3
min
Image de Graloup

Graloup

166 lectures

145

Qualifié

Au milieu des années 30 vivait encore, à l'est de la Louisiane, dans une réserve une tribu indienne peu connue: les Jitterbugs. Leur chef, Big T, cherchait à maintenir les traditions les plus profondes de son peuple, sans pour autant refuser le progrès.
Ainsi, il avait accepté à la demande d'Alan Lomax, un célèbre folkloriste, de prendre en dépôt une machine à graver les 78 tours pour enregistrer les chants et les légendes des Anciens de sa tribu avant que toute trace de ces coutumes disparaisse à jamais. Alan Lomax le lui avait promis : il repasserait, emporterait les précieuses galettes mais en ferait des copies à l'usage des Jitterbugs.
Pour leur permettre de les écouter, Lomax avait offert au chef un magnifique gramophone VICTOR. Il lui avait également donné une pile de disques. Big T se plut à les passer souvent dans son Wigam, et l'on pouvait alors entendre résonner parmi les cris des guerriers ou les rires des enfants les accents de Jelly Roll Morton, Fats Waller, Jack Teagarden ainsi que les sons rauques de la « Black And Tan Fantasy ».

Les années s'écoulèrent. Big T sentait ses forces le quitter. Il avait rétabli chez les Jitterbugs le rite cruel qui contraint un Ancien à s'éloigner de la tribu quand il sent sa fin toute proche. Bien sûr, Big T devait se plier à la loi qu'il avait lui-même édictée... mais ce n'était pas facile.
Il alla consulter le sorcier. Celui-ci fit brûler des herbes, recueillit les cendres, les jeta en l'air, puis en observant attentivement le sol à l'endroit où elles étaient retombées, dessina des signes avec sa lance. Très solennel, il s'adressa au chef :
« Le grand Manitou ne souhaite pas que Big T meure comme les autres Anciens. Un destin particulier lui est réservé : demain Big T devra se rendre au cœur de la forêt, à l'arrêt du chemin de fer qui remonte vers le Nord. Arrivera alors un train crachant une fumée blanche. BigT montera dans le premier wagon et s'enfermera dans le premier compartiment. A chaque halte Big T aura le privilège d'observer un spectacle étonnant, mais quoi qu'il voit, il ne devra pas quitter son compartiment, même s'il en éprouvait le très violent désir. S'il cédait à la tentation, il serait cloué sur place et son esprit errerait à jamais dans les sombres forêts sans pouvoir rejoindre les pâturages de ses ancêtres. »

Le lendemain, vêtu comme doit l'être un grand chef, Big T se sent prêt. Non, il ne va pas saluer une dernière fois ses parents et amis : il aurait peur d'hésiter... Il ne veut montrer aucune faiblesse. L'immense cheval de fer et de feu est là, devant lui et semble l'attendre. Big T monte dans le premier compartiment du premier wagon et s'enferme.
A peine le train a-t-il démarré qu'il entend « Choo Choo » une face des Washingtonians, orchestre dirigé par le jeune Duke Ellington qui rêvait à cette époque de « sonner comme Fletcher Henderson » mais permettait déjà au trompettiste Bubber Miley d'évoquer les fauves de sa jungle.

Le train vient de quitter la forêt. Il ralentit, s'immobilise.
Des Indiens descendent. A sa grande surprise Big T reconnaît ses amis, ses cousins, son fils, ses huit petits-enfants et... en dernier lui-même, tel qu'il était cinq ans plus tôt. Tous ces fantômes rejouent sous ses yeux étonnés le jubilé de ses 70 printemps : les paroles de reconnaissance de son fils, les danses, les cadeaux...
Dans son wagon, tandis qu'il regarde la cérémonie, retentit à ses oreilles « When It Sleepy Time... » La scène devient floue. Le sifflet du train déchire l'air et la machine se remet en marche. Une fumée blanche masque les personnages. Quand elle se dissipe, plus rien : les acteurs, le décor, la musique poignante, tout a disparu !

Le train à présent a pris de la vitesse et la folle mélodie de « Mystery Pacific » emplit le compartiment. Alan avait raconté à Big T l'aventure de ce visage pâle – un guitariste, un certain Django – qui, de l'autre côté de l'océan, appartenait lui aussi à une tribu éprise d'indépendance et de liberté : les manouches.

La machine fumante s'est arrêtée, comme perdue dans l'immensité de la prairie. Au loin, des bisons broutent tranquillement l'herbe grasse. Un groupe d'Indiens, à cheval, s'approche du premier compartiment. Le cœur de Big T se met à bondir : il a reconnu la belle Hounata, resplendissante comme elle l'était peu après leur mariage. Hélas, il y a dix ans Hounata l'a quitté et s'en est allée rejoindre les vertes prairies de ses ancêtres.

Mais là, à quelques pas du train, elle tient dans ses bras leur fils qui vient de naître. Lui, Big T, le fringant cavalier à l'arrière-plan manifeste sa joie. Soudain le grand chef ferme les yeux, tourne la tête et se précipite vers la porte du compartiment. Encore une fois il veut serrer contre sa poitrine celle qu'il ne peut oublier. Mais la terrible menace du sorcier lui revient à l'esprit et l'arrête net.
Il fait demi-tour... colle son visage contre la vitre... Seule la prairie étale sa monotonie sous ses yeux. Qui se remplissent de larmes.
Le train repart. « All God's Chillum... » chante Ivie Anderson.

Nouvelle halte près d'un campement. De jeunes Indiens jouent, se mesurent à l'arc, à la course, au combat. Le plus hardi, le plus fort, le plus rusé, cet adolescent au crâne rasé, c'est lui, Big T qui s'impose et dont les Anciens feront bientôt leur chef.

De se voir ainsi cause à Big T à la fois une émotion qui comble son orgueil et une douleur lancinante : à présent ses mains plissées ses gestes hésitants lui rappellent les ravages du temps. Il se détourne de la vitre et s'enfonce dans son siège, comme si les images de sa jeunesse avaient épuisé le reste de ses forces.

Une très douce mélodie « Warm Valley » susurrée à l'alto par Johnny Hodges l'enveloppe, le berce. Dehors défile une succession de vallées et de collines. Big T pense à sa mère, à ses caresses, à la chaleur de son sein.

Il s'endort.
 

PRIX

Image de Automne 2018
145

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jusyfa
Jusyfa · il y a
Bonjour Graloup, Je m'aperçois que je suis passé sur votre texte, je ne peux que renouveler mes félicitations et vous souhaiter bonne chance.
J'ai une nouvelle qui est en tête des suffrages du G.P automne, mais pour laquelle rien n'est joué.... peut-être puis-je espérer votre soutien.
Merci.
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice

·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour Graloup. Je relis avec beaucoup de plaisir votre joli TTC pour lequel j'ai voté.
Vous avez soutenu ma chienne Ianna et je vous en remercie. Elle est maintenant en finale. La soutiendrez-vous à nouveau ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.

·
Image de Corinei
Corinei · il y a
j'adore
·
Image de Fanchomas
Fanchomas · il y a
Quel beau sons et lumières! Merci beaucoup de m’avoir emmené si loin. Mes voix évidemment.
·
Image de Jusyfa
Jusyfa · il y a
un beau voyage culturel porté par une plume avertie. +5*****
Si votre temps vous le permet, " pour le pire ou le meilleur ? ben c'est vrai ! ", un poème en compétition du grand pris automne 2018, espère votre lecture. Merci.

·
Image de Judith Fairfax
Judith Fairfax · il y a
superbe voyage berce de jazz! ici, il n'y a plus que les fantomes des Miwok, si presents pourtant dans cette nature glorieuse qui fut la leur pendant des siecles. Eux sont partis en moins de quatre vingt ans....
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
...une culture massacrée , pour un pouvoir massacrant ! + 5
·
Image de Benjamin Sibille
Benjamin Sibille · il y a
une invitation au voyage exceptionnel pour ce conte philosophique. Le mien n'est pas comparable, mais si vous passer j'en serai honoré, j'en ai un autre en lice également https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-source-11
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
J'ai adoré ce voyage du grand chef indien dans les méandres de sa vie ! Bravo, Graloup ! Vous avez mes cinq votes.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Avant son départ définitif pour l'Afrique, mon collègue et ami Emile Troissant-Motz m'a confié son journal des années 2008- 2009. Il y relate des faits singuliers qui ont modifié sa vie. Il m'a ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

C’est le coup de feu au départ qui l’a réveillé. Avant, il dormait, avant, il n’y avait pas d’avant. Tout n’était que Noir, Nuit et Néant. Il n’y a que maintenant. Maintenant la ...