douleurs, les traces étaient bonnes et les nouvelles variantes dans les grands séracs plus faciles. J’ai tout de même mal à la tête et, ma saturation d’oxygène étant très basse, Benjamin me convainc de faire l’ascension finale avec de l’O2, contrairement à mon projet d’origine. « Tu veux juste toucher le ciel, hein, pas y monter » plaisante-t-il tout en chargeant mon sac de deux bouteilles. Cette nuit, le vent est tombé, le ciel est couvert et bardé d’éclairs mais il ne fait pas trop froid et nous décidons de profiter de cette fenêtre pour partir tous les deux. En quelques heures, nous passons la barre des 8000m et nous atteignons le grand couloir qui est plus raide que ce qu’il semblait. Je passe sous oxygène encordée à Benjamin qui fait la trace dans une neige changeante et profonde. Je suis derrière lui et le resterai, incapable de progresser en même temps qu’ouvrir la voie. Je peine à le suivre. Je redouble d’efforts essayant de contrôler la souffrance, tirant sur ce corps amaigri qui répond encore aux ordres que mon cerveau lui donne. Finalement, nous parvenons au sommet. Benjamin m’étreint comme il peut, nos piolets s’entrechoquent et, dans ses bras, heureuse à en pleurer, je me dis que j’aurais dû envoyer ce message quand la connexion le permettait. Nous restons dix minutes silencieux, fascinés pas ce vide qui nous entoure puis nous entamons la descente.

La désescalade dans un vent cinglant ne se déroule pas comme prévu, je titube prise de violentes céphalées, je suis en hypoxie extrême. Je vais appeler l’équipe de secours, ils vont nous envoyer un sherpa pour t’aider à redescendre. « Tiens le coup, je t’aime mon amour » hurle Benjamin. Je n’entends pas mais je lis sur ses lèvres à travers mon masque. Je fais glisser la fermeture latérale de ma veste pour qu’il prenne le téléphone, oubliant à cet instant le message rédigé et non effacé. Je n’ai pas distingué son regard au moment où il s’est penché sur moi le téléphone à la main, mon texte s’affichant en plein écran. Il n’a prononcé aucun mot et s’est contenté de me retirer le masque à oxygène. J’ai cru à une hallucination due au mal des montagnes, j’ai tenté d’empêcher ce geste mais le corps ankylosé, je ne suis pas parvenue à bouger. Alors, je l’ai vu s’éloigner de moi, comme au ralenti. Une fausse immobilité car il avançait bien et sa combinaison rouge a disparu progressivement de mon horizon en même temps que mes poumons se remplissaient de sang.

PRIX

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ÉLw d'eZère · il y a
Côté montagne, rien à redire ; je n'ai fait que le Kala Pattar, mais mes quelques échanges sous tente avec Michel Metzger (1er français au sommet sans O2) m'ont laissé quelques images assez précises ; la lecture de votre textulet ne m'a pas « dépaysé », au contraire : magnifique ambiance, grand bravo (vous-même êtes monté·e où ?).
Par contre… dès et depuis le début, quand elle y pense, son cœur bat pour Mathieu, non ? Certes elle suit Benjamin, et là-haut, ils s'étreignent… comme des amis, du moins pour elle ; elle pense encore à Mathieu.
Des sentiments de Benjamin, on ne sait rien, jusqu'à son cri d'amour, qu'elle n'entend pas à sa juste mesure ! Il n'y a rien qui annonce le drame… Est-ce un quiproquo ? d'autres messages non entendus, non décrits ?… Drame brutal, en totale incompréhension… Celle ou celui qui n'a jamais repoussé ses limites, peut-iel comprendre, qu'une telle arrivée au somment, où 'lon a puisé au-delà du possible, ou bien quand on a aidé l'autre de cordée à s'accomplir malgré lui/elle, c'est ni plus ni moins… une forme d'orgasme, non sexuel bien sûr mais violent, sur-émotionné, débordant, à la fois intime, individuel, et collectif, partagé, une étouffante bouffée de joie physique extatique. C'est là que je vais chercher le ressort du drame, puisque rien n'est dit sur l'état d'esprit de Benjamin vis-à-vis d'elle, avant cette ascension. La révélation à peine plus tard, lui visiblement encore sous le “charme", que là-haut, à l'instant suprême, elle pensait à un autre, il la ressent comme un coup de poignard, un vol de joie, voire un viol de leur partage d'extase en intimité.
De même que la phrase "il y a quatre ans, une erreur etc." n'a d'autre intérêt que pour donner consistance à sa volonté de réussir, je pense qu'il aurait fallu glisser une courte phrase sur son ressenti de sa relation avec Benjamin avant ou lors de la montée. Quelque chose comme, « Benjamin, comme (tel) un grand frère, me convainc… ». Et puis un soupçon de déséquilibre et bascule à l'arrivée au sommet, du style « Benjamin, lui aussi extatique au-delà de toute mesure, m’étreint comme il peut etc. » (oups, c'est lourd… mais c'est l'idée, à retravailer).
Voilà ce que votre, tout de même superbe, texte m'inspire. Si ça peut aider, j'en serai enjoyé :-)
Merci --ÉLw

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Pascal Gos · il y a
Une belle écriture. Les mots me glacent.
Passionnant à lire.
je vous invite à lire et soutenir ma nouvelle historique sur le mur de Berlin qui est désormais en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ich-bin-ein-berliner-4
A bientôt sur nos mots
Pascal

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Antigone ! Je relis avec plaisir votre passionnant TTC !
Ce message aussi pour solliciter de votre part un nouvel appui pour mon sonnet "Spectacle nocturne" que vous avez apprécié :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bon week-end à vous.

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Paul-Sébastien · il y a
Terrible et implacable! Mon soutien.
Si vous avec un peu de temps pour un conte en forme de poème, je vous invite à venir lire "le facteur de girouettes"

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Ginette Vijaya · il y a
Un thriller à masques fermés .
Un suspense glaçant .

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Jean Calbrix · il y a
Punaise, une sacrée chute ! Bravo, Antigone, pour cette randonnée de haute montagne qui tourne à l'horreur. +5
Je vous invite à lire mon sonnet "Paysage nocturne" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Mireille Bosq · il y a
La rancune défait la solidarité. Dommage! +5
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Patrick Gibon · il y a
un texte glacé et glaçant avant la grande chute dans la nuit sanguinolente. bravo!
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Lili Caudéran · il y a
Un crime parfait ! Très bon texte et qu'elle chute ! Vertigineuse...
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Marie Deville · il y a
Très réussi
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