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Voyage à contre-courant

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Emilysel

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FINALISTE
Sélection Jury

Ses parents l’appelaient toujours « mon petit arc-en-ciel ». Elle détestait ce surnom. Il lui rappelait sans cesse que c’était encore une enfant, et qu’elle le resterait à jamais aux yeux de ses parents. Et comme elle était plutôt grande pour son âge, ça l’embêtait de ne pas être assez vieille pour pouvoir sortir où elle voulait. Elle aurait aimé aller dehors. Le plus loin possible. Mais ses parents, très conservateurs, refusaient qu’elle quitte le patelin familial. À la limite elle pouvait rendre visite à des amis lorsqu’ils n’habitaient pas trop loin. Il fallait qu’elle voie du monde car bientôt arriverait l’heure où il lui faudrait trouver un compagnon. Être en couple, assurer la descendance... Encore des conventions sociales contraignantes et désuètes ! C’était vraiment le genre de choses qu’elle détestait. Elle, c’était la rebelle, la moderne, celle qui se lève le matin avec des rêves, qui entrouvre les paupières à l’aube pour franchir les interdits. Elle se baignait nue dans la Seine pour protester contre la pollution intempestive, elle protégeait les espèces de poisson vulnérables quand de gros navires plein à craquer de touristes se plantaient au beau milieu du fleuve. Malgré ça, elle aimait tellement Paris. C’était sa ville, là où elle avait vu le jour et là où elle avait grandi. La nuit, alors que le silence retombait sur la ville, elle sortait admirer les lueurs des lampadaires sous le pont des Arts ou sous le pont Mirabeau. Mais son pont préféré restait le pont de l’Alma. Ce n’était pas la passion pour les vieilles pierres qui la guidait là-bas mais bien le zouave, si sale, vieux et terni. Ce qui lui plaisait, c’est qu’elle pouvait presque le toucher. Et aussi parce qu'il était un symbole du changement climatique, en particulier des crues, qui l’engloutissaient sauvagement. Comme beaucoup trop d’hommes il ne bougeait pas, impuissant et se laissait submerger sans jamais agir.

C’était un dimanche aux aurores, alors que l’air frais du mois d’avril faisait frissonner les passants, qu’elle avait décidé de prendre son courage à deux mains et de tenter l’Aventure. La vraie. Celle qui faisait vibrer tout son corps. Avant de partir, elle jeta un coup d’œil à ce qu’elle pouvait prendre pour déjeuner. Il restait quelques œufs de la veille mais elle savait que sa mère lui en voudrait si elle les touchait. Il faudrait attendre la prochaine ponte pour renouveler le stock et ils habitaient dans un endroit un peu isolé. Elle entama donc sa longue route l’estomac vide. Peu importe. Lorsque le soleil daignait jeter quelques rayons sur elle, son corps brillait de mille feux. C’est qu’elle attirait toute la lumière sur elle tellement elle était scintillante. L’excitation la faisait frétiller et sentant l’adrénaline couler dans ses veines, elle accélérait. Pour ce premier long voyage, elle avait choisie d’aller voir la mer, comme la petite poule de Jolibois. Ses parents n’avaient jamais eu les moyens de l’emmener. Trop loin, pas rentable, trop dangereux avec le monde qu’il y a en ce moment, bref, c’était un rêve d’enfant qu’elle comptait bien réaliser aujourd’hui.

Le voyage fut long et épuisant. Elle savait bien qu’elle n’avait pas choisi la facilité et que partir à contre-courant était difficile. Mais c’était dans sa nature de s’opposer à tout et d’aller jusqu’au bout de ses rêves. Peu importe le jugement des autres. Elle n’eut pas trop de mal à trouver de quoi manger mais elle manqua de se faire écraser un bon nombre de fois. Elle du éviter de se faire attraper par ces hommes, si nombreux au bord des routes, qui semblait très intéressés par sa présence. Une jeune créature féminine si sublime, « elle n’a qu’à se cacher si elle ne veut pas se faire mater ! Avec aussi peu de vêtements, elle veut clairement qu’on la chope... » Ces commentaires répugnants, elle s’en fichait éperdument. C’était son corps, point. Malgré tout, elle faillit céder à la tentation d’aller manger quelque chose de revigorant, qu’un aguicheur lui avait proposé. C’est qu’il faisait froid en cette période de l’année. Un peu de chaleur lui aurait fait du bien. Mais elle s’accrocha et lutta de toutes ses forces pour ne pas céder. Après moult péripéties, elle arriva enfin au Havre. La mer s’étendait sous ses yeux, comme infinie. De l’autre côté, elle imaginait l’Angleterre. Elle aurait rêvé pouvoir traverser, mais c’était clairement impossible. Ce serait le prochain voyage. Elle n’avait pas beaucoup de temps car il faudrait ensuite songer au retour. Aussi triste que cela ne soit, l’Aventure n’est qu’une parenthèse. Elle avait une famille à retrouver.
Elle avait l’impression d’avoir grandi en quelques jours. A l’échelle de sa vie, ces quelques jours représentaient une éternité. Le soleil était maintenant au zénith et elle était heureuse. Elle songea alors qu’elle méritait bien un petit quelque chose pour se féliciter, et s’accorda son premier vrai repas depuis le départ.

Martin la regardait étrangement. Il siffla entre ses dents et appela ses amis : « Eh les gars, regardez moi ça ! Si elle est pas belle celle-là... Mais enfin, comment une truite arc-en-ciel a pu arriver dans la Manche ? »

PRIX

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Sylvie Talant · il y a
Un texte frais, essentiel...jusqu'à la chute qui remet les pendules à l'heure mais qui est vraiment originale. C'est parfait et j'espère qu'une fois passée la finale des lycéens vous poursuivez l'écriture de vos nouvelles, sur Short ou ? et ? ailleurs. Cette nouvelle est digne des meilleurs recueils + 5
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Emilysel · il y a
Merci beaucoup ! J'en écris quelques unes - bien que je n'ai pas beaucoup de temps - mais je ne les publie pas ici.
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M. Iraje · il y a
Un vote renouvelé pour cettE arc-en-ciel ☺☺☺
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Emilysel · il y a
Merci :)
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette finale du jury ! Mes votes et une invitation à soutenir “Ses lèvres rougissent” qui est en Finale. Merci d’avance !
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Pascal Depresle · il y a
Un vrai très bon texte, bien construit. Mon vote. Peut-être aimerez vous "il dit toujours oui" ou "l'héroïne", "Tata Marcelle".
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Super histoire ! Bravo Emilysel voici mes 5 voix, bonne chance pour la finale ! Je vous invite à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie printemps 2018 ! Bon dimanche. JB
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Emilysel · il y a
Merci :)
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Fred Panassac · il y a
Une histoire aussi charmante que surprenante, et si proche de la nature. Bravo pour cette accession en finale, je t’accorde mes voix de soutien !
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SakimaRomane · il y a
Un vrai plaisir de vous retrouver encore cette année. Bravo Emilysel
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Emilysel · il y a
Merci beaucoup !
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Kiki · il y a
coucou, une belle place en finale ? En tout cas je vous encourage avec mes 3 voix.
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Emilysel · il y a
Je suppose que je suis heureuse d'être en finale ;)
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Feuille ambrée · il y a
Bravo, j'ai beaucoup aimé la chute !
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Emilysel · il y a
Merci !
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Zutalor! · il y a
Idem que Brune.
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