Voie de métal

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Le train roule en saccade. Chaque jointure de rail est bruyamment franchie. La lumière se réfléchit, frappe sur les parois métalliques. Une marque crue de l'extérieur. Et ça bringuebale. Une jeune fille verse la fin de sa bouteille d'eau le long de son cou brûlant. Ses cheveux blonds, épais, sont collés sur son front. Du dehors, on perçoit une odeur de lavande, agressive, poussiéreuse. Et le train roule. Ils sont tous assis sur le sol du wagon de fer, garage à vélos, garage à bestiaux... Il n'y a avait plus de place ailleurs, et les sac-à-dos s'entassent entre les passagers.

Un peu alangui, on discute énergiquement. Au fond des voix encore jeunes, la bombe est retenue, à peine. On explose en consonnes projetées, sonnantes et trébuchantes. On se brise en jets d'eau bien sentis, en rires, en anecdotes amusantes. Les contrôleurs ne passeront pas, les conditions de voyages sont trop inconfortables. On ne s'est jamais senti aussi libre que dans cette rame exténuante. On pourrait descendre à n'importe quel arrêt, trop tôt ou trop tard, partir se perdre dans un désert de bruyère.

Le train parvient enfin à la gare de Marseille St Charles où il faudra saisir au vol une correspondance. En hauteur, des carcasses métalliques tiennent aux murs de ciment, se déploient et calquent leurs ombres sur les rails. Le souffle d'air est chaud. Les pieds glissent dans les sandales parce que le sac-à-dos est très lourd. Une fois la gare traversée, un escalier de béton blanc, majestueux, se déroule jusqu'au bas de la butte avec une souplesse surprenante. Et au loin la Bonne Mère, qui règne sur le tohu-bohu ambiant. Mais le temps passe vite et la correspondance se met en branle sans qu'on ait eu le temps de se perdre dans la moindre ruelle. Le rythme s'accélère. C'est un nouveau voyage.
Cette fois-ci il y a du silence et de la solitude. Pourtant entre les wagons, tout près des toilettes, l'ambiance reste conviviale. On traverse des gares minuscules aux noms presque exotiques. A l'une d'elles grimpe une fille, sa cage à lapin sous le bras. L'animal plonge ses yeux purs dans ceux des passagers, agitant son nez à chaque rail franchi. Un jeune homme passe délicatement son doigt entre les barreaux et interroge la jeune maîtresse. Son autre main s'appuie sur la cloison mouvante et le maintient en équilibre. La fille lui répond et son sourire franc lui saute au visage.

Ce jeune homme désinvolte, détendu, en rappelle bien d'autres. De ceux que l'on a attendus en frémissant à l'orée d'une gare familière sans qu'ils ne s'en doutent. De ceux desquels on a perçu l'odeur fauve, accroupis et adossés sur les sacs entassés. De ceux qui font frémir et auxquels on repense, parfois, couché entre les draps. Alors on est plus fort qu'eux parce qu'on les connaît déjà, parce que les papillons qui dansent entre les jambes ne sont pas inconnus. Alors on peut passer à autre chose.

La voiture la plus proche est organisée en compartiments. Le couloir est étroit et suffisamment vieux pour que les fenêtres s'ouvrent. C'est une délivrance. Le vent s'infiltre à grande vitesse et vient couler sur le visage rougi. C'est tout à fait grisant. Peut-être qu'un regard s'accroche sur la nuque qui se délasse, mais peut-être pas. Chaque geste est une bouteille jetée à la mer que les autres passagers rattraperont ou laisseront s'échapper.

Maintenant l'attente commence. Elle s'insinue méthodiquement. Les paysages et les visages seront-ils les mêmes ? Pourra-t-on reconnaître ? Sera-t-on reconnu ? Les minutes s'égrènent. L'angoisse s'accroît. Et l'on voudrait que le train aille à l'envers. Les gouttes de sueur sur le front du monsieur assis seul, côté fenêtre, semblent être le signe d'une appréhension légitime, d'ailleurs partagée avec son voisin d'en face qui fouille frénétiquement dans son paquet de biscuits secs. On n'est plus à l'heure où tout se partage. Fini les bouteilles échangées dans le wagon à bestiaux. Un enfant salive devant ce goûter inopiné mais n'ose rien demander. Quant à son père, il est absorbé par l'écran de son téléphone qu'il fait défiler indéfiniment. Dans les trains, à l'inverse des gares, il n'y a pas de pendule. Mais voir défiler le temps objectif aurait-il encore du sens ?

On suit du regard les câbles électriques qui feront se mouvoir les trains d'en face. Ils semblent à chaque fois se dégonfler et se retendre, en un élan pareillement souple et tonique. Chaque pylône est un point culminant. Et l'on se pique d'adoration pour ces paysages défigurés par les longs câbles noirs. La tête rebondit, vibre doucement, posée sur la fenêtre en plexiglas. Les rideaux plissés, de tissu épais, sentent encore l'époque où l'on fumait à l'intérieur. Et l'odeur de tabac froid et vieilli évoque des souvenirs d'enfance. Le polo d'un père, la fibre irrégulière et résistante, verte peut-être, ou jaune.

Le sac est entreposé en haut, et on reste patient : tombera-t-il sur un voisin de banquette au prochain cahot ? Restera-t-il ainsi, tendu entre le poids de son chargement et la force d'un virage ? Chaque seconde est encore plus longue. L'anxiété est palpable. Bientôt une voix nasillarde annoncera la prochaine station, et alors il sera temps. Dehors le paysage est ébouriffé, vivant, insolent. Les arbres désinvoltes font danser leurs ramures. Pourra-t-on reconnaître ? C'est ici, c'est indéniable. « Sera-t-on reconnu ? » reste en suspens. En tendant le regard on peut apercevoir les cailloux anguleux qui habillent le chemin de fer. On peut apercevoir les rails parce qu'entre temps, il y a eu un virage. On peut apercevoir un bout de ciel, le reflet du voisin dans la fenêtre inverse et soi à l'infini, dans les miroirs qui se font face, au-dessus des deux banquettes. Le sac est récupéré dans un soubresaut vigoureux. La gare est à son poste. On descend. Le voyage ne voyage ne fait que commencer.
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