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Vous êtes de la famille ?

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LaylaD

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La première fois que j’entends la question nous sommes sur un parking.
Une de ces rencontres improbables, à la fois imprévisible et parfaitement réglée, dont le souffle aime à nous faire don. Comme un ballet rigoureusement orchestré qui fait irruption dans le programme avec une tranquillité de séisme.

- Vous êtes de sa famille ?

Je le regarde là-bas derrière la voiture. Le rire de son regard déborde l’écran de ses lunettes de soleil, d’ailleurs à cet instant c’est en lui que le soleil trouve sa source, c’est évident.
Je suis le tracé effervescent que sa présence dessine en moi, je me retourne vers cet homonyme qui, légèrement suspendu, attend ma réponse en interlocuteur poli.
Je ris, non ce que je ressens n’a rien à voir avec la famille.
Puis je bute sur le sourire interrogatif, que la politesse rend muet et qui insiste pourtant, attendant une réponse alternative.

- Je suis du voisinage.

C’est l’exacte vérité. A cet instant, à trois ou quatre mètres de distance, je suis si proche que sa chaleur m’enveloppe et commence déjà à me pénétrer.

Après, la question revient sans cesse, comme un leitmotiv auquel je réponds en improvisant au gré des circonstances : voisine, cousine, amie de la famille, hasard des circonstances, bénéficiaire des grâces du ciel, récipiendaire de la bienveillance ambiante...

A la fin la question ne me fait même plus réfléchir, je vais dans le sens donné par l’interlocuteur, et je laisse sortir la première phrase qui vient.

Pourtant à aucun moment la question n’effleure ma conscience. Je suis ici parce que j’y suis, parce que sans avoir rien fait pour que cela soit je ne désire strictement rien d’autre que d’être ici et maintenant.

Jusqu’à l’homme en gris.
Lui ne pose pas de question.
A plusieurs reprises son regard bleu m’embrasse et me saisit en 3D.
Puis, au cours du repas, il me transforme insensiblement en pièce du puzzle.

Avec légèreté il observe de loin en loin mon reflet sur chacun des convives, puis se décale, lorsque le rire m’échappe, et m’entend dans ma vérité. Il capte au vol la profondeur de ce réel nouveau, énigmatique et insolite sous ses airs d’évidence. Il en prend acte avec calme et une note de surprise qu’il jette en l’air et regarde flotter, sans réponse.

Au café, dont le cérémonial s’impose comme une concession presque intime aux rituels de présentation, je sens son regard sur mon dos, qui voit l’accord parfait des gestes, qui saisit la proximité impalpable, qui perçoit l’intimité rayonnante et le plaisir qui l’anime. Son attention soutient ma présence sensorielle et me permet d’anticiper les gestes de celui qui, tout absorbé à se déverser, en moi, et totalement absent à la matière, défie les lois de l’équilibre et ne voit plus ni la nappe ni ma robe, blanches.

En faisant le détour pour venir prendre congé avec la douce noblesse de sa pleine seigneurie, l’homme en gris ne pose toujours pas de question : il affirme. Il me dit qui je suis.
Quand il me tend la main j’émerge de l’eau glacée, tandis que son sourire bénit la face cachée de l’iceberg qui, traversant les paradoxes, rassure sa bienveillance de père.

Dans sa sérénité qui m’assure que nous nous reverrons, et au-delà de toutes les convenances, j’entends qu’il est sincère en me disant son bonheur de m’avoir rencontrée. Son salut chaleureux valide l’audace immaculée de ma présence.

A l’instant où il me l’accorde je découvre ce que je suis venue chercher là :
la grâce d’aller me mêler aux statues du jardin pour m’y fondre dans le décor, avec sa bénédiction, aux côtés du jardinier.
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