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En compétition

Le chantier était immense, il comportait huit grues de plus de trente mètres, leur montage avait pris plusieurs semaines. Elles exécutaient dans le ciel un ballet majestueux. Une déplaçait des plaques de béton préassemblées, une autre des poutres métalliques, chacune son job. Elles pivotaient comme les aiguilles d’une montre, se croisaient et semblaient se saluer aimablement à chaque rotation.
Emile Papillon était ingénieur dans le bâtiment. Il avait acquis une grande expérience et une belle réputation. Il était très recherché pour ce type de gros chantiers. Sa boîte l’envoyait à chaque bout de la planète pour diriger ses projets monstrueux. Des buildings de cinquante étages, des cœurs de ville rénovés, des ponts de plusieurs dizaines de kilomètres… Faire avancer de tels chantiers demandait une grande organisation, mais aussi une poigne de fer. Emile dirigeait des centaines d’ingénieurs et d’ouvriers spécialisés dans plus de quinze corps de métier différents.
Emile avait réussi. Il avait organisé sa vie et tout concrétisé en peu de temps. Son diplôme, son embauche dans un grand groupe international, sa rencontre avec Jeanne, l’achat d’un appartement… Les enfants étaient arrivés très vite, Paul et Jules puis la petite dernière Anne-Charlotte.
Chaque matin Emile organisait une réunion de chantier avec ses adjoints, l’objectif était de s’assurer que les équipes étaient suffisantes pour les travaux planifiés et de gérer les risques inhérents à ce type de chantier. Peu après le début de la réunion, son assistante lui fit signe à travers la vitre. Emile sortit un instant et revint pour parler à l’oreille de son second, puis quitta définitivement la réunion.

Cela faisait plus de dix ans qu’Emile n’était pas revenu à Dax. Cette petite ville tranquille vivait essentiellement grâce à la manne des curistes et au commerce des céréales. La ville s’animait tous les dimanches pour les matches de rugby, le reste du temps… c’était tranquille. Le pic d’agitation était au mois d’août pour les fêtes de Dax pour lesquelles la population de la ville doublait afin d’assister aux courses de vachettes, aux concerts dans les arènes, aux manifestations sportives et puis, manger et souvent boire, boire un peu trop il faut bien le dire.
Cette maison Emile la connaissait bien, il y avait vécu toute sa jeunesse. Les choses semblaient être restées à leur place comme figées par le temps. Emile n’avait pas vu sa mère depuis plus de dix ans. Leur relation n’avait jamais été très bonne, mais arrivé à l’âge adulte ils ne purent plus se supporter, peut-être se ressemblaient-ils un peu trop. Sa mère ne pouvait s’empêcher de critiquer son fils et de ramener systématiquement la comparaison à son père qui avait été un grand serviteur de l’état et avait fini sa carrière comme préfet des Landes. Les relations étaient tellement houleuses qu’Emile avait rompu brutalement et les années passant n’avait jamais donné signe de vie à sa mère. Il était sans doute trop fier. Il y avait eu aussi cette histoire avec une fille prénommée Charlotte dont Emile était tombé fou amoureux, mais que sa mère ne voulait pas voir à la maison. Ce n’est pas notre MI-LIEU disait-elle, ce n’est pas notre MI-LIEU. Charlotte avait beaucoup pleuré comprenant rapidement la situation et l’hostilité ambiante. La colère d’Emile avait été étouffante et il en était venu à détester sa mère qu’il traitait de poison. Un jour Charlotte disparut, pas de nouvelles, rien. Impossible de trouver un contact, la moindre adresse. Rien ! Emile soupçonna sa mère d’avoir organisé un coup fourré.

Emile était venu avec Jeanne et les enfants. Il avait réglé le matin même tous les problèmes administratifs et s’était mis d’accord avec les pompes funèbres. L’enterrement était prévu le lendemain à seize heures. Les enfants jouaient au ballon dans le jardin avec leur mère. Cette maison n’évoquait rien pour eux, ils n’avaient pas connu leur grand-mère.
Emile déambulait dans les pièces de la maison, elle n’était pas bien grande, une salle de séjour, une cuisine étroite et mal meublée. À l’étage, il y avait trois chambres. Emile traversait le séjour et regardait les tableaux accrochés par son père il y a de nombreuses années. Il décrocha cette vue du port de Bayonne qui avait gardé de belles couleurs. Il se déplaça jusqu’à la fenêtre pour en admirer la réalisation. Ce tableau il l’avait vu toute sa jeunesse. Machinalement, Emile retourna le tableau. Son regard fut immédiatement attiré par une enveloppe couverte de poussière et scotchée avec application. Quel était ce courrier ? Qui l’avait caché ainsi ? Emile décrocha avec application la lettre. C’était une belle écriture féminine qui avait calligraphié l’adresse postale de la maison de Dax. Deux timbres anglais de couleur rose ornaient le haut droit de l’enveloppe. Le tampon de la poste indiquait un mois de septembre il y a plus de dix ans. Au dos un nom et une adresse, Charlotte Dubois, 13 Greenwood Street à Londres. Emile sentit monter en lui l’émotion avec une violence qu’il n’avait jamais connue. Ses jambes se mirent à trembler. Il balbutia :
— Charlotte ! Ici ! Au dos du port de Bayonne ! Et ce courrier qui m’était adressé… Charlotte avait donc cherché à reprendre contact ! Diable de mère, tant d’années ont passé et tu me tyrannisais encore.
Les larmes inondaient le visage d’Emile. Il était dévasté. Le souvenir de Charlotte lui broyait à nouveau le cœur. Jeanne entra dans le séjour. Emile eut juste le temps de cacher la lettre dans sa poche. Jeanne vit qu’Emile pleurait, elle fut un peu surprise, mais c’était tout de même sa mère qui venait de mourir. Jeanne n’avait jamais réussi à convaincre Emile de renouer les fils, le sujet n’était même pas abordable, il se fâchait tout de suite. Jeanne aurait pourtant aimé que les enfants aient pu connaître leur grand-mère…
Jeanne enlaça tendrement Emile et l’embrassa.
— Mon pauvre Emile, je ne pensais pas que tu puisses être aussi bouleversé.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

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Vivipioupiou77 · il y a
un récit qui sonne vrai. Les relations sont parfois conflictuelles au sein d'une famille et il y a ce secret qui donne envie d'en savoir plus, bravo
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire passionnante, pleine de sensibilité et d'émotion ! Bonjour Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
C'est joli ALAIN!
De la sensibilité à en revendre.
Il y a des choses que l'on n'oublie jamais.
Bon courage ALAIN§
Mes points.
Je m'abonne.

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Alain d'Issy · il y a
Merci beaucoup Mohamed
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Sylvie Neveu · il y a
J'ai frissonné en imaginant le secret caché dans la poche d'Émile. C'est un bout de la vie que j'ai beaucoup aimé découvrir. Merci Alain
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Alain d'Issy · il y a
Merci Sylvie- bonne journée
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Aubry Françon · il y a
Une relation mère-fils dure et qui ne s'apaise pas, même en plein deuil. Récit sensible et bien construit.
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Alain d'Issy · il y a
Merci Aubry - bonne journée
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Felix Culpa · il y a
Un récit authentique, des histoires et des hommes, des hommes et des histoires. Bravo, mes 5 voix Alain !
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Alain d'Issy · il y a
Merci Félix
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Norsk · il y a
J'adore le quiproquo émotionnel, le mystère et la fin pleine de possibilités ! On lit des vies entières dans cette courte histoire.
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Alain d'Issy · il y a
Merci Norsk
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Albane Charieau · il y a
un beau retour en arrière. des relations très dures, un souvenir de jeunesse inoubliable et douloureux. Je me suis régalée à vous lire. Bonne chance.
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Alain d'Issy · il y a
Merci Albane - bonne journée
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Wiame Diouane · il y a
Texte bien raconté, bien écrit. Bravo! Bonne continuation!
Je vous invite à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-meilleur-souvenir-2

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Alain d'Issy · il y a
Merci Wiame pour votre commentaire - sauf erreur vous n'avez pas validé votre vote
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Hervé Poudat · il y a
Les larmes n'ont ni visage, ni couleurs. Elles peuvent être tristes ou heureuses et sans plus de références, difficile d’imaginer pour qui elles sont versées. Joli texte.*****
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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Alain d'Issy · il y a
Merci Hervé - bonne journée
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