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Voyage singulier

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Elie Qsir

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La bâtisse, pure architecture les années 2030, avec sa forme pyramidale de trente mètres de haut, sa pointe surmontée d'une éolienne géante, sa face sud plaquée de panneaux solaires et les autres garnies de murs végétaux, avait tout de même gardé un jardin plus rétro où une table et des chaises en fer forgé d’un bleu intense se découpaient sur une terre rouille bordée d’arbustes couleur vert sauge et d’arbres aux troncs sombres emmêlés. Mes grands-parents paternels m'y attendaient, assis dans la douce lumière de cet été. Je les embrassai affectueusement. Au cours du repas de midi, je leur expliquai mon projet de voyage. Après le café, je les serrai tendrement dans mes bras avant de sauter dans ma voiture. Je programmai la destination et le coussin d'air souleva l’habitacle d’un mètre au dessus du sol puis le véhicule glissa silencieusement en accélérant. Je profitai de ce moment pour ranger encore quelques affaires dans mon sac de voyage. Puis Je regardai la ville de Marseillaix défiler devant mes yeux. Les façades végétalisées côté nord faisaient face aux panneaux solaires de l'autre côté de l'avenue. Je croisai un uberhorse rempli de touristes, avec son carrosse du 18e siècle tiré par quatre chevaux superbes. Je souris. Il n'y avait que mon grand-père et ma grand-mère pour encore appeler cela des taxis. Tout le monde disait uberhorses pour les diligences et uberairs pour les autres. Le mot taxi n'était même plus dans les wikipedias. La voiture ralentit et s'engouffra dans la station du néotube puis se dirigea automatiquement vers la cabine que j'avais réservée. Une porte métallique s’ouvrit et le véhicule se glissa à l'intérieur. Le coussin d'air se dégonfla, puis la porte se déverrouilla et je pris l'escalier pour rejoindre l'habitacle de ma cabine tandis que j'entendais des vérins arrimer ma voiture. Je confirmai ma destination sur le tableau de bord, bouclai ma ceinture et enfilai mon casque. Ma cabine, une boule sphérique de cinq mètres de rayon, glissa lentement vers la rampe de lancement, un énorme ressort qui la propulsa telle une boule de flipper jusqu'au tube principal où le courant d’air puissant la happa et la transporta en moins d’une heure à travers les régions d’Auvrhonalpaca, puis de Champalsalobourgofranche, avant de l’éjecter vers le tube de décélération. J’étais arrivé à Strasbourg-Offenburg. Un moment après, je garai ma voiture devant la maison de mes grands parents maternels. Devant la façade provençale ocre achetée à prix d'or et remontée pierre après pierre pour décorer leur maison moderne, trônaient leurs deux tacots, des deux-chevaux du 20e siècle rééquipées dans les années vingt d'un moteur à hydrogène. Avec le capot ouvert pour assurer la ventilation du moteur à l'arrêt, elles ressemblaient à deux hippopotames baillant au milieu d'une mare. Je restai l’après-midi avec mes grands-parents, profitant de chaque instant. Le lendemain matin, j'embarquai dans la fusée Soyouz avec tous mes collègues scientifiques pour le grand voyage sans retour pendant deux ans. Le décollage fut brutal mais ensuite le trajet se déroula agréablement. L’alunissage se fit en douceur et, tout de suite, nous fûmes envoûté par le spectacle: Lunapark s'offrait a nous. Un pic impérial dominait un lac bordé d'herbe et de fleurs. Une lumière magique, différente de celle que je connaissais sur terre, éclairait une face de la montagne. Une légère brise lunaire ridait la surface de l’eau. L’eau, elle était là, devant nous! Nous avions réussi ! Les larmes nous montaient aux yeux. Bien que nous avions vu ce paysage maintes fois en image, être là sur la lune, là où nous avions réussi à créer une gravité semblable à celle de la terre et une atmosphère identique à l'enveloppe gazeuse entourant notre planète, à introduire l'eau sous forme liquide et gazeux, nous laissait sans voix. Là, tout n’était qu’ ordre et beauté, calme, lune et volupté. Aucun bruit. Pas d'une mouche, pas un moustique. Peut-être quelques bactéries, malgré le sas de décontamination, avaient pu passer, transportées par les premiers voyageurs mais aucun animal n’avait encore été amené sur la lune. Nous devions d’ailleurs discuter de la venue d'animaux terrestres. Trois choix se dégageaient pour le rythme de cette introduction à Lunapark: soit dans l’ordre d’apparition lors de l’évolution sur terre, soit toutes les classes du règne animal en même temps ou soit progressivement, d'abord les insectes pour la pollinisation puis des poissons et enfin les autres dont les mammifères. Cette dernière ligne était majoritaire chez les scientifiques présents. Pour les oiseaux, se posait la question de la gravité qui n'était pas encore très stable. Cela les gênait dans leurs trajectoires de vol. Les insectes, volant ou non, quant à eux, s'adaptaient très bien à ces faibles anomalies de la pesanteur, variations qui pouvaient survenir plusieurs fois par minute. Les tests réalisés en laboratoire le démontraient. Mais ce détail allait être réglé sous peu. Nous y travaillions d'arrache-pied. Nous avions deux ans de travail pour que Lunapark soit quasiment identique à se que l’on trouve sur terre dans les climats tempérés. Nous, scientifiques du monde entier, étions la première colonie d’humains. Nous avions déjà réalisé une grande partie du projet, tenu secret pendant de longues décennies. Il nous fallait le finaliser, ici, sur place. Nous ne devions avoir aucun impact négatif sur cet environnement. Pour cela, il nous faudrait sélectionner les meilleures technologies terrestres. Il conviendrait aussi de définir au cours de ces deux années un code lunaire qui devrait ensuite être respecté par les colonies suivantes. Que de travail passionnant en perspective ! Dans le ciel, les nuages découpaient l'horizon en masse cotonneuse. On se serait presque cru sur la terre. Je respirais. J’étais heureux.
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