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— Qu’est-ce que tu veux faire Titi quand tu seras grand ?
— J’veux êt balayeur.
Une telle réponse mettait le père de Titi au désespoir, car il voyait plutôt son fils ingénieur de talent, ou alors chirurgien émérite. Quant à sa mère, elle l’aurait bien vu danseur étoile ou acteur célèbre. Titi pour sa part, s’en foutait, il voulait être balayeur.
Faut dire que balayeur, c’est quand même un beau métier...
Titi jouait souvent seul dans la rue. Son père n’était certes jamais très loin, mais le laissait assez libre, car bien trop occupé à réparer les autos. C’était son métier : il était artisan-mécanicien. Ses locaux assez exigus ne permettaient guère de loger plus d’une voiture et il travaillait donc souvent sur la chaussée, non loin de son bambin de fils.
L’atelier était au croisement de la rue des Bordeaux et de la rue de la Cerisaie transversale à celle-ci en léger faux plat. Le tranquille petit carrefour était complété en face par la très pentue rue de l’Archevêché se jetant à angle aigu dans la rue des Bordeaux qui dévalait jusqu’à la Seine, un peu en aval du confluent de la Marne.
Mais ces fleuves étaient en vérité bien loin de la réalité de Titi, car ses rivières à lui, c’étaient plutôt les caniveaux. Le gamin les administrait, y voyageait, y commerçait même. Il affrétait de vrais navires en coque de noix, construisait des moulins, édifiait des barrages, bref, régnait sur le monde des eaux du caniveau. Pour être honnête, il ne régnait pas réellement. Il était plutôt un modeste vassal gestionnaire des ressources, un collaborateur zélé, un régent avisé. En effet le vrai Maître des eaux, c’était le balayeur. C’est lui qui ouvrait les vannes. Il était à la source même, qu’il contrôlait à son gré. Il pouvait selon son bon vouloir, la tarir d’un coup de robinet – car il détenait LA clef du regard protégé par une plaque de fonte comme dans une place forte – ou tout aussi bien déchaîner des crues terribles pour évacuer le produit de son balayage. Il pouvait détourner les flots avec de gros boudins de chiffon (1), ou décider de dévier le cours des eaux à angle droit pour qu’elles dévalent la rue en torrent, mais parfois aussi d’inonder le carrefour. L’onde, délivrée de la rigole, courait alors en une multitude de petits cours anarchiques, libre, formant comme un réseau d’irrigation, et même des véritables f... lacs. Bien sûr, au milieu de l’intersection où passaient tout de même quelques voitures, seul le balayeur officiait. Titi, lui, ne s’éloignait jamais autant du bord du trottoir, surtout dans la rue des Bordeaux, plus passante que la rue de la Cerisaie.
Le garçonnet aimait regarder l’homme travailler. Le geste lent, mais gracieux, celui-ci rabattait les feuilles mortes avec le mouvement régulier d’un faucheur de blé. Son outil toutefois n’était pas une faux, mais un grand balai de bois, comme celui des sorcières, avec des branches en guise de brosse. Il évacuait les ramassis vers l’eau claire du caniveau où, aidés du balai, ils voguaient vers l’égout, gouffre terrible et mystérieux.
Le soir quand il rentrait de l’école, Titi se postait en attente sur les marches de la boutique de son père. Il n’avait pas longtemps à patienter : c’était l’heure où le cantonnier prenait sa pause. Il arrivait de la rue de la Cerisaie sur le trottoir d’en face, poussant une brouette en bois dans laquelle il transportait ses outils. Il s’arrêtait un peu avant le croisement, posait la brouette sur ses pieds, se retournait et s’asseyait dedans comme dans un fauteuil, les bords formant des accoudoirs. Il était de façon évidente un souverain confortablement calé sur son trône. Il méditait quelques brefs instants, puis sans se lever, d’un léger mouvement de torse, saisissait derrière lui deux emblèmes de son privilège : un grand casse-croûte emballé dans un papier journal et un kil de rouge. Il dégageait méthodiquement la demi-baguette au saucisson de l’emballage qu’il jetait dans la brouette après l’avoir chiffonné. Il débouchait ensuite son vin avec les dents, d’un geste expert, puis se restaurait, tranquille, mastiquant longuement et buvant de fréquentes, mais brèves gorgées. Ses agapes terminées, il repartait placide vers d’autres contrées inconnues.
Titi admirait cet homme sage et paisible qui avait l’air serein et heureux ; plus que tout autre adulte de sa connaissance.
— Qu’est-ce que tu veux faire Titi quand tu seras grand ?
— J’veux êt balayeur.

(1) Fabriqués par les éboueurs parisiens qui les appellent "chiffons de barrage", ces ingénieux rouleaux de moquette ou de chiffons récupérés et dûment ficelés servent à canaliser l’eau pour pouvoir balayer à l’aise.

PRIX

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Bartho Lomé · il y a
Passez le bonjour à Loulou de ma art quand vous le croiserez... ;)
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Chateaubriante · il y a
je n'y manquerai pas
il parcourt les rues avec un manche muni d'une pince et ramasse tout ce qui traîne, Loulou est connu comme le "loup blanc" chez nous

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Chateaubriante · il y a
merci de redonner à ce métier ses lettres de noblesse
en effet, on doit reconnaissance à ces travailleurs en lieu et place du mépris dont ils sont l'objet

dans ma commune, je salue Loulou, quand je le croise et le remercie bien souvent, lui disant que c'est grâce à lui que nos rues et places sont propres
merci pour eux

«fais ce que tu aimes, aime ce que tu fais»

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JARON · il y a
Bonjour Bartho, votre texte, bien écrit et agréable à lire, dégage une profonde tendresse. A travers les yeux de l'enfant, le travail du balayeur devient un art, et lui l'artiste, grand Maitre de l'eau et des rigoles, il dompte l'élément pour le diriger à sa guise. On imagine, à travers les yeux de l'enfant la fascination qu'exerce sur lui les gestes du cantonnier. Vous avez su, avec vos mots donner de l'élégance aux gestes de ce travailleur des rues. Mes voix sans hésiter. Si toutefois vous avez un instant pour découvrir "mondes parallèles" en finale dans le court et noir, merci d'avance, j'ai voulu à travers une fiction, sensibiliser les êtres humains à la sauvegarde de notre planète. Belle journée à vous.
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Jean Calbrix · il y a
Il fallait des yeux d'enfant pour voir dans les gestes du balayeur ceux d'un dompteur de l'élément liquide. Fasciné par ces gestes-là, il aspire a les reproduire une fois adulte ! Bravo, Batho Lomé, pour ce texte très touchant ! Vous avez mes cinq voix !
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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Mireille Bosq · il y a
J'adore connaître ce "truc" des balayeurs parisiens. Ce rien, donne du corps à l'histoire. La situant géographiquement, toute une ambiance surgit et on comprend que l'enfant, en osmose avec son quartier, s'y forge une identité. C'est subtil.
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Zouzou · il y a
E alors? quel métier noble que de rendre propres nos villes! mes voix
en lice, Le cri du feu...

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Utilisateur désactivé · il y a
quelle bonne idée!
j'adore cette histoire

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Bartho Lomé · il y a
merci à vous. :)
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Haïtam · il y a
J'ai beaucoup apprécié cette histoire qui m'a rappelé les cantonniers de mon enfance villageoise.
Si vous avez un instant pour le découvrir, mon poème, La terre ocre de l'adrar, participe aussi au grand prix automne.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-terre-ocre-de-ladrar
Un Bon week-end à vous 🌴

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M. Iraje · il y a
Des images sépia, entre Doisneau et Depardon.
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JLK · il y a
Il y a un savoureux petit bouquin de Michel Simonet,"Une rose et un balai". L'auteur,
après des études commerciales, a choisi d'être balayeur. Il raconte son métier avec humour et poésie. A voté !

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Bartho Lomé · il y a
Merci pour cette info. J’essaierai de trouver ce bouquin.
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