Voie souterraine

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En compétition

"C'est un métier d'enfants, c'est un métier d'apôtre, un métier d'ajusteur ou mieux de repasseuse. Et les plis sont tenaces au corps et à l'esprit des enfants sur lequel a pesé, de toute sa  [+]

Image de Été 2020

Je me laisse coller au tourniquet. Je salue le monsieur qui partage mon ticket. Je prends un couloir, puis un autre. Je regarde les bouches du tunnel aux blancheurs émaillées. L’odeur d’ammoniac me remonte aux narines, fragrance enivrante. Je vois l’enchaînement des boutiques, des croissanteries et des bureaux de presse. Les tourniquets de cartes postales, de bonnets et d’écharpes et d’aimants I love Paris. Je veux m’y arrêter, faire la queue, attendre dix minutes dans une foule. Attendre dans la douce lamentation des transitaires pour un café croissant. Prendre des faux gants en fourrure au monsieur avec accent qui m’en vend deux paires pour 15 €.

Je déambule sous les pastilles 6, 12, 13 mention Étoile, Front Populaire, Montrouge. Toute cette foule me grise. J’arrive dans un passage aussi grand qu’une cathédrale, avec un tapis roulant pour le traverser. Que d’affiches de spectacles : Une femme sourit pour son stand up. Elle me fait envie. Tout de suite je glisse des pouces sur ticketac me prendre deux places. J’ai aussi envie de changer de job innovant, acheter un matelas latex micro-perforé sous vide, changer d’assurance, voir le film mention coup de poing, commander mon prochain plat -5 % code #Noël123. J’ai envie d’aider la dame devant sa poussette, l’engager sur le tapis. Me mettre à droite et regarder les cadres courir. L’élégance des cheveux gominés, des manteaux sans plis, des montres connectées, des indices podométriques. Qu’ils sont tous superbes à filer dans les deux sens, jusqu’à la prochaine correspondance ! Au bout du tapis je m’arrête. Je me laisse frôler par les manteaux, les doudounes, les sacs qui me cognent. Quel plaisir.

J’écoute l’écho des talons des retardatrices dévaler les marches jusqu’aux quais. Je me fais une place entre les eaux de Cologne, l’after-shave et les déodorants sans paraben. Je hume l’air. Chaque bouffée me ramène aux ingénieurs dans leurs tours d’Ivoiriens, à optimiser la vitesse et les flux, l’air conditionné que nous respirons tous. Je vois des fissures, ces cicatrices noires qui zèbrent la voûte, la goutte qui pend au sommet du blanc, avant de s’étaler au milieu de la rame. Je m’imprègne du ploc, de l’odeur du monsieur qui dort sur les chaises orange fluo. Il lui manque une chaussure. Si j’avais le temps, je lui en trouverais une.

Je regarde les wagons sortir de la cavité, s’arrêter pile devant le miroir, la cible rouge au bout du quai. Les portes s’ouvrir, le ballet des entrées sorties, une chorégraphie si belle, inédite tant elle est gratuite. Tant elle se répète, sans que les danseurs ne se concertent. Je me serre contre une barre. Toutes ces peaux à proximité de la mienne, toutes ces aisselles exhibées me ravissent. Et cette chaleur dans les quintes de toux, les respirations, la musique des casques. Un vieux monsieur joue de l’accordéon. Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître revient pourtant, avec la timbale de piécettes. Je sens les membres se raidir dans les pantalons, au contact de mon tailleur. Ça voulait dire tu es jolie. Quelle ivresse.

J’ai besoin de m’assoir et l’étudiant avec son casque s’affaisse, jambes écartées sur ma zone de confort. Ça voulait dire on est heureux. C’est si bon de lui pousser les genoux, lui mettre un coup de coude pour le relever. Pardon excusez-moi merci. Quel pouvoir ! Ma voisine en diagonale se lime les ongles avant de se passer mascara et fond de teint. Quelle adresse !

J’aime la claudostrophobie de ce lieu, la distance dans la proximité. Avec l’étudiant contre mon épaule je me sens bien. Le tangage est acceptable, les sautes de courant sont merveilleuses. Quand je me retrouve dans le noir, la jambe de l’homme d’en face me frôle. Persiste. La lassitude des autres m’égaie. Quand les sirènes retentissent à chaque arrêt, ça m’excite : moi aussi je veux l’urgence des portes qui claquent comme des hachoirs sur Serge le lapin, au risque de se faire pincer très fort.

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Roxane Soixante-treize · il y a
Des instants de vie saisis avec humour et une acuité singulière. Les personnages sont comme "flashés sur le vif", en interférence plus ou moins recherchée, mais au final, chacun dans sa bulle, dans ce train qui ne s'arrête jamais. L'écriture est rythmée, l'ensemble se lit avec beaucoup de plaisir. Bravo !
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Mireille Bosq · il y a
Une manière tres personnelle de prendre le métro. Mais ce qui est original, c'est la manière d'ébaucher une recherche en sociologie.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Bravo pour ce voyage en métro où tous les sens sont en éveil, et où l'indifférence vous met en émoi! Des contrastes saisissants, mon vote, Adrien, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-son-dune-voix, merci à vous Adrien!
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Mathieu Jaegert · il y a
Ce texte vaudra à l'étudiante en sociologie les félicitations d'un jury épaté par tant d'à-propos. Alors qu'il suffisait juste de se prendre la suffisance des autres en pleine tronche entre deux rames, humer le made in "ailleurs" qui fait battre le cœur de Paris...
Bravo ! Et cette phrase : "J’aime la claudostrophobie de ce lieu, la distance dans la proximité"...Splendide !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Une évocation atypique , à contre-courant de cette vie souterraine qui ne laisse pas indifférent.
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Paul Marie · il y a
ce texte ironique et rempli d'humour m'a beaucoup plu, merci
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Norsk · il y a
J'aime beaucoup le ton que j'ai perçu très ironique (mais je me suis peut-être trompée).
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Adrien Neves · il y a
C'est exactement ça, Norsk !
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Fred Panassac · il y a
La narratrice se glisse dans la peau d’une amoureuse du métropolitain, c’est excessif souvent, et assez inattendu pour le moins, mais il y a peut-être quelques rares personnes comme ça.
Elle — la narratrice et aussi vous, l’auteur — semblez bien connaître votre sujet en tous cas.
Le personnage fiche un coup de coude aux mecs qui se la pètent en s’asseyant jambes écartées pour prendre toute la place, le « manspreading »
Rien que pour ça, je lui ferais la bise, à cette femme ! (enfin quand il n’y aura plus de pandémie, s’entend...)
Question : quelle est l’identité « sociale » de cette narratrice qui laisse parfois perplexe ?
Je clique sur « j’aime » bien sûr !

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Adrien Neves · il y a
Merci de votre retour Fred,
Pour répondre à votre question : la narratrice est une transitaire et pour cette brève qui peut dire ce qu'elle est, si ce n'est une image, entre deux quais ? À vous de la voir, comme vous voulez :)

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Vie de tunnel super, mon vote
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Willy Boder · il y a
Combien de fois, n'ai-je pas été fasciné, comme vous, par la planète métro ! Très beau texte qui met en éveil tous les sens.
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Adrien Neves · il y a
Merci Willy de votre lecture, le métro est, comme vous le dites, tout un monde.

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