Voir la mer

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Je pense que je serai réveillée à l’aube. J’aurai très envie de te tirer toi aussi du sommeil. Mais je patienterai. J’irai fumer sur le balcon, rapidement, coupable, même s’il n’y a aucun risque tu me surprennes. Je lirai un peu, enfin j’essayerai, mais je serai incapable de me concentrer. Je grignoterai tout ce qui me tombe sous la main : une tranche de jambon, le fond du paquet de cookies, le reste des pâtes. Je rêverai de tartines mais il n’y aura plus de pain, j’ai oublié d’en racheter. Au bout d’une heure j’entamerai mon quatrième café, et je viendrai le boire dans le lit, près de toi. L’odeur te réveillera, tu grogneras un peu, me demandera l’heure, décrétera qu’il est trop tôt pour se lever. Mais tu te lèveras quand même. Tu fileras sous la douche et en en sortant tu surprendras par la fenêtre le soleil qui se lève. Le beau soleil d’hiver, dans un ciel sans nuage. C’est là que je te dirai que j’ai envie de voir la mer. Qu’il fait un temps à marcher sur la plage. Tu me diras que je suis folle.
Tu retourneras dans la salle de bain, je t’entendrai faire couler l’eau, chanter puis te taire, et je saurai que tu te rases. Tu te rases toujours en silence, en fronçant les yeux, concentré. Je te préfère mal rasé. Déconcentré. Tu t’habilleras, avec cet uniforme éternel des jours de bureaux. Un jean, une chemise, une veste. Seul le manteau change en fonction des saisons.
Tu chercheras tes clefs et ton portefeuille et tu pesteras un peu en disant que c’est le foutoir, qu’on ne retrouve jamais rien dans cette maison. Ils seront sur la commode. Ils sont toujours sur la commode.
Tu viendras m’embrasser sur le front, et tu me diras « ça va aller ». Il n’y a pas une seule demi-journée depuis trois semaines où tu ne me dises pas « ça va aller ». Je ne répondrai pas, alors tu recommenceras, en ajoutant cette fois un point d’interrogation dans ta voix : « ça va aller ? ». Alors je te redirai que j’ai envie d’aller voir la mer. Je le dirai de ce ton qui ne raconte rien. Celui que tu détestes car tu ne sais pas l’attraper. Celui qui ne comporte aucun reproche aucun regret aucune tristesse aucune colère aucune prière. Celui qui se contente de dire, comme un constat : « J’ai envie d’aller voir la mer ».
Tu hausseras les épaules, tu feras mine de partir. Mais au moment d’ouvrir la porte quelque chose te retiendra. Alors tu abdiqueras. Ou plutôt tu te sentiras enfin investi d’un rôle. Toi qui depuis des jours ne sait plus où te mettre, quoi dire, comment être, tu prendras ces quelques mots comme un ordre de mission. J’aurai envie d’aller voir la mer, et me l’offrir te paraîtra soudain le remède à ton impuissance. Tu ne peux pas me guérir, tu ne sais pas chasser les tumeurs, je ne t’offre pas de larmes à sécher, pas de chagrin à consoler, juste une putain de maladie qui te laisse inutile et démuni. Mais tu peux m’emmener voir la mer.
Alors nous partirons.
Nous roulerons jusqu’au port des Boucholeurs. Je n’aurai même pas à te l’indiquer, tu sais que c’est l’endroit que je préfère. Il y en a pour une heure à peine, et comme à chaque fois tu te demanderas à voix haute pourquoi nous n’y allons pas plus souvent.
Tu n’auras même pas eu le temps de tirer le frein à main que déjà j’aurai ouvert la portière. Je courrai vers la plage en criant. Et je continuerai, droit vers l’écume, les pieds nus sur le sable froid. Pour m’avaler une grande vague de bonheur.
***
Le vent a fait voler ton rire en éclats. A chaque fois que nous gagnons la mer je t’observe retomber en enfance. Une gamine qui cavale, qui vole presque, qu’on a envie de retenir de peur qu’elle s’avance trop au large et se noie. Le froid n’était pas assez mordant pour t’arrêter. Tu as remonté ton pantalon jusqu’aux genoux pour patauger aussi loin que tu le pouvais. Ce sourire qui te mangeait le visage tout entier... Et qui a pulvérisé d’un coup le poids qui étreint ma poitrine depuis des jours et des jours. Je n’avais pas envie de te crier d’être raisonnable. Je n’avais surtout pas envie de te crier d’être raisonnable. Alors je t’ai rejoint. Ta bouche, tes joues, ton front, tout avait le goût des embruns. Le même que les larmes que nous n’avons pas versées ensemble. C’est fou quand j’y pense. Tu pleures pour un rien d’habitude. Un enfant qui tombe et se relève, une scène débile dans une comédie de seconde zone, même une bouteille d’eau de javel vide alors que tu en avais besoin... tout est prétexte à te tirer les larmes. Mais là, depuis l’annonce de ta maladie, l’enchaînement des visites à des médecins inconnus, les heures d’attente dans des hôpitaux pour des analyses, des examens, la consultation frénétique de sites internet spécialisés, de forums... rien. Tes yeux sont restés secs. Ton front haut. Ton dos droit. Je me demande parfois si, comme moi, tu attends de te retrouver seule pour sangloter.
Nous avons pataugé près d’une heure dans les vagues, à rire et à pleurer. Jusqu’à ce que nos pieds bleuis nous rappellent à l’ordre, nous rappellent l’hiver et nous enjoignent de retourner au chaud. Nous avons rejoint notre baraque à huîtres préférée, celle qui a toujours abrité nos grands moments. La demande en mariage, les annonces de grossesse, les nouveaux départs... Je t’ai regardé te gaver d’iode en aspirant les coquilles à grand bruit. Cet appétit toujours, cet appétit immense, en période d’euphorie. J’ai eu envie de te demander comment tu pouvais sembler si joyeuse alors que nous nous précipitions vers un inconnu si sombre, si terrifiant. Mais je me suis retenu. J’ai juste dit « ça va aller ». Et tu as pouffé comme une enfant. Tu nous as resservi un verre de chardonnay et tu as trinqué en me regardant droit dans les yeux. Ce regard. Immobile, franc, implacable. «Non, ça n’ira pas. Ca n’ira certainement pas pendant un long moment. On va me charcuter, m’ouvrir, me retirer un sein et tout un tas de ganglions. On va m’ausculter, m’analyser encore et encore. J’aurai mal. J’aurai peur à chaque résultat d’analyse qu’on m’annoncera. On m’injectera des produits qui me rendront malade, me feront perdre mes cheveux, me priveront de tant et tant de choses. Je serai sans doute insupportable, parce que je le suis toujours quand je ne vais pas bien. Et tu ne sauras pas t’y prendre. Alors non ça n’ira pas. Mais nous traverserons tout ça. Parce qu’après être tombés mes cheveux repousseront, parce qu’après m’avoir été enlevé mon sein sera reconstruit. Parce qu’après la maladie je veux que tu m’emmènes à nouveau voir la mer. ».
Nous avons terminé nos verres en silence. Puis nous sommes retournés à la voiture en marchant lentement, si lentement, comme pour ralentir le temps.
De retour à la maison tu as tout juste eu le temps d’aller attraper ton sac, prêt depuis des jours, et je t’ai déposé à la clinique. Tu n’as pas voulu que je t’accompagne plus loin.
Je bois mon quatrième café. Le jour tarde à se lever. Si rien n’est venu perturber le planning tu dois tout juste venir de descendre au bloc. Tout à l’heure le téléphone sonnera, et une voix anonyme me dira que l’opération s’est bien passée. Je sais que je resterai planté là, à attendre l’heure des visites. Mais désormais je connais mon rôle. Je ne suis plus cette ombre encombrante qui se demande bien quoi faire. Nous irons ensemble jusqu’au bout de cette absurde parenthèse. Nous affronterons la houle autant qu’elle durera. Et puis, le jour d’après, je t’emmènerai voir la mer.
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