Vol au-dessus d’une tasse de thé

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Il était là, face à elle, la tête dans son assiette. Elle préférait ne pas le regarder. Elle savait qu’il se goinfrait. Il suffisait d’entendre l’insupportable bruit de mastication. Cela faisait 35 ans que cela durait et ce bruit lui semblait être de plus en plus fort.
Il était ainsi : lourd. Au début, cela ne l’avait pas gênée. Elle s’était laissée griser par sa différence. Il n’était pas, comme elle, empêtré dans un milieu hyper bourgeois traditionnel où tout était codé, où les mots se devaient d’être justes, les gestes mesurés et où toute démonstration outrancière était déplacée. Lui était libre, libre de parler haut, de couper la parole à n’importe qui, libre d’avoir faim et de se jeter sur son assiette avant tout le monde, libre de vivre sans penser au regard d’autrui. C’est ce qui l’avait séduite : cette capacité à ne pas se laisser dicter sa conduite par les autres.
Mais les années passant, le charme de la naturalité s’était transformé en épreuve. Elle n’avait qu’à s’en prendre à elle-même. « On » l’avait prévenue, directement et surtout indirectement par des sous-entendus équivoques qui l’avaient à l’époque outrée. Ces pensées la submergeaient régulièrement, surtout à l’heure du thé. Elle adorait prendre le thé. Elle ne travaillait plus depuis la naissance de leur troisième enfant et, sauf escapade trop rare, elle prenait le thé, seule, dans sa cuisine, après son retour de la sortie d’école. Elle se faisait un vrai thé. Elle aimait particulièrement les thés Mariage et variait suivant ses jours et ses humeurs. Cannelle ? Orange ? Fruits rouges ? Thé vert ?
La bouilloire qui sifflait, la théière qu’elle ébouillantait – lorsqu’elle procédait à une cérémonie du thé digne de ce nom -, le mélange versé avec amour dans la théière. Et cet arôme. La mug ravissante, signée Christian Lacroix, offerte par une amie pour ses trente cinq ans, qui fumait. Et elle qui paraissait languir, comme les femmes du XVIIIème siècle, en attendant que le divin breuvage refroidisse.
Elle prenait le thé de plus en plus souvent, après avoir conduit le petit dernier à l’école, pendant la matinée, lorsqu’elle était devant son ordinateur, essayant tant bien que mal de se concentrer sur son travail, des traductions commandées – avec de plus en plus de parcimonie au fil des ans – par des amis éditeurs. Le thé l’après-midi, le thé avant le dîner – « Allez, une dernière tasse, ce soir, je pourrais ainsi travailler », se disait-elle.
La journée, la maison était silencieuse. Elle était seule devant sa tasse de thé. Sauf quand les enfants revenaient de l’école. Elle redevenait alors maman. Avec tout l’amour qu’elle leur portait. Mais aussi ce regard quelque peu absent comme si c’était une autre qui prenait la place de la rêveuse solitaire. Elle rêvait à quoi au juste ? A une autre vie ? Tout restait flou. A un autre homme, à un amoureux qui ferait attention à elle, un homme élégant avec lequel elle pourrait parler lectures, théâtre, avec lequel elle voyagerait au Rajasthan, au Guatemala, en Côte d’Ivoire, à Cuba... Une vraie relation qui s’enrichirait au jour le jour.
Elle savait pourtant que son homme avait plein de qualités. Mais voilà, il ne lui en faisait plus profiter. La vie à deux, à cinq maintenant avec les enfants, l’avait épuisée. Elle et lui aussi. Lui avant elle sans doute. Car elle avait essayé de résister à l’anéantissement de leur vie de couple. Mais en vain. Il n’avait pas accepté ses grossesses à répétition, la dureté de sa vie de businessman pour permettre à la famille de vivre décemment. Il rentrait épuisé. Commençait alors un lent et difficile monologue. Elle essayait au début de lui faire raconter sa journée, de parler des enfants, d’elle. Mais cela devenait de plus en plus laborieux au fil des mois et des ans.

Les années passèrent, plus ou moins bien. Les enfants grandissaient. Elle était toujours à la maison, s’était laissée happer par quelques activités mais elle était toujours seule. Seule avec son thé. Et les soirées étaient toujours aussi longues. Un jour, les enfants sont partis. Elle s’est retrouvée encore plus isolée face à un homme qui n’avait pas changé d’un iota. Il faisait encore plus de bruit en mangeant le soir. Et elle restait, en face, attendant que cela passe. Osant encore moins qu’avant faire la moindre critique ou suggestion.

Comment apporter un peu de légèreté à cette atmosphère si lourde ? Un autre enfant ? Trop tard. Un chat ou un chien ? Le choix se porta sur le second. Au moins, il aboierait pendant les repas. Et elle pourrait continuer à savourer son thé la journée, en dehors des promenades.
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