Voyage

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"Comment croire ceux qui disent écrire pour eux, Les mots ont toujours une destination, aspirent à un autre regard. Écrire pour soi serait comme faire sa valise pour ne pas partir." David  [+]

Il regardait l’homme assis en face de lui, petit, trapu, le teint pâle, peu sympathique.
Il se hasarda à le saluer, l’autre lui répondit du même salut discret. Il préféra alors se plonger dans la lecture du journal. Les nouvelles étaient encore mauvaises : le CAC 40 avait déjà cédé plus de 20% en six mois. Les titres de banque s’effondraient, les cours du pétrole étaient au plus bas... Socialement ce n’était pas mieux : pauvreté, montée des extrémismes, la jeunesse se révoltait, les plus âgés s’inquiétaient. Il leva la tête et croisa le regard de l’autre homme posé sur lui, noir et soucieux. Qu’avait-il à le fixer ainsi ? Il ferma les yeux un moment. Il pensa que quelques minutes de repos avant d’arriver au bureau seraient les bienvenues. Il se sentait lourd, fatigué et le bercement apaisant du métro l’endormait... Il se revit, tout enfant dans les bras de sa mère. Elle lui fredonnait un air de son pays et il était bien. Elle était arrivée très jeune en France. Ses parents avaient fui la dictature et la misère. A vingt ans elle avait rencontré son père et ils s’étaient aimés tout de suite. Très vite ils s’étaient mariés et avaient eu des enfants élevés dans l’amour et l’exigence de la réussite. Il fallait qu’ils deviennent « quelqu’un.»
Il ne devait surtout pas s’endormir. C’était le jour des élections au sein de l’entreprise et il avait des comptes à rendre aux actionnaires. Les résultats étaient excellents mais une inquiétude sourde provoqua des spasmes dans sa poitrine. Il devait être fin prêt et calme surtout. La réunion commençait à neuf heures pile. Il rouvrit les yeux, l’autre le regardait encore. Pourquoi cette insistance ? Cela le mettait mal à l’aise. L’autre semblait d’ailleurs lui aussi très las... Sans doute était-il un de ces employés qui allait au bureau ou bien à l’usine sans beaucoup d’enthousiasme. Il n’était pas très bien habillé : une espèce de jogging informe, d’un bleu délavé, râpé aux genoux et un sweat qui avait dû être blanc un jour. Quel manque d’élégance ! Lui avait à cœur d’accorder les couleurs et d’être toujours impeccable. D’ailleurs le costume qu’il portait aujourd’hui était du sur-mesure. Il avait horreur du laisser aller.
Mais il avait commencé comme ça lui aussi, au bas de l’échelle. Et il était sûr d’avoir déçu ses parents à ce moment-là, même s’ils ne le lui avaient jamais dit. Maintenant il était tout en haut. Il avait gravi tous les échelons. Il partait tôt le matin, rentrait tard le soir. Il n’avait pas vu grandir ses enfants et sa femme lui en voulait de n’être jamais là. Elle s’en plaignait souvent et leurs discussions finissaient le plus souvent en dispute. Alors il s’enfermait dans son bureau. Il ne supportait pas ses reproches. Il « sacrifiait » leur vie de famille disait-elle ; il répondait alors train de vie, maison superbe, vacances dans les plus beaux coins du monde, études supérieures des enfants... Un de leurs fils était avocat à Londres, l’autre médecin en Afrique et le troisième, professeur d’économie, vivait aux Etats-Unis. Seule la petite dernière n’avait pas suivi la voie royale. Il n’avait pas été tendre avec elle lorsque, une fois son Bac en poche, elle lui avait annoncé qu’elle voulait être fleuriste. Elle vivait aujourd’hui dans un village du sud de la France et avait ouvert sa propre boutique. Elle donnait très rarement de ses nouvelles. Il ne l’avait pas vu depuis plusieurs années mais il espérait maintenant, au plus profond de lui, qu’elle fût heureuse. Ses fils non plus d’ailleurs ne donnaient pas souvent de leurs nouvelles. Parfois il recevait une carte de vœux ou bien un mail au début de l’année, le message était convenu et peu chaleureux. Le professeur d’économie avait deux enfants mais il ne les avait vus qu’en photo. Quant à sa femme, il l’avait soupçonné d’avoir un amant quelques années auparavant, mais c’était fini, du moins voulait-il s’en convaincre.
L’autre le fixait maintenant d’un regard infiniment triste. Alors il tenta un faible sourire, l’inconnu le lui rendit. Il aurait bien engagé la conversation, mais il était arrivé à destination, d’ailleurs les portes du métro s’ouvraient. Il devait descendre, on l’attendait. Il se dirigea vers la sortie et bouscule presque une jeune femme qui entrait.

- Bonsoir monsieur Baland, c’est l’heure de vos médicaments. Mais qu’est-ce que vous faisiez encore assis devant le miroir ?
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