Vivre sous l'ère Hirohito

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Avant que les livres d'histoire viennent à moi, avant que je comprenne que ma tête avait quelque chose de particulier, je ne savais pas. Je regardais mes parents comme deux êtres différents mais ne formant qu'une seule entité : celle à qui je devais respect quoiqu'ils disent, même des conneries.
Mon prénom avait une consonance exotique mais c'était monnaie courante dans les écoles où j'étais scolarisé. Je me fondais dans la masse et je jouais au même football que les autres.
Puis ma grand-mère paternelle est venue nous voir. Je devais avoir onze ans et j'ai vu mes parents devenir blêmes. Ma mère voulait que nous lui laissions la porte d'entrée et mon père voulait lui donner une chance de s'excuser. J'ai profité de leur dispute pour filer jouer avec mes copains. Quand je suis rentré, ma grand-mère était toujours là; elle jouait avec un briquet devant la porte de notre immeuble. Bien que je ne l'ai jamais vue auparavant, j'ai su que c'était elle: son visage était le même que celui de mon père. Elle m'a à peine jeté un regard. Mon père est arrivé immédiatement avant que je n'ai pu prononcer un mot. Il m'a pris par le bras pour me faire rentrer. Ses yeux lançaient des éclairs:
"Ta mère est morte d'inquiétude !"
Je pris une baffe en prime. Le plus étrange était que je trouvais ma mère calmement assise sur le fauteuil rouge, fumant une cigarette à la fenêtre. Pas vraiment "morte d'inquiétude" comme disait mon père.
Masahito. Je savais que mon prénom était japonais. Je savais que mes grands-parents paternels étaient japonais. Mais tout ceci ne représentait rien pour moi. Mon père avait voulu que je naisse pour continuer la grande histoire humaine et c'était pour cela qu'il ne les voyait plus. Mais moi, j'avais onze ans et je voulais juste devenir footballeur.
Du jour où ma grand-mère paternelle est venue, tout a changé: nous déménagerions en novembre. J'eus beau hurler, protester, menacer; mes parents l'emmenèrent de force. Loin de tous mes amis. Je ne compris que plus tard que ce fut également un déchirement pour eux. Je jouais avec les enfants de leurs amis qui, eux aussi, avaient des problèmes avec leur mère à cause d'enfants eus trop tôt.
A peine avions-nous débarqué à Longjumeau que mon père me donnait un bouquin sur le Japon.
"Pas la peine de lire la totalité pour le moment, dit-il. Contente-toi de l'ère Hirohito ; celle de ta grand-mère."
Je lis et je comprends pourquoi mon père connaît aussi bien le Japon que la France. Ce qui aurait pu être une chance sera une épine dans son pied toute sa vie, comme elle sera pour moi aussi.
Alors je demandais à voir ma grand-mère paternelle. Ma mère devint folle furieuse et me gifla à m'en fendre la lèvre. D'un seul coup, je vois tout. Mon père me donna un billet et me demanda d'aller faire un tour, d'aller au stade Langrenay si je veux.
Je suis l'aîné des quatre enfants. Masahito, Nobuhito, Sayako et Naohiko. Tout un folklore lié à l'ère Hirohito. Je comprends que mon père a choisi nos prénoms pour garder un lien avec sa mère, pour laisser une porte ouverte à son retour vers nous. Je comprends que ma mère n'autorisera jamais ma grand-mère paternelle revenir dans nos vies parce que cette dernière a dû tenir des propos désobligeants sur l'adolescente enceinte qu'elle fut. Dix-huit ans accouchant de son premier enfant en même temps qu'elle passe le bac, rendant mon père, lui aussi dix-huit ans et passant son bac, père et coupant court à de longues études. Et même si c'était le choix de mon père, c'était ma mère qu'on accablait.
Avant de rentrer ce soir-là et de découvrir que ma mère et mon plus jeune frère avaient disparu, je ne savais pas que j'étais japonais pour les autres et que je le serai jusque ma mort, quoique je fasse.
Comme le prince Masahito de Hitachi, je n'ai pas eu d'enfant. Il m'a fallu toute une vie pour quitter Longjumeau et presque la moitié du temps restant pour retrouver mon plus jeune frère. Mon père ne m'a jamais expliqué pourquoi ma mère était partie et ma grand-mère jamais revenue nous voir.
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