Vive la cuisse !

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La science et la technique ont accompagné toute ma vie. Mais comment s’en évader parfois si ce n’est par l’écriture ? Raconter pour faire rêver, réfléchir, partager, laisser une petite  [+]

Juin 1940 : La débâcle...
Le régiment du colonel Buccard* acculé contre la frontière Suisse, dans les premiers contreforts du Jura sur un secteur appelé « la boucle du Doubs » n’avait plus que deux options, se battre alors que toute l’armée française était en pleine débandade, ou rendre les armes en traversant la frontière Suisse. Il faut noter que pendant ce temps, quelques lambeaux de courageux régiments polonais continuaient à se battre sur notre secteur.
C’est la seconde option qui fut choisie, et le régiment entier franchit la frontière tandis que l’armée suisse l’attendait sans inquiétude aucune, car presque tout le monde se connaissait déjà ! En effet de nombreux soldats de ce régiment frontalier avaient de la famille des deux côtés de la frontière.
Bien entendu il fallut désarmer. C’était la condition indispensable pour obtenir le statut d’interné, c’est-à-dire de prisonnier, à répartir sur tout le territoire de la Confédération.
Mais avant tout on servit à ces pauvres soldats un bol de soupe qui fleurait bon... le savon, car elle avait été réalisée dans une lessiveuse !
Il n’était pas question d’interner ces soldats de l’armée en déroute en zone francophone car on pouvait prévoir que quelques complicités familiales et linguistiques, se solderaient sans doute par des disparitions mystérieuses. On connaît bien notre frontière par chez nous... Même qu’elle est assez poreuse. Si vous voyez ce que je veux dire !
Ainsi, mon paternel et quelques autres soldats furent expédiés assez loin, dans un charmant petit village situé au bord d’un lac tout proche de Zürich en Suisse alémanique. Pfäffikon pour ne pas le nommer.
Les premiers jours, ces prisonniers furent gardés dans une sorte de grande cage semblable à celles qu’on voit dans les cirques et dans lesquelles les dompteurs font claquer leurs fouets pour commander à leurs lions. Cette cage était installée dans les combles de la gendarmerie car on n’avait nul autre endroit pour garder ces prisonniers bien encombrants.
Chaque jour un gendarme leur montait les repas. Pour cela il ouvrait la porte de cette cage avec son imposant trousseau de clés, et leur déposait leur nourriture.
Un jour, qu’il avait oublié ses clés, il déposa tout cela sur le sol et redescendit dare-dare pour les chercher.
Les « prisonniers » ayant remarqué depuis longtemps que cette cage se démontait aussi facilement que la cage aux lions, soulevèrent rapidement un panneau, s’emparèrent de la nourriture, et remontèrent l’ensemble.
Quand le gendarme arriva tout essoufflé avec ses clés, les « francoses » mangeaient tranquillement.
Nul ne sait ce qui se passa dans son esprit, ni dans celui de ses supérieurs, mais à partir de cet instant tous les prisonniers furent libérés et répartis dans les familles du village comme « hommes à tout faire ».
Mon père fut affecté chez le bedeau du curé, avec pour mission de s’occuper de l’église, qui était fort proprette et jolie. C’est dire que le travail n’était guère important, ce qui lui laissait pas mal de loisirs.
Quelle joie dans le village depuis l’arrivée de ces jeunes français ! Ils s’empressaient d’apprendre l’allemand, ce qui était fort utile pour leur activité principale auprès des jolies « gretchens » du canton.
Mon père acquis ainsi quelques connaissances en allemand de cette région ou l’on roule les « r » pire qu’en Bourgogne et ou le « hoch deutch » n’est que très approximatif. Ce qui lui causa plus tard quelques difficultés dont je vous ferai part une autre fois.
En fait, être interné en Suisse, à la fleur de l’âge, en 1940 était une belle aventure, au sens propre et au sens figuré.
Mais les plus belles histoires ont une fin.
Peu de temps après l’armistice, la Suisse, bien plus préoccupée d’engranger et de recycler les lingots d’or volés par les nazis dans les banques centrales des pays conquis (ceci est une autre histoire à raconter aussi...) que de nourrir gratuitement ces français grands coureurs de jupons helvétiques, décida de renvoyer ces gens dans leurs foyers, ce qui brisa immédiatement de nombreux coeurs, de part et d’autre.
Donc le jour du départ, tous ces jeunes français étaient partagés par la joie de retrouver leurs familles et la tristesse de devoir abandonner leurs nombreuses conquêtes, qui se pressaient en larmes sur le quai de la gare de Pfäffikon.
Après les effusions et les larmes, le train s’ébranla lentement comme le font tous les trains du monde et de Suisse en particulier.
Pour manifester leur gratitude envers tous ces gens qui les avaient si bien accueillis, les passagers du convoi scandèrent alors de vibrants « Vive la Suisse ! ». Ce qui arracha des larmes à tous ces braves helvètes masculins, et surtout féminins.
Mais quelques petits malins se mirent alors à crier « Vive la cuisse ! ». Ce cri puissant, proche finalement des véritables sentiments de ces jeunes gens, fut rapidement repris en coeur par tous les passagers du convoi.
Et ces braves suisses, ne comprenant que l’allemand faut-il le rappeler, continuant à ne rien remarquer, agitaient leurs bras, leurs chapeaux et leurs mouchoirs, tandis que leurs filles et même parfois leurs épouses sanglotaient de plus en plus fort.
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Histoire vraie.
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* Le colonel Buccard deviendra par la suite un collaborationniste, chef des francistes, et il sera fusillé à la libération.
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