Voyages inter cités

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" Il est des sourires qui ne savent qu'avouer la tristesse du coeur " Jean-Raymond Boudou  [+]

Le 9.3. Sevran. La cité des Beaudottes. J’y suis né en 1977. Wesh wesh cousin ! Construite à la fin des années cinquante, elle est qualifiée de ghetto par des Parisiens de l’intérieur qui n’y mettront jamais un pied. Faut dire que les rares reportages télé ne donnent pas envie d’y flâner le dimanche après-midi en famille. Les images sont brutes et froides. Sur dix mille habitants, on dénombre un tiers d’étrangers — pas franchement louches, mais franchement basanés, dixit Coluche — et un jeune sur trois sans emploi traîne son ennui au pied des immeubles avec une mine patibulaire de circonstance. Cette population est-elle coupable de la désindustrialisation subie au cours des dernières décennies ? Relation de cause à effet, ma cité est devenue l’une des plaques tournantes parisienne de la drogue. Il y circule, parait-il, trente mille euros par jour. Une économie parallèle qui fait vivre bon nombre de familles pas très attentives à la provenance de cet argent sortant des poches de leurs rejetons. Et pourtant, je l’aime ma cité. Vous connaissez l’origine de son nom ? Au XVIe siècle, le propriétaire des terres sur lesquelles elle est aujourd’hui implantée s’appelait Jean Beaudot, d’où la cité des Beaudottes. Elle a sa place dans l’histoire ma cité. J’aurais pu la quitter, mais pour aller où ? Où trouver un endroit plus humain que celui-ci ? Et surtout, à proximité de mon appartement, se trouve un endroit magique.

07h40. Dans deux minutes, je pars en voyage. Chaque matin, je ressens un pincement au cœur à l’arrivée en gare de mon RER. Le RER B. Il est fabuleux. Depuis vingt ans, il me fait glisser en douceur sur la colonne vertébrale de Paris. 07h42. Je m’installe dans le sens de la marche pour ne rien perdre du spectacle. Treize stations en trente-six minutes. Je découvre toujours quelque chose, un détail qui m’avait échappé jusque-là, une lumière, un son particulier. Je regarde les voyageurs aussi. J’en connais un certain nombre de vue. De tous âges, de tous sexes, de toutes couleurs de peau, en blue-jean ou en costume cravate, joyeux ou tristes, pensifs ou lecteurs, quelques-uns finissant leur nuit. Instant de vie partagé. Marionnettes bercées dans un mouvement orchestré par cette rame apaisante. Aulnay-sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Drancy à 07h50. Drancy — à jamais associé au camp d’internement de la cité de la muette — laisse mes compagnons de voyage songeurs. Je me demande qui a décidé de l’utiliser après la guerre pour y enfermer les peu ou prou collaborateurs et autres femmes tondues. C’était ajouter de l’obscénité à l’horreur. Le Bourget, nous retrouvons le sourire. Les esprits se libèrent et s’envolent. La Courneuve, la rame se remplit, puis La Plaine, nouvelle gare mise en service en 1998 pour la coupe du monde de football. 08h05, la Gare du Nord, les gens descendent et Jeanne monte. La gare aux 180 millions de voyageurs par an et je ne vois qu’elle. Je ne sais pas son prénom, elle ressemble à Jeanne Moreau. Distinguée, un regard profondément doux. Je ne sais d’où elle vient ni où elle va, nous passons treize minutes ensemble. Bonjour, bonne journée, un sourire, c’est tout. Nous ne voulons pas abîmer cette belle rencontre par un flot décevant de paroles. 08h08, Châtelet, le cœur de la capitale, bousculades.

Après Châtelet, le RER passe sous la Seine sans appréhension, en direction et sous la protection de Saint-Michel, l’Archange victorieux de Satan. Jusqu’à l’âge de vingt ans, je n’étais jamais allé rive gauche. Je m’éloignais peu de ma cité. Faut dire que je bossais en 3x8 depuis l’âge de quinze ans. Tout d’abord au poste de guetteur payé cinquante euros par jour, puis de filtreur, travail un peu mieux rémunéré. Un emploi lucratif et pas trop fatiguant, mais temporaire. Par chance, je me suis fait serrer à quelques mois de ma majorité. Quand le juge m’a qualifié de mineur délinquant, ça a été un électrochoc. C’était tellement naturel, je n’avais pas le sentiment d’être un hors-la-loi. Un éducateur s’est occupé de moi quelques années. Un gars bien. C’est lui qui m’a appris à aimer les voyages. Il m’a emmené rive gauche, et même beaucoup plus loin. Un matin, il m’a annoncé qu’il avait un travail pour moi dans une cité. J’ai cru qu’il voulait me remettre dans le business, mais il a ri en précisant qu’il s’agissait d’un emploi d’agent d’entretien à la direction des services techniques de la cité internationale universitaire de Paris. La classe ! Je crois que j’ai pleuré comme un môme.

08h12, Luxembourg et son jardin situé en bordure de Saint-Germain-des-Prés et du quartier latin, la gare de Port Royal avec son style architectural étonnant, puis Denfert-Rochereau. Avant 1977, cette station était le terminus de la ligne de Sceaux. J’aime à penser que cette ligne a été prolongée jusqu’à Châtelet en l’honneur de ma naissance...

Je descends au prochain arrêt.
08h18, Cité universitaire. Un sourire, une bonne journée à Jeanne.

Voyage entre mes deux cités de cœur.
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