Les pierres taillées

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La terrasse de l’hôtel restaurant bruisse des conversations échappées des tables en cette soirée d’été. Elle donne sur un paysage de montagnes et de prairies qui régale les convives, enchantés par le spectacle serein et beau qui leur est offert. A la table de Jonas, de ses parents et de son petit frère Lukas, c’est le silence. On mange en écoutant un peu intimidé ces voix qui s'entremêlent et dont on ne comprend pas tout. La famille de Jonas est autrichienne. Jonas a quinze ans et des cheveux broussailleux qu'il ne veut plus faire couper et qui retombent sur ses épaules encore étroites d’adolescent. Il mange pieds nus, c'est une autre de ses formes de rébellion en ce moment, même si ses pieds, assez rouges, tranchent avec son short orné de motifs de surf et son sweat-shirt d’un bleu un peu électronique. Il sort de table car les vacances en famille, chaque année, dans ces montagnes de France que ses parents adorent, il ne supporte plus à plein temps. Lukas n’en est pas encore à trouver cela invivable. Dans la chambre, Jonas sera tranquille jusqu’à ce qu’il rapplique avec ses douze ans. Demain il faudra encore se lever tôt car ses parents vont à nouveau vouloir randonner. Sa mère recommencera à s’ébaubir bruyamment devant chaque fleur et chaque insecte. Et il y en a beaucoup dans ces montagnes du Vercors. Son père se mettra en arrêt devant chaque prairie et il verra à son regard qu’un air de musique de Mozart ou de Wagner se sera mis en route dans sa tête à cet instant précis. Il y a par moment quelque chose de Heidi dans ces paysages forestiers et alpestres. Jonas aime la nature et veut la défendre. Mais quand on est comme Jonas un jeune autrichien qui se retrouve en France en vacances, c’est un peu fatiguant de devoir subir des parents en plein accès de clichés nationaux.
Ce matin, Lucas marche le nez baissé et picore toutes les fraises des bois qui se présentent à lui. La végétation est extrêmement verte et fraîche dans le parc des écouges. Le vrombissement des insectes occupe tout l’espace sonore dans un ronron doux qui ne s’interrompt jamais. Si le volume augmentait subitement, si ces millions d’insectes se mettaient à vivre plus fort, cela deviendrait un vrai film d’horreur, songe Jonas. Mais si tout s’arrêtait, ce serait tout aussi atroce. Ils piquent niquent dans une prairie fleurie de marguerites. «Remets de la crème, Jonas», répète sa mère alors qu’ils ont repris leur marche. Ils remontent une vallée. Soudain, sa mère se met à crier puis à rire. «Ah ce bourdon ! Il a commencé à butiner mon tee-shirt rose en le prenant pour une grosse fleur !». Jonas observe les cimes de calcaire qui les surplombent. «Est-ce qu’on va aller jusqu’au pas, au passage entre les deux vallées, là-haut ?», demande-t-il. «Je suis fatigué», gémit Lukas. «Il est tard», répond son père. «Ce n’est pas si loin. Il reste trente minutes de marche», rétorque Jonas. «Les pas sont parfois des endroits dangereux. Jonas!». Jonas continue sa montée de biais par la prairie de plus en plus raide. Un peu de distance entre eux et lui, cela lui fera du bien. Il s’arrête et de son perchoir voit un homme surgir de la vallée et s’engager sur le chemin qu’ils viennent de parcourir. Il rattrape rapidement ses parents, les salue et les dépasse. Jonas attend qu’il l’ait rejoint. «Puis-je monter avec vous ?». Il fait un signe à ses parents en contrebas. Son père pointe sa montre. Jonas hausse les épaules et part avec l’homme à l’allure sportive. La déclivité est forte et ils s’élèvent rapidement. « Fais attention », dit l’homme, « nous traversons un pierrier, on peut déraper. As-tu le vertige ? Là-haut, il y a une petite vire. C’est une terrasse étroite sur la paroi de la montagne. Le précipice est tout proche. En étant prudent, on passe facilement». Jonas cache sa peur. Il suit le sportif, passe la vire, puis grimpe quelques marches taillées dans la pierre. «Nous y sommes. Nous voyons les deux vallées, celle de Romayère et de Rencurel d'où nous venons, celle d'Autrans et de Méaudre sur l'autre versant», dit l’homme. Jonas aperçoit en bas dans la prairie ses parents et son frère devenus minuscules tandis que se déploie à l’horizon la chaîne du Vercors, ses plis, ses affaissements, ses langues de calcaire qui s’élancent dans le ciel comme des vagues figées net, ses forêts denses oscillant entre le vert tendre des feuillus et le vert froid des conifères et une aile de couleur fluo qui claque au vent. « Un parapente peut s’élever aussi haut ? », s’exclame-t-il. « Grâce aux courants d’air chaud, il peut en effet aller bien plus haut que nous avec nos pied», répond son guide. « Je dois te laisser car je rentre chez moi à Autrans dans l’autre vallée et j’ai encore un long trajet. Tu sauras revenir tout seul, maintenant tu connais le chemin ».
Jonas reste un moment à savourer sa solitude et l’altitude. A cet instant, ce paysage est à lui seul. Puis il entame la descente. La vire, le pierrier, la forêt en pente et la prairie ensoleillée où son frère et ses parents grignotent un goûter. «Alors ?», demande Lukas. «C’était chouette, et pas si difficile. Et puis j'ai compris pourquoi il s'appelle le pas des pierres taillées. Il y a des marches taillées dans le rocher tout près de l'arrivée, lui dit-il. «Maintenant, on rentre. Nous avons au moins trois heures de marche jusqu'à l'entrée du parc », intime son père.
Le lendemain matin, la famille prend son petit déjeuner sur la terrasse où le point de vue habituel et sublime est au rendez-vous. Ils sont pressés car il leur reste à boucler les bagages. Dans le reflet d’une vitre, Jonas s’observe replacer d’un geste qu’il veut indifférent quelques mèches de cette chevelure embrouillée dont il aime cultiver le désordre. Il sent une main sur son épaule, se retourne. Sa mère. « Maman, j’aimerais bien essayer le parapente l’année prochaine», dit-il. «Pourquoi pas», répond-elle dans un sourire.
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